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Regard de sociologue : « Il ne faut pas projeter les gens dans l’illusion »

Quitte à passer pour un « cynique », Gérard Bouchard nous avertit que les élans d’enthousiasme en temps de crise n'ont pas toujours l'effet escompté. Il est permis de rêver, mais raisonnablement, conseille-t-il.

Gérard Bouchard en studio.

Le professeur, chercheur, historien et sociologue Gérard Bouchard

Photo : Radio-Canada

Anxiogène, la crise du coronavirus, qui bouleverse nos vies et nos certitudes, est aussi l’occasion des remises en question. « Tout ne sera plus comme avant », entonnons-nous souvent, en chœur, dans une ardente aspiration à la rupture. Mais que valent vraiment ces résolutions collectives?

Sociologue et historien, Gérard Bouchard observe que les moments de tourmente, comme ceux qu’impose la pandémie de la COVID-19, peuvent donner naissance à des rêves. On se surprend alors à rêver d’une vie meilleure, plus solidaire, une vie faite de sagesse et de rapports harmonieux avec les voisins. En somme, une vie qui nous réconcilie avec les valeurs essentielles et qui nous arrache à l’étourdissement de la consommation et à la distraction des mirages de toutes sortes.

À chaque crise, ça revient cette idée-là qu’il y aura un avant et un après, que les choses ne seront plus comme avant, qu’elles seront meilleures, etc. Mais, finalement, ce n’est pas vraiment comme ça que ça se passe, constate-t-il dans une entrevue à l’émission Plus on est de fous, plus on lit.

« Un avant et un après », vraiment?

Et les exemples convaincants pour soutenir cette affirmation sont légion, dit-il. D’abord, les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis. Pendant deux ou trois jours, les Américains se sont fait une grande célébration médiatique, d’un océan à un autre, jour et nuit, se sont récité leurs mythes fondateurs, ils se sont récité une espèce de grande messe nationale que ça ne sera plus comme avant, nous allons réfléchir, nous allons tirer les leçons de ce qui vient de nous arriver.

Cependant, ce qui est arrivé après, c’est huit ans de Georges W. Bush, un gouvernement particulièrement militariste qui a autorisé la censure et qui la pratiquait d’une manière vraiment incroyable et qui a orienté l’agenda politique américain vers la droite, pendant huit ans.

Ce n’est pas tout. Après la parenthèse Obama est arrivé Donald Trump. Pendant tout ce temps-là, une montée du racisme aux États-Unis, de la xénophobie, une aggravation des inégalités sociales et la montée de l’extrême droite. C’est ça finalement l’héritage du 11 Septembre, conclut le professeur à l’Université du Québec à Chicoutimi.

Il ne faut pas projeter les gens dans l’illusion. Il faut bien qu’une société rêve, mais il faut qu’elle rêve raisonnablement, si je puis dire.

Gérard Bouchard

Plus près de nous, la tuerie de la mosquée de Québec, qui a avait fait 6 morts et quelques blessés en janvier 2017. Ça a vraiment bousculé les Québécois, parce que la violence ce n’est pas dans notre culture, on n’a pas d’antécédents, on est des non-violents.

M. Bouchard se souvient que le premier ministre de l’époque, Philippe Couillard, avait alors résumé le sentiment de la population, en disant solennellement dans un discours: "il y aura un avant et un après". Ça avait fait du bien à tout le monde. Bon, l’avant on l’a bien connu, l’après, on ne l’a jamais vu. Ce qu’on a vu par contre c’est une augmentation des crimes haineux, une augmentation de l’islamophobie, etc. Donc ça n’a rien changé, l’héritage de l’événement n’a pas été du tout ce qu’on pensait.

Qui se rappelle encore de la grippe de Hong Kong? Elle avait fait 1 million de morts dans le monde, dont quelques milliers au Canada, en 1968-1969. On ne se rappelle même plus de ça, affirme l’historien, qui avoue que ce sont ses recherches sur Internet qui lui ont rafraîchi la mémoire.

Gérard Bouchard témoigne devant une commission parlementaire sur le projet de loi 21

Pour Gérard Bouchard, il n'est pas acquis que les résolutions prises en temps de crise soient suivies d'effets.

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

En finir avec la mondialisation, mais comment?

Dans le tumulte de la pandémie qui afflige la planète entière fusent régulièrement des appels à la démondialisation, des injonctions à en découdre avec un modèle économique désigné comme étant la source de nos malheurs.

Tout en disant comprendre ce désir de changement, le titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs estime qu’il faut raison garder.

