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Le Bti, un insecticide inoffensif?

Ce larvicide biologique, utilisé depuis 40 ans partout sur la planète pour contrôler les insectes piqueurs et qualifié de produit miracle, commence à soulever des inquiétudes au Québec, rapporte La semaine verte.

Gros plan sur les granules.

Le larvicide Bti est largement utilisé dans le monde entier.

Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

En Europe, un groupe de chercheurs vient de publier une revue complète des études sur le Bti (Bacillus thuringiensis israelensis). Ces scientifiques sonnent l’alarme sur les impacts qu’aurait ce larvicide sur les écosystèmes. Des effets indirects et directs qui toucheraient même les vertébrés.

La biologiste Brigitte Poulin, de l’organisme français Tour du Valat, en Camargue, a participé à cette recherche.

C'était peut-être plus confortable d'accepter que le Bti n'a pas d'impact, mais là, on dit que ce n'est peut-être pas correct non plus. Il faudrait vérifier que c'est bien le cas.

La chercheuse Brigitte Poulin
Brigitte Poulin.

La biologiste Brigitte Poulin, de l’organisme Tour du Valat, en France.

Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

La Québécoise, spécialisée en écologie des oiseaux, travaille depuis plus de 20 ans à cet institut de recherche pour la conservation des zones humides dans le sud de la France.

Elle s’intéresse à l’impact du Bti sur la chaîne alimentaire.

Avec les résultats de ses études, elle est devenue une des premières scientifiques à remettre en question l’utilisation de ce larvicide, en particulier dans les milieux naturels, qui sont riches en biodiversité.

Les milieux aquatiques sont les milieux les plus riches qu'on a sur la planète. Donc, si on réduit l'abondance des moustiques, les animaux qui les utilisent comme nourriture vont-ils être affectés ou pas?

La chercheuse Brigitte Poulin

Selon la chercheuse, contrairement à ce qui semblait faire consensus dans la communauté scientifique, la démoustication au Bti ne tuerait pas que les larves de moustiques et de mouches noires. Il s’attaquerait aussi aux chironomes, des insectes non piqueurs qui constituent une partie importante de la nourriture disponible dans les milieux aquatiques.

Leur diminution affecterait ainsi plusieurs prédateurs et aurait un effet négatif sur l'ensemble de la chaîne alimentaire. Ce serait le cas des hirondelles, qui ont dû se tourner vers des proies différentes, moins digestes pour leurs petits, ce qui aurait causé une diminution du tiers des oisillons.

Une hirondelle.

La démoustication au Bti nuirait aux hirondelles selon la chercheuse Brigitte Poulin.

Photo : Radio-Canada

Dans la nichée, il y en a un qui va être un petit peu moins fringant que les autres, explique l’experte. Donc il n'aura pas sa becquée et il va finir par mourir de faim pour que les autres puissent survivre.

C'est quoi le Bti?

Le Bti ou Bacillus thuringiensis israelensis a été découvert en Israël en 1976. Il est qualifié d’insecticide biologique parce que la seule bactérie qui le compose vit naturellement dans les sols.

C’est plus précisément un larvicide, puisqu’il ne s’attaque qu’aux larves des insectes avant qu’elles ne se transforment en adultes. Le Bti est épandu dans l’eau stagnante ou courante, là où pondent les moustiques et les mouches noires.

Le Bti est alors ingéré par la larve. Lorsqu’ils arrivent dans l’intestin, des cristaux de toxines propres au Bti se dissolvent et perforent les parois internes du tube digestif. La larve se retrouve avec un intestin transpercé et elle meurt.

Souvent décrit comme un insecticide miracle, le Bti a permis de remplacer graduellement l’utilisation de nombreux pesticides chimiques comme le DDT.

L’importance des insectes dans la chaîne alimentaire

En Allemagne, le scientifique Carsten Brühl, de l’Université de Koblenz-Landau, a aussi participé à l’importante revue des études sur le Bti.

Dans ses recherches, il arrive à des résultats semblables à ceux de Brigitte Poulin sur l’importance des insectes dans la chaîne alimentaire.

