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Le confinement, « un buffet d'anxiété » pour les gens atteints de troubles alimentaires

Une personne sur une balance, dans une pièce sombre. On ne voit que ses jambes.

Pour les personnes atteintes de troubles alimentaires, l'isolement social peut affaiblir un filet de sécurité nécessaire pour leur santé.

Photo : iStock / Tero Vesalainen

Alexis Boulianne

Les conditions d’isolement imposées par la distanciation sociale, et l'anxiété que celle-ci suscite peuvent entraîner soit une perte d'appétit, soit l'ingestion d'une trop grande quantité de nourriture chez toutes les personnes confinées. Mais déjà vulnérables et isolés en temps normal, les gens vivant avec un trouble alimentaire doivent désormais faire face à la solitude. Un cocktail qui peut s’avérer explosif.

Je te mentirais si je te disais que le confinement m’aide avec la boulimie, explique Marie-Maxime Carle au bout du fil. Cette jeune femme de 20 ans qui vit avec l’anorexie et la boulimie depuis 3 ans a senti la structure qui l’aidait à gérer sa maladie s’écrouler au début des mesures de confinement, au mois de mars.

L’histoire de Marie-Maxime est aussi celle de plusieurs personnes souffrant de troubles alimentaires comme la boulimie, l’anorexie, l’orthorexie ou la bigorexie, qui se retrouvent soudainement extrêmement isolées et qui sont à risque de vivre des épisodes de crise.

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La psychologue Catherine Sénécal assise dans le bunker devant un fond rose.

Lexique des troubles alimentaires

Photo : Radio-Canada / Catherine Legault

Sans vouloir faire de mauvais jeux de mots, on est devant un buffet de sources d’anxiété pour les personnes atteintes de ces troubles-là, souligne Geneviève Beaulieu-Pelletier, psychologue clinicienne et professeure associée à l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Le chef du programme des troubles alimentaires de l’Institut Douglas, Howard Steiger, explique que les mesures de distanciation sociale, qui forcent le personnel non essentiel à rester chez soi, touchent les personnes atteintes de troubles alimentaires de deux façons. Ce sont des gens qui dépendent d’une communauté de soutien dont ils sont maintenant privés, que ce soit les parents, les amis, ou lors des thérapies de groupe, dit-il. Ensuite, les conditions imposées par la COVID-19 rendent difficile l’accès à de la bonne nourriture, [il est plus difficile] d’aller dans les épiceries, de s’assurer qu'on maintient une structure alimentaire.

Depuis l’âge de 17 ans, Marie-Maxime vit de longues phases d’anorexie, entrecoupées d’épisodes boulimiques importants. Les gens ont l’impression que c’est soit l’un, soit l’autre. Mais je pouvais ne rien manger pendant une semaine, puis manger 14 boîtes de biscuits en une heure. Ensuite, je vomissais, et là, j’avais honte, ce qui déclenchait de l’anorexie. C’est un cercle vicieux, raconte-t-elle.

Ça part d'un élément déclencheur, qui peut venir de plusieurs choses, résume Marie-Maxime. Ça peut être les publicités d'idéal féminin sur Instagram, un commentaire fait par quelqu'un sur mon physique, ou juste ne pas me sentir à la hauteur.

C'est comme une façon de se mutiler, mais avec la nourriture. C’est autodestructeur. Je mange et, pendant que je mange, je ne pense à rien d'autre que la nourriture, explique-t-elle.

Un point commun à tous ceux et celles qui souffrent de troubles alimentaires, c’est la tendance à s’isoler des autres. On a l’impression que personne ne nous comprend. Les gens ne savent pas comment agir, ils vont cuisiner santé parce qu'ils pensent que ça va t'aider, ou ils vont cuisiner un gros hamburger, ils savent juste pas comment t'aider, raconte la jeune femme.

Comme tous ceux qui souffrent de troubles alimentaires, j’ai dû apprendre à gérer ma maladie. Je vais devoir vivre avec ça toute ma vie, souligne-t-elle. Mais depuis que je suis revenue chez mes parents, au début des mesures d’isolement, les armoires et le frigo sont pleins de choses que j'essaie de ne pas acheter parce que je sais que ce sont des éléments déclencheurs d'un épisode boulimique.