La mondialisation, c’est quelque chose d’extrêmement puissant, c’est des centaines de grandes multinationales qui trônent sur des centaines et des centaines de succursales, c’est des rapports de pouvoir extrêmement puissants, c’est des réseaux extrêmement denses qui ont affaibli les États. Et penser qu’on va démolir ça, je crois que c’est loin de la réalité.

L’entreprise est d’autant plus ardue, croit Gérard Bouchard, que les mouvements de protestation agissent en rangs dispersés pour en finir avec un modèle économique qui, lui, est mondialisé.

Contrairement à l’engagement pour le climat [qui] n’est plus une affaire concentrée à l’échelle des États, mais qui est désormais une action mondialisée, il est difficile de trouver la tête de la protestation contre la mondialisation, pense-t-il. C’est le propre de la mondialisation : elle n’a pas de tête, on ne sait pas où frapper.

[Les protestations contre la mondialisation] sont captives de l’espace national, on ne trouve pas le moyen de les faire déborder à l’échelle internationale comme les leaders du mouvement écologiste réussissent à le faire.

Gérard Bouchard

« Captifs d’une individualisation des rêves collectifs »

Les convulsions qu’ont connues récemment certains pays, comme le Chili, le Liban et la France, confirment les limites des soulèvements populaires contemporains, de l’avis du sociologue.

Dans ces pays, ce sont les laissés-pour-compte de la mondialisation qui essayent de se manifester par des colères de rue, mais celles-ci, concentrées dans des nations, ne donnent pas grand-chose non plus.

Il en veut pour exemple les gilets jaunes en France, qui ont fait tout ce qu’ils ont pu depuis un an sans parvenir à faire bouger de manière significative le gouvernement français et le président Macron.

Même s’il est d’avis qu’il ne faut pas renoncer à nos aspirations vers une vie meilleure, M. Bouchard constate qu’on ne trouve pas le moyen de politiser ces idées-là, de les inscrire dans des mouvements de protestation qui soient plus efficaces que ce que nous avons fait.

De plus, on ne sait pas vraiment comment s’unir, on ne sait pas sur quelle cible il faudrait frapper, on ne sait plus s’organiser. C’est parce qu’on est devenus très individuels aussi. Ça aussi c’est le produit de la mondialisation et des nouvelles formes de l’univers de consommateurs dans lequel la mondialisation nous a plongés. On est devenus captifs d’une individualisation des rêves collectifs.

C’est peut-être une propriété du monde dans lequel nous vivons, de ce que l’économie est devenue et nos sociétés aussi, que les grands rêves collectifs n’arrivent plus à se traduire politiquement dans des mouvements d’action qui peuvent être efficaces. On ne sait plus où frapper.

Gérard Bouchard
François Legault, Horacio Arruda et Danielle McCann s'adressent aux médias en conférence de presse.

Après la crise du coronavirus, le premier ministre François Legault sera appelé à en gérer les effets économiques.

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

Se préparer à l’après-crise

Quoi qu’il en soit, cette insécurité finira bien par disparaître avec la fin de la crise qui l’a générée. Et ce sera inexorablement le retour à la normale et, avec lui, la résurgence des débats et des polémiques habituels, probablement sur les notions de libertés individuelles et de vie privée. Car dans une période de crise, le gouvernement est obligé de prendre des mesures qui foulent au pied des valeurs qui, autrement, sont quasiment sacrées pour les citoyens.

Il y aura aussi, à coup sûr, des défis économiques en perspective. Les États vont sortir de la crise avec un endettement colossal, il va y avoir une crise des finances publiques absolument terrible. Comment on va résorber ça? Forcément, par des coupures, et là, ça va être beaucoup moins drôle, prédit Gérard Bouchard.

Le sociologue est impressionné par les qualités dont ont fait preuve François Legault et sa ministre de la Santé, Danielle McCann, dans la gestion de la crise actuelle. Leur transparence, leur efficacité, leur aptitude à rassurer la population et à inspirer la sécurité sont des qualités qu’il a soulignées.

Il précise toutefois que c’est ce même premier ministre, aujourd’hui encensé et auréolé d’une large estime populaire, qui aura la responsabilité de procéder à des compressions budgétaires. Attendons de voir comment on va réagir quand il sera temps de se livrer à des mesures, à des remèdes aussi drastiques.

Faisons attention : la crise que nous traversons et l’autre dans laquelle nous allons nous engager, qui va être une crise économique, pourraient produire des fruits qui ne sