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COVID-19 : un philosophe face à la pandémie

« La philosophie est intarissable », avance Antoine Cantin-Brault, professeur de philosophie. Et nous, bien souvent confinés, pourquoi ne prendrions-nous pas quelques minutes par jour pour réfléchir aux questions soulevées par cette pandémie?

Statue de l'empereur romain Marc Aurèle.

L'empereur romain Marc Aurèle était un adepte du stoïcisme, une doctrine qui pousse à s'interroger sur la perception qu'ont les humains sur ce qui les entoure et non sur des choses qu'ils ne peuvent contrôler.

Photo : Radio-Canada

Quelles questions la pandémie actuelle pose-t-elle à un philosophe? Comment la philosophie peut-elle nous aider à réfléchir à ce qui nous entoure? Voici quelques pistes de réflexion avec le professeur agrégé de philosophie Antoine Cantin-Brault, de l’Université de Saint-Boniface, au Manitoba.

Nul doute que la période perturbée que nous vivons donnera matière à réfléchir aux philosophes contemporains et en devenir. C’est le cas de tout grand chamboulement.

Le retour en force de pensées du passé

Antoine Cantin-Brault voit dans la période que nous vivons, un retour de la théodicée, une doctrine qui cherche à expliquer le plan divin, la présence du mal dans un monde régi par un dieu qui est bon et tout-puissant.

Celle-ci prend une nouvelle forme sécularisée. Elle n’est plus liée au religieux, mais à la nature, comme si la nature elle-même était devenue une sorte de nouvelle divinité, précise-t-il.

Illustration en noir et blanc représentant le séisme de Lisbonne.

Le séisme de Lisbonne est, par exemple, une catastrophe naturelle qui a marqué le 18e siècle. En 1755, celui-ci a fait près de 70 000 victimes sur une population de moins de 300 000 habitants. Cet événement tragique a grandement influencé la philosophie et la théodicée en particulier. À cette époque, philosophes et simples citoyens ont eu beaucoup de mal à expliquer pourquoi tant de personnes étaient mortes.

Photo : Domaine public - The Earthquake Engineering Online Archive - Jan Kozak Collection: KZ12

C’est une nouvelle forme de tyrannie qui n’est pas celle de Dieu, mais celle de la nature.

Antoine Cantin-Brault, professeur agrégé de philosophie à l’Université de Saint-Boniface, au Manitoba

Cette nouvelle pensée pousse à se demander si la nature a vraiment un plan dans lequel les humains seraient les victimes. Je trouve cette tendance dangereuse, car on revient à une autre forme de tyrannie ou de dictature, dit le philosophe, qui ne nie pourtant pas qu’une crise sanitaire est en train d’avoir lieu.

Poussée à l’extrême, cette pensée peut nous amener à croire que la nature nous envoie des signes, comme si c’était elle, la divinité.

Évanouissements et agitations pendant un procès d'un accusé, George Jacobs, suspecté de sorcellerie en 1692.

« Dans d’autres époques, on allait chercher la cause dans la religion, mais aujourd’hui, on a du mal avec ça, car on vit dans un monde sécularisé, laïque. Donc, on se tourne vers la nature. » Un constat qui fait craindre à Antoine Cantin-Brault, une chasse aux sorcières à la fin de la pandémie, dans le but de trouver une cause à celle-ci et, donc, des coupables.

Photo : Getty images/Douglas Grundy

Le philosophe constate aussi un retour en force du stoïcisme. Il y a eu des recrudescences de stoïcisme, dans l’histoire [dans des] moments assez graves, comme la peste.

Le stoïcisme consiste en effet à penser que le seul contrôle qu’ont les hommes sur la vie, c’est un contrôle sur leur volonté. En agissant sur notre perception des événements, on pourrait donc atteindre un état de paix intérieure (ataraxie, chez les Grecs).

Même si cette doctrine met l’accent sur ce que l’on peut contrôler et non sur ce qui nous échappe, un excès de stoïcisme peut être dangereux. Si l’on cesse d’agir et que l’on subit et accepte la volonté divine, précise le professeur.

Une perte de liberté... au nom de la liberté?

Qu’en est-il de la liberté, ce concept si cher à la philosophie, mise à mal en ces temps de confinement?