Le scientifique Carsten Brühl se tient au bord d'un étang avec un filet dans une main.

Le scientifique Carsten Brühl, de l’Université de Koblenz-Landau, en Allemagne.

Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

Nous réalisons ces recherches parce que le Bti a des effets sur les chironomes et les moustiques. Ces deux groupes d’insectes constituent la majorité de la biomasse dans les systèmes aquatiques. Donc, tout repose vraiment sur ces deux groupes, explique le chercheur.

Alors, on pense qu'en éliminant ces groupes, en les tuant essentiellement avec du Bti, le réseau trophique s'en trouvera affecté, poursuit-il.

Mais c’est une de ses études à propos de l’effet du Bti sur les amphibiens qui est la plus surprenante.

Carsten Brühl a observé l’évolution des têtards de grenouilles rousses exposés au Bti.

Gros plan d'une grenouille rousse.

Le Bti nuit aux grenouilles rousses, craint le chercheur Carsten Brühl.

Photo : Courtoisie de Carsten Brühl

Contrairement à des têtards évoluant dans un environnement sans Bti, ceux de l'expérience montrent des signes de stress oxydant qui entraîne un vieillissement prématuré des cellules des grenouilles.

C'est la raison pour laquelle nous avons examiné l'effet direct du Bti. Donc, les grenouilles ne meurent pas. Ce qui est une bonne chose. Mais leur physiologie s'en trouve déréglée. Elles sont stressées.

Le chercheur Carsten Brühl

Contrairement à ce qu’on croyait jusqu’à maintenant, cette étude suggère que le Bti aurait un impact direct sur les vertébrés.

Ce qu’en dit Monsieur Bti

Depuis des décennies, le biologiste Norbert Becker, de l’Association allemande de contrôle des moustiques, a travaillé à plus de 200 publications scientifiques concernant le Bti. Le professeur allemand est une sommité mondiale dans la lutte biologique contre les insectes piqueurs.

Dans certaines parties du monde, on m'appelle Monsieur Bti. Parce que selon moi, le Bti est un outil formidable pour résoudre un problème.

Le biologiste Norbert Becker
L'homme en sarrau sourit à l'objectif.

Le biologiste Norbert Becker, de l’Association allemande de contrôle des moustiques.

Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

À ses yeux, le Bti est le meilleur larvicide disponible. Ses études et celles d’autres scientifiques ont démontré que le Bti est un produit non toxique pour les humains et les animaux. En plus, les insectes ne développeraient pas de résistance à ce larvicide.

Le Bti est spécifique, facile à manipuler et n’est pas trop compliqué à produire. C'est donc un outil parfait, affirme le chercheur.

Nous diminuons ainsi la quantité de moustiques et l'environnement demeure intact, se félicite-t-il.

Le professeur Becker est très critique des travaux menés par Brigitte Poulin et Carsten Brühl. Il remet particulièrement en question leur méthodologie. Il assure que lorsqu’il est bien appliqué, le Bti n’a pas d’impact sur les chironomes, sur les oiseaux et sur les amphibiens.

Nous avons mené de nombreuses études, car il est important de montrer que le Bti n’a pas d'impact mesurable sur la biodiversité et sur la chaîne alimentaire.

Le biologiste Norbert Becker

Quand la recherche s'allie à l'industrie

Depuis 40 ans, le professeur Becker est de tous les combats pour défendre le Bti. Il était jusqu’à récemment le président de l’Association mondiale de contrôle des moustiques et le directeur scientifique de l’Association allemande de contrôle des moustiques.

C’est cette dernière qui orchestre la démoustication au Bti en Allemagne, grâce aux produits de la société américaine Valent Biosciences. Cette entreprise a été fondée en 2000 par le géant japonais Sumitomo Chemical. Elle distribue son larvicide partout sur la planète.

Trois moustiques posés sur un bras.

Le Bti tue les insectes piqueurs comme les moustiques.

