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La France a le plus grand mal à protéger les aînés

Deux personnes portant des vêtements protecteurs et un masque avec une aînée dans une chambre d'hôpital.

Le personnel médical fait un test de COVID-19 à une femme dans un EHPAD à Kaysersberg, en France.

Photo : Reuters / Christian Hartmann

La France protège mal les plus vulnérables. La réalité, bien sûr, est plus complexe, pleine de nuances. Mais ces nuances ne changeront rien à l’horrible bilan français dans cette crise : près de 7200 aînés sont morts depuis début mars.

Je pense qu’il y a des choses qu’ils ne veulent pas qui soient vues ou dites. Yvette Chanteloube porte beaucoup de colère envers les dirigeants du foyer pour aînés où habitait sa mère de 88 ans.

En entrevue avec ma collègue Marie-Eve Bédard, cette Parisienne n’a pas caché sa frustration, son incompréhension. D’abord, devant l’interdit de visites à la résidence de sa mère, puis devant l’absence d’information sur son état de santé.

Lorsque les responsables du foyer l’ont finalement contactée, c’était pour lui apprendre que sa mère avait contracté la COVID-19. Elle est morte à l’hôpital quelques jours plus tard.

Un drame personnel qui symbolise en quelque sorte les ratés de la démarche des autorités françaises pour protéger les plus âgés et les plus vulnérables face à ce nouveau coronavirus.

Des morts par dizaines

Depuis le début du mois de mars, on recense plus de 38 000 cas probables de contamination chez les aînés; 7203 en sont morts. Dans certaines résidences, les décès se comptent parfois par dizaines.

On a des corps qui restent trois, quatre jours dans les chambres, a déclaré une employée parisienne, sous le couvert de l’anonymat, aux confrères d’Al-Jazira.

Les odeurs [de cadavre] a-t-elle expliqué, ça passe à travers les portes.

Beaucoup de Français ont le sentiment que les aînés ont été abandonnés à leur sort dans cette crise. Sacrifiés, même, pour ne pas surcharger les services de soins intensifs. Des soupçons alimentés par les propos du premier adjoint à la mairesse de Paris. Les larmes aux yeux, Emmanuel Grégoire a admis que le service d’ambulance de la capitale n’est plus en capacité de secourir les aînés.

Le SAMU [le service qui assigne les ambulances, comme le 911 en Amérique du Nord] ne vient pas. Le SAMU dit "je ne peux pas" et les patients restent dans leur chambre. Une déclaration-choc, lancée la semaine dernière.

Ça, on l’a constaté dans certains endroits, confirme Eric Fregona, l’un des responsables de l’AD-PA, un regroupement national des directeurs de maisons de retraite. Mais on ne le constate pas au niveau national.

Le problème serait surtout dans les grands foyers de l’épidémie, comme la région parisienne ou l’est du pays.

Manque de tout

Une personne soignante portant des vêtements de protection et un masque avec une personne allongée sur un lit.

Une soignante avec une résidente de l'EHPAD le Korian Vill'Alize, à Thises, dans l'est de la France.

Photo : afp via getty images / SEBASTIEN BOZON

Depuis que le coronavirus a fait son apparition en France, les cris d’alarme ne cessent de retentir dans les EHPAD (les établissements hospitaliers pour personnes âgées dépendantes, l’équivalent français des CHSLD).

En plus de subir un manque chronique de personnel, les employés ont dû composer avec le manque d’équipement de protection, comme les masques.

La pénurie a duré quelques semaines, et se résorbe, selon Pascal Ramirez, le directeur de l’EHPAD Bergeron-Grenier, près d’Angoulême. La semaine dernière, il a reçu sa première livraison de masques non périmés.

Mais les masques et les surblouses ne règlent pas tous les problèmes pour autant. On nous donne des instructions qu’on n’arrive pas à suivre, déplore-t-il, exaspéré. Il parle de consignes pas toujours applicables en fonction de la configuration du foyer ou du nombre d’employés, d’une trop grande verticalité dans la gestion de la crise.

Jugeant la situation trop risquée pour les aînés de sa résidence, Pascal Ramirez et ses collègues ont opté pour une stratégie risquée en début de crise. Une stratégie contraire aux consignes nationales.

Une vingtaine d’employés se sont autoconfinés avec les 59 résidents. Éliminer tout contact extérieur était, à leurs yeux, la seule façon d’assurer que le virus ne s'infiltre pas dans la résidence.

L’expérience a donné de bons résultats : personne n’a contracté la COVID-19. Cependant, les employés ont dû se résigner après trois semaines de confinement. La charge est trop importante.

L’autoconfinement, ça fonctionne, assure Pascal Ramirez, avant de nuancer : il faut des employés volontaires et de l’espace pour les héberger correctement.

J’embarquerais aussi un psychologue, ajoute-t-il, indiquant combien cette mesure peut être difficile pour le moral des employés.

Des soignants qui représentent aussi une menace

Depuis cette semaine, le personnel fait de nouveau des allers-retours entre le domicile et l’EHPAD Bergeron-Grenier. Toute une série de mesures ont été mises en place pour réduire au minimum les risques que le virus ne s’y introduise aussi. Il y a prise de température et questionnaire médical à l’entrée. Puis, chaque employé doit se changer dans un sas spécialement aménagé.

Le sale ne croise pas le propre, explique Pascal Ramirez. Les vêtements de l’extérieur sont laissés dans un vestiaire où les résidents ne peuvent aller. Le linge propre reste dans la résidence.

Le gouvernement français a promis une campagne massive de dépistage pour identifier les malades dans les EHPAD, autant chez les soignants que les résidents. Mais cette campagne démarre lentement. Si elle est bien menée, elle permettra d’identifier les malades asymptomatiques. Et de les isoler rapidement.

Un danger plus important que le coronavirus

En attendant, de nombreuses résidences ont choisi d’isoler au maximum les aînés : plus de repas en commun ni d’échanges dans les salles de loisirs.

À certains endroits, les personnes âgées sont carrément confinées dans leur chambre. Et depuis plus d’un mois, les visites sont interdites dans toutes les maisons de retraite françaises.

La situation est bien difficile pour les aînés. Coupés du monde, ils risquent de faire une dépression. Une situation encore plus risquée que la COVID-19, estime Eric Fregona.

Dès lors que la solitude s'installe, on sait qu'il peut y avoir un syndrome de glissement très rapide chez des personnes âgées. Un glissement qui est en fait un abandon. Une perte d’appétit, du désir de vivre.

Dans son EHPAD de l’ouest de la France, Pascal Ramirez en voit peut-être les débuts. Les résidents, on les console. Ils pleurent souvent. Et on pleure avec eux.

Ces aînés pleurent parce qu’ils ne sont presque plus touchés. Les contacts physiques se limitent à l’essentiel, comme la toilette.

C’est ce qui leur manque le plus, pense Pascal Ramirez. Être touchés par leurs enfants, leurs petits-enfants, leurs amis.

Nous sommes des êtres tactiles rappelle-t-il. Si nous ne sommes plus touchés, tout déraille!

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