Plusieurs mesures coercitives mises en place dernièrement semblent entraver nos libertés individuelles (circulation, rassemblement et, bientôt, des applications qui vont surveiller nos va-et-vient).

M. Cantin-Brault rappelle que cette restriction de la liberté est faite au nom de la liberté elle-même. En ce moment, beaucoup de gens ont des problèmes avec le confinement, car ils ne sentent pas qu’ils empiètent sur la liberté d’autrui, ajoute-t-il.

On n’est pas en train d’assister à une redéfinition de la liberté, on voit simplement que notre action a un impact encore plus dommageable sur l’autre.

Antoine Cantin-Brault, professeur agrégé de philosophie à l’Université de Saint-Boniface, au Manitoba

Il évoque aussi des affrontements générationnels, certaines générations se pensant plus immunisées que d’autres.

Selon le philosophe, c’est bien grâce au principe auquel on a adhéré depuis longtemps, à savoir que ma liberté s’arrête là où commence celle des autres, que les gouvernements arrivent à justifier le confinement.

Repenser demain : le rôle des lieux publics

Avec près de la moitié de la planète touchée par ce confinement, celui-ci semble sonner le glas de l’espace public tel que nous l'avons connu.

Les Grecs avaient l’Agora, lieu de rencontre par excellence, où les citoyens votaient, discutaient. Si le confinement se passait à cette époque, il y aurait un risque de tyrannie, avance Antoine Cantin-Brault.

Et aujourd’hui? Nous ne sentons pas nécessairement ce risque, car nous avons déplacé le débat public de la sphère publique. Maintenant, les gens débattent en ligne, sur les réseaux sociaux, observe le philosophe.

Une affiche temporaire à l'entrée d'un parc de jeux pour enfant indique la fermeture des lieux.

Selon Antoine Cantin-Brault, la période actuelle remet en question notre besoin de lieux publics, où les rencontres ont lieu. L’exemple des aires de jeu est intéressant : lieu de sociabilité et d’amusement pour les enfants, ils permettent également aux parents de se rencontrer, discuter et participer à la formation d’une vie de quartier.

Photo : Radio-Canada / Guy R. LeBlanc

Quand le besoin des lieux publics ne se fait plus sentir, cela laisse place à l’individualisme, qui donne, aux individus, l’illusion de l’autosuffisance, selon M. Cantin-Brault.

On voit que notre individualisme est aussi menacé par la pénurie de papier toilette.

Antoine Cantin-Brault, professeur agrégé de philosophie à l’Université de Saint-Boniface, au Manitoba

Est-ce que, les populations privées de ces lieux, en ressentent-elles le manque? Vont-elles réinvestir ces lieux publics avec passion et essayer de les améliorer? Ou, au contraire, va-t-on se rendre compte qu’on n'en a plus besoin? Les questions sont nombreuses pour la suite, souligne le professeur.

Le rapport au corps et la peur de la mort

Est-il possible de parler d’une pandémie sans mentionner notre rapport au corps et à la mort? Difficilement, répond M. Cantin-Brault.

En Occident, nous avons tendance à séparer le corps de l’esprit. Antoine Cantin-Brault pense que la situation actuelle nous fait nous interroger sur cette dichotomie.

Ce virus va nous faire prendre conscience de ce qu’est notre corps, et ça, c’est très important, avance-t-il. Il voit cela comme un rappel d’humilité, qui met en avant notre vulnérabilité.

On a beau avoir été sur la Lune et [avoir] inventé la bombe atomique, des choses que l’on pensait impossibles il y a 100 ans, pourtant on peut encore facilement mourir.

Antoine Cantin-Brault, professeur agrégé de philosophie à l’Université de Saint-Boniface, au Manitoba

La pandémie nous rappelle donc que nous sommes mortels. Ça n’est pas une mauvaise chose que de penser à la mort, affirme le philosophe. Même si cette pensée est angoissante, elle permet de réfléchir au sens de notre vie. Le bien et le mal n’ont plus de sens dans une existence infinie, conclut-il.

Des questionnements sans fin, donc, et de quoi se tenir éveillé pendant encore quelque temps, confinés ou non.

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