Entourée de cette nourriture dangereuse pour elle, privée de sa routine, cette structure essentielle pour garder le contrôle sur son alimentation, isolée socialement et bombardée de facteurs stressants, Marie-Maxime a eu un choc il y a quelques semaines.

L'isolement et la disponibilité de la bouffe me donnent envie de manger, et ma maladie refait surface. C'est difficile de le vivre avec mes parents, car je ne veux pas les inquiéter, alors je me cache pour manger.

Marie-Maxime Carle

L’anxiété comme source première du malaise

Pour la Dre Beaulieu-Pelletier, l’anxiété due au confinement est souvent accompagnée d’une stratégie pour gérer les émotions, et ce mécanisme peut prendre plusieurs formes, comprenant les troubles alimentaires, mais aussi l’obsession pour le travail ou pour l’activité physique, l’alcoolisme ou la consommation de drogue, par exemple. Ce n’est pas l'émotion qui est problématique, c'est la manière de la gérer, suggère-t-elle.

C'est normal qu'on soit tous anxieux, mais quand ça atteint notre fonctionnement, quand nos pensées commencent à être focalisées sur notre poids, notre apparence physique, il est temps de faire des démarches.

Geneviève Beaulieu-Pelletier, psychologue

Les personnes qui étaient à risque avant l’arrivée du virus ont désormais un plus grand potentiel de développer des troubles graves. Les organismes d’aide seront certainement beaucoup plus sollicités, croit Geneviève Beaulieu-Pelletier.

Nous sommes très occupés. Je peux prévoir que le confinement ne fera pas de bien pour les personnes à risque, renchérit Howard Steiger.

Comment faire pour aider?

Honnêtement, le mieux que mes amis peuvent faire, c'est juste de ne pas passer de commentaires, d’accepter. Si la personne n’a pas envie de manger, de ne pas juger, affirme Marie-Maxime Carle lorsqu’on lui demande ce que les gens autour d’elle peuvent faire pour la soutenir.

Pour moi, c'est difficile de faire confiance aux gens, à cause du jugement que je porte sur moi-même. J'ai déjà de la misère à m'attacher et à faire confiance. C'est un effort de garder contact même avec mes meilleures amies, explique-t-elle. Dans ces conditions, même un coup de téléphone est un grand pas à franchir pour garder le contact avec son cercle social. Mais je suis quand même heureuse quand je leur parle!, précise-t-elle en riant.

Si l'on peut choisir les personnes avec qui l'on connecte, c'est mieux, mentionne la Dre Beaulieu-Pelletier. Il faut idéalement prioriser les personnes qui nous encouragent dans des comportements, qui nous font du bien.

De plus, pour la population en général, limiter l’usage des réseaux sociaux pourrait faire du bien à tout le monde, y compris aux personnes qui vivent avec un trouble alimentaire. On est dans la culture de la performance, rappelle la psychologue. La personne qui met une publication qui montre son repas alléchant et sain ne veut pas mal faire, mais celle qui voit la publication se dit : “Moi, je ne vais pas bien alors que tout le monde a l'air de bien aller.” Alors une pause de réseaux sociaux peut être positive.

Des lendemains incertains

Même en prenant des pauses des réseaux sociaux, en prenant soin d’elle-même, Marie-Maxime anticipe avec nervosité le moment où elle reviendra à la vie normale, devant le regard des autres. 

Juste de voir mes vêtements dans mon garde-robe, ça me cause de l’anxiété, fait savoir Marie-Maxime. Je me demande, quand je vais sortir et que je vais les remettre, s'ils vont encore bien me faire.

Si j’ai pris du poids, est-ce que les gens vont le remarquer? Et les personnes qui en auront perdu seront-elles encouragées, alors qu’elles ne vont pas bien?, se demande-t-elle. 

Les stigmates associés aux troubles alimentaires seront toujours présents lorsque Marie-Maxime mettra le nez dehors. Il faut que les gens soient plus sensibilisés à ça, soutient-elle.

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