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COVID-19 : 3,2,1, pas d'action pour le cinéma au Canada

Photo d'un clap de cinéma sur un tournage.

Les tournages de films sont à l'arrêt au Canada depuis la mi-mars.

Photo : iStock / Jag_cz

Le prochain film du réalisateur oscarisé Guillermo del Toro, Nightmare Alley, la saison 4 de la série La Servante écarlate font partie des 16 tournages à gros budgets qui ont été brusquement arrêtés mi-mars à Toronto, en raison de la pandémie.

D'un bout à l’autre du pays, les plateaux de tournage ont été plongés dans le noir et l’industrie cinématographique et télévisuelle stoppée net dans son élan, alors que la grosse saison venait tout juste de débuter.

C’est au printemps et en été qu’il y a le plus de tournages au Canada. Cette industrie a réalisé des gains de 9 milliards de dollars en 2018.

Bien que l'impact financier reste encore difficile à quantifier, le président-directeur général du Bureau du cinéma et de la télévision du Québec, Pierre Moreau, donne une idée de ce que cela pourrait représenter.

Faites la règle des trois dans la période où cela se passe, si on a des arrêts jusqu’à la mi-juillet, c’est presque la moitié de cette somme-là qui aura été perdue en contrats, dit-il.

Un groupe d'actrices vêtues de robes rouges et de chapeaux blancs devant un édifice.

Le tournage de La servante écarlate est suspendu.

Photo : Brad Ross/Twitter

À Toronto, le réseau américain CBS a suspendu la production des trois pilotes télévisés qui étaient en tournage dans la Ville Reine : Good Sam, ViCap et Langdon.

À Montréal, la nouvelle version du film Maman j’ai raté l’avion par Disney, le film Moonfall de Centropolis et la série télévisée Blood and Treasure de CBS Media font partie de la dizaine de tournages mis en pause.

Des productions en suspens

C’était notre meilleur départ d’année. Du point de vue de la production américaine, c’est vraiment une catastrophe pour l’industrie, tout est arrêté.

Pierre Moreau, pdg du Bureau du cinéma et de la télévision du Québec

Si la production québécoise représente entre 800 millions et un milliard de dollars chaque année localement, la production étrangère, principalement américaine, a nettement pris de l’ampleur depuis cinq ans. Les tournages étrangers, ça représentait 360 millions de dollars au Québec l’an dernier et 95 % sont américains, précise M. Moreau. 

Un homme aux cheveux blancs, à la barbe blanche, il porte des lunettes

Pierre Moreau, président-directeur général du Bureau du cinéma et de la télévision du Québec

Photo : Bureau du cinéma et de la télévision du Québec

À Toronto, les investissements dans la production cinématographique, télévisuelle, numérique et commerciale ont contribué à 1,96 milliard de dollars à l’économie locale en 2018. Il y avait alors eu 1412 projets tournés dans la ville. 

Si les mesures d’urgence sont en place toute la saison, ce sont environ 300 projets cinématographiques et télévisuels qui pourraient être annulés, estime l’adjointe au développement du secteur cinématographique pour la Ville, Magali Simard. 

Impact sur les travailleurs du milieu

Dans la Ville Reine, l’industrie soutient 30 000 emplois, dont environ 10 000 employés sur les plateaux de tournage.

C’est un enjeu économique et créatif majeur ici, donc pour que du jour au lendemain un secteur comme celui-ci s’effondre temporairement, c’est un choc, souligne Mme Simard. 

Magali Simard devant l'hôtel de ville de Toronto

L' adjointe au développement du secteur cinématographique pour la Ville, Magali Simard, estime que la reprise sera progressive.

Photo : Radio-Canada

La ministre des Industries du patrimoine, du sport, du tourisme et de la culture en Ontario, Lisa MacLeod, indique qu’au total, environ 44 000 Ontariens travaillent dans cette industrie.

L’arrêt des tournages a donc poussé au chômage de nombreux employés de l’industrie du cinéma et de la télévision : maquilleurs, habilleurs, menuisiers, ou décorateur ensemblier, comme Simon François.

Le moment était très mauvais, car on sort des mois creux. Beaucoup de gens ont vécu sur des réserves financières. Là on recharge les batteries et ça s’arrête d’un coup, et pas seulement un tournage, mais toute la production en Ontario, dit-il.

Une équipe de cinéma tourne un film sous le soleil

Une équipe de cinéma au centre-ville de Vancouver

Photo : Radio-Canada / Philippe Moulier

Parmi les syndicats représentant ces travailleurs, le local 873 de l’Alliance internationale des employés de théâtre et des techniciens en cinéma (IATSE) représente quelque 3800 membres à Toronto.