Photo : Radio-Canada

Norbert Becker a rédigé deux études qui démontrent l’efficacité du Bti avec Peter DeChant, un responsable technique de Valent Biosciences. Ces articles ont été publiés dans la revue scientifique de l’Association américaine de contrôle des moustiques, un organisme commandité par plusieurs entreprises de démoustication, dont Valent Biosciences.

Norbert Becker s'est fréquemment associé à la grande industrie, tant pour le financement de ses travaux de chercheur et ceux de ses étudiants que pour la diffusion de la connaissance entourant le Bti.

Je n'ai aucun problème à coopérer avec cette industrie. Nous avons besoin d'elle, notamment pour savoir comment bien appliquer le Bti, explique le chercheur. L'approche scientifique consiste à définir les bases de l'application du produit pour montrer que ce n'est pas nocif pour l'environnement. Et c'est ce qui a été fait ici depuis 30 ou 40 ans.

Norbert Becker a aussi fondé une société commerciale, Culinex Becker, qu'il a présidée pendant 27 ans. Cette entreprise vend des comprimés de Bti produits grâce à un procédé qu’il a lui-même breveté.

Culinex Becker distribue aussi trois bio-insecticides de Valent Biosciences.

Mon revenu ne dépend pas de cette activité. C'est important! Comme certains pensaient que je gagnais beaucoup d'argent avec Culinex, j'ai arrêté ces activités commerciales et les ai confiées à mon fils, se justifie le biologiste.

Pour certains chercheurs, la proximité de Norbert Becker avec l’industrie du Bti soulève des questions éthiques.

Les organismes responsables du contrôle des moustiques, ce qu'ils font, ça s'apparente plus à de la religion, où on décide en fait de la réponse. On ne décide pas de la question, on décide de la réponse. On dit par exemple le Bti n'a pas d'impact et après, on essaye de le démontrer.

La chercheuse Brigitte Poulin

Norbert Becker se défend bien d'être partial. Il se dit heureux que l’industrie du Bti soit impliquée.

Sans elle, nous ne pourrions pas atteindre nos objectifs, soutient-il. Alors je ne vois pas de problème à ce que Valent ou d'autres organisations similaires nous soutiennent.

Dans ce contexte, Brigitte Poulin et Carsten Brühl ne s’étonnent pas que leurs travaux aient été remis en question par Norbert Becker.

Becker est préoccupé par le contrôle des moustiques, explique Carsten Brühl, de l’Université de Koblenz-Landau, en Allemagne. Ses études portent sur la meilleure façon de les tuer. C'est sa spécialité, comment se débarrasser des moustiques. Mon champ d’intérêt est totalement différent. Je regarde comment les écosystèmes sont affectés lorsqu’on élimine tous les moustiques et d’autres organismes. C’est une approche assez différente!

Stopper le Bti au Québec?

La compagnie GDG Environnement épand du Bti sur le territoire d’une cinquantaine de municipalités dans l’est du pays, où vivent près de 2 millions d’habitants. Le Bti est un larvicide homologué au Canada où on l’utilise depuis le début des années 80.

Le vice-président du développement des affaires chez GDG explique les bienfaits du Bti dans différentes tribunes depuis plusieurs années.

J'entends souvent le mot "confort" et je n’aime pas tellement ça, parce qu'on fait une association avec le confort et le luxe. Je vais vous dire qu'il y a des municipalités où on travaille que ce n'est pas un luxe, mais drôlement pas. C’est vraiment une qualité de vie, explique Richard Vadeboncœur, vice-président développement des affaires de GDG Environnement.

Richard Vadeboncœur

Richard Vadeboncœur, vice-président développement des affaires de GDG Environnement.

Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

En 2018, devant une foule hostile à Rivière-Rouge, Richard Vadeboncœur a cité à plusieurs reprises les études du chercheur allemand Norbert Becker pour convaincre les citoyens d’adhérer à un programme de démoustication. Peine perdue.

Et, à bien des endroits, son message passe maintenant plus difficilement.

Dans les Laurentides, en Outaouais et en Mauricie, des regroupements opposés au Bti ont vu le jour ces dernières années. Ces citoyens désapprouvent le choix de leurs élus d'épandre cet insecticide sur le territoire de leur municipalité.