On avait environ 2500 personnes qui travaillaient avec une convention collective avec nous et ce nombre est tombé à zéro en une nuit, à la mi-mars. Tout le monde a perdu son travail.

Monty Montgomery, agent commercial local 873 IATSE

Heureusement, ajoute-t-il, les travailleurs du milieu ont accès à différentes aides gouvernementales, comme la prestation canadienne d’urgence, le chômage, ou parfois le Fonds des acteurs du Canada.

La ministre MacLeod précise par ailleurs que la province a déjà prévu de donner accès plus rapidement à de l’argent aux producteurs et réalisateurs grâce à des crédits d’impôt, lorsque la production pourra recommencer.

Des studios vides

À Toronto, il y a plus d’un million de pieds carrés d’espaces de production. Des plateaux de tournage sur lesquels grouillent plusieurs centaines de personnes au quotidien. 

Un jeune homme aux cheveux châtains courts avec une moustache. Il porte un chandail noir, a les yeux verts et il pose en face d'un mur orange.

Simon François, ensemblier, était sur le tournage d'une série à Toronto lorsque les mesures d'urgence ont été mises en place.

Photo : Photo remise par Simon François

On était en préproduction depuis presque un mois lorsque tout s’est arrêté brusquement. À 18 h, le producteur est entré dans les bureaux en disant que CBS avait suspendu les tournages jusqu’à nouvel ordre et, à partir de là, on avait une semaine pour faire les retours, ranger et vider les studios.

Simon François, ensemblier

Magali Simard souligne que certaines productions étaient à deux jours de commencer, d’autres se terminaient trois jours plus tard. Certains plateaux ont donc été laissés tels quels, pour la reprise, quand elle aura lieu.

Ça a pris une trentaine d’heures pour que les studios soient mis à l’arrêt partout dans la ville. C’était crève-cœur de voir ces espèces de natures mortes qui ont été créées sur les plateaux et qui sont actuellement plongées dans le noir.

Magali Simard, adjointe au développement du secteur cinématographique pour la Ville

Pour le moment, seuls ceux qui travaillent en post-production, aux effets visuels et en animation peuvent poursuivre, grâce au télétravail.

Mais si les mesures continuent, ces gens-là vont se retrouver sans travail d’ici la fin de l’été ou cet automne, donc c’est encore difficile de mettre un chiffre sur l’impact économique global, estime Mme Simard.

Elle ajoute qu’actuellement, seuls deux projets sur la quinzaine de productions en cours ont été annulés.

Ce sera surtout quand les studios vont rouvrir qu’on va voir si certains projets vont tomber à l’eau, comme il y aura sans doute un effet d’engorgement avec toutes les productions qui ont pris du retard, prévient-elle.

Un retour « à la normale » qui prendra du temps

Ce sont précisément ces retards de productions et de tournages qui ralentiront probablement le rythme de croisière, qui s’était accéléré au cours des dernières années, au moment de la reprise.

Le producteur exécutif au studio de la francophonie canadienne du programme français de l’Office National du Canada, Denis McCready, explique par exemple que l’ONF produit en moyenne entre 80 et 100 œuvres par année, tous genres confondus.

Il y a un effet de goulot d’étranglement qui pourrait arriver après le confinement, donc nous regardons en ce moment comment aligner la sortie des projets pour que chacun puisse bénéficier d’un bon rayonnement, explique-t-il.

Un homme aux cheveux courts et gris, yeux verts clairs, il sourit.

Denis McCready, producteur exécutif du Studio de la francophonie canadienne de l’ONF.

Photo : Denis McCready

Magali Simard rappelle de son côté que les conditions de la reprise joueront pour beaucoup dans la manière de faire du cinéma.

La santé publique va déterminer les règles pour les tournages, notamment venant des États-Unis : quand pourra-t-on avoir 15 personnes ensemble, 100… Ça nous dictera quel genre de tournage va pouvoir reprendre en premier, souligne-t-elle.

Elle pense que les plus petits projets produits localement vont probablement reprendre avant les projets internationaux.

Le contenu canadien va peut-être gagner à pouvoir se mettre sur pied avant les plus grosses productions, à cause des restrictions par rapport aux voyages notamment.

Magali Simard, adjointe au développement du secteur cinématographique pour la Ville

La production américaine représente toutefois plus d’un milliard de dollars de revenus pour Toronto.