C’est le cas de la municipalité de Labelle, qui a opté pour la démoustication au Bti en 2019. L’agronome François Labelle et sa conjointe Hélène Gariépy y exploitent une ferme biologique. Ils font aussi partie d’un regroupement qui s’oppose au Bti.

Pour une petite municipalité comme Labelle, avec quelque 2000 habitants, d'avoir un budget de 650 000 $ pour l'épandage de Bti sur trois années, c'est énorme, souligne François Labelle, agriculteur à Labelle.

Le couple sourit à l'objectif.

Les agriculteurs Hélène Gariépy et François Labelle

Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

Comme ailleurs au pays, ils ont constaté, ces dernières années, une diminution importante des oiseaux qui se nourrissent d’insectes. Le couple craint que la démoustication au Bti élimine une partie importante du garde-manger de plusieurs espèces d’oiseaux et de batraciens déjà mal en point.

Ça change la biodiversité. Tout à coup on va s'apercevoir dans 20 ans, 30 ans que : “Oups! il y a vraiment une problématique”. Et puis on l'avait oublié. Parce que ça s'était installé et que personne ne s'en est aperçu.

Hélène Gariépy, agricultrice à Labelle

Le vice-président de GDG n’est pas ébranlé par cette contestation citoyenne.

C'est facile d'aller dire à son maire, au conseil municipal, on en veut ou on n’en veut pas. Donc il y a l'accessibilité là-dedans. C'est triste, mais je pense que les gens frappent la mauvaise cible, simplement parce que c'est accessible. Ces gens-là, câline, ils sont structurés. Ce sont de bons porte-parole. Peut-être mieux que moi. Ils devraient taper sur le bon clou, comme on dit ici.

Québec pourrait changer son fusil d'épaule

Au Québec, les municipalités qui optent pour le Bti doivent obtenir un certificat d’autorisation. C’est le ministère de l’Environnement qui l’attribue après avoir consulté le ministère de la Faune.

Un travailleur répand l'insecticide.

L'épandage du Bti en forêt.

Photo : Radio-Canada

Nous avons appris que le ministère de la Faune était en train d'apporter la touche finale à une revue détaillée des études scientifiques sur le Bti. Certaines de ses conclusions se retrouvent déjà dans un document d’orientation interne dont nous avons obtenu un exemplaire.

Ce document est destiné aux fonctionnaires du ministère qui analysent les demandes d’épandage du larvicide. On y apprend que le ministère de la Faune s’inquiète des effets directs et indirects du Bti en s’appuyant, entre autres, sur les études de Brigitte Poulin et de Carsten Brühl.

Aucune étude de Norbert Becker n'est mentionnée.

Pour éviter tout risque de dommage grave ou irréversible à l’environnement, le ministère recommande d’appliquer le principe de précaution.

Bti et COVID-19

Selon l'OMS, les insectes piqueurs ne peuvent pas transmettre la COVID-19. Le virus circule par voie aérienne et ne peut être transmis par des piqûres de moustiques.

Les moustiques sont toutefois d'importants vecteurs de diverses maladies, comme la malaria et le virus du Nil occidental. Chez nous, ces maladies transmises par les insectes piqueurs sont encore peu nombreuses, contrairement aux pays tropicaux.

Les cas de mortalité liés au virus du Nil occidental varient d'une année à l'autre au Québec.

À l'exception des années 2012, où la santé publique du Québec a enregistré 5 décès et 2018, où 15 décès ont été enregistrés, le Québec n'a compté qu'entre 0 et 3 décès depuis 2002. En 2019, il n’y a eu aucun décès lié au virus.

Le gouvernement du Québec doute que l’épandage du Bti puisse contrôler adéquatement les moustiques porteurs du virus du Nil occidental (VNO). Sur son site Internet, on peut y lire : « Il n’existe pas de preuve formelle de l'efficacité des larvicides utilisés seuls pour prévenir les infections humaines par le VNO ».

Le reportage de Maxime Poiré et Pier Gagné est diffusé à l'émission La semaine verte le 18 avril sur ICI TÉLÉ.

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