Aussi la ministre MacLeod dit-elle garder un œil sur ce que font New York, Los Angeles, mais aussi Vancouver et le Québec pour s'assurer que la province reprenne rapidement et continue sur sa forte croissance des cinq dernières années, que cela soit à Toronto, Ottawa, North Bay ou Hamilton.

Pour reprendre l’expression de Wayne Gretzky, nous allons patiner où la rondelle se trouvera, non où elle se trouvait, dit-elle.

Photo d'une femme portant un tailleur rouge derrière un microphone

La ministre Lisa MacLeod

Photo : Radio-Canada

Le syndicat IATSE pense pour sa part qu’il est encore difficile de prédire le retour au travail et comment cela se passera. 

Il y a des discussions qui se déroulent depuis des semaines pour voir quels protocoles pourront être mis en place, au niveau des mesures de sécurité, des nouvelles pratiques de travail qui seront mises en place, indique M. Montgomery.

Toute une nouvelle série de mesures sont en effet en cours de discussion dans le milieu.

Les syndicats, les fournisseurs, les grands plateaux et les groupes d'assurance travaillent à s'assurer que quand la machine repartira, cela se passe dans la confiance, explique Pierre Moreau.

Au Québec en tout cas, cela prendra bien encore deux mois de consolidation des protocoles de relance et de concertations, dit-il.

Simon François souligne aussi que les assurances des acteurs pourraient devenir plus dispendieuses.

Peut-être que pour les productions canadiennes, ça va être un peu plus simple, mais sinon pour celles américaines, avec le passage de frontière et les assurances, ça ne va pas être évident, pense-t-il.

Un lieu de tournage où des manifestants brandissent des drapeaux américains et vietnamiens.

Le tournage du film X-Men – Days of future past, au printemps 2013, près de la Place Jacques-Cartier, à Montréal.

Photo : Twitter / Bryan Singer

Sur le terrain : repenser la manière de tourner

De son côté, Denis McCready explique que les défis sont avant tout d’ordre logistique pour la reprise et que ses équipes commencent déjà à penser aux changements que cela nécessitera.

Comment fera-t-on, par exemple, pour envoyer une équipe de cinq personnes qui habitent toutes dans des lieux différents visiter une sixième personne âgée de 80 ans et qui a une histoire à nous raconter, se demande-t-il.

Même chose pour l’esthétique des documentaires et films tournés pendant cette période particulière.

C’est clair que si on devait continuer comme maintenant pour six mois, on va devoir réfléchir sur l’esthétique, la manière de tourner, le nombre de personnes par équipe, etc.

Denis McCready, producteur exécutif au studio de la francophonie canadienne du programme français de l’ONF
Guillermo del Toro tient un Oscar dans chaque main, tout souriant.

Guillermo del Toro a reçu un Oscar du meilleur film pour La forme de l'eau, tourné notamment à Toronto.

Photo : Reuters / Mike Blake

Un regain de la production post-crise?

Avec de nombreuses séries qui sont regardées durant ces dernières semaines, il est toutefois probable qu’il y aura une grande demande de contenus. La relance devra dans tous les cas être ordonnée, considère Pierre Moreau.

M. McCready dit d'ailleurs déjà constater une forte demande en matière de contenus sur la plateforme de l'ONF, qui propose 4000 titres gratuits.

À Toronto, sur toute la production cinématographique et télévisuelle qui a lieu dans la métropole, 80 % sont des séries télévisées.

Les actrices de la série Workin moms, six femmes sont assises sur des coussins orange, rouge et vert, dans une crèche

La série Workin' Moms de CBC est tournée à Toronto

Photo : Radio-Canada

Les Torontois vont être témoins de plusieurs tournage quand ça va reprendre, mais ce qui sera impossible d’empiler ce sont les tournages dans les studios, ou en intérieur, on va sans doute devoir en repousser certains à 2021 pour équilibrer, prévient Magali Simard.

Selon elle, cela prendra entre 6 mois et un an avant de retourner au rythme d’avant la crise.

M. Moreau y voit tout de même de futures possibilités, notamment pour repenser les plateaux de tournage et les rendre plus écoresponsables, avec des mesures sanitaires plus strictes.

Au Québec on peut aussi penser à des incitatifs fiscaux pour accueillir plus de tournages en régions, qui seront probablement les premières à ne plus être confinées, dit-il.

De son côté, Denis McCready imagine déjà les documentaires qui pourront naître de ce confinement. Ça aura un impact sur la créativité, dit-il.

Car même si les tournages sont mis sur pause, les idées, elles, continuent de germer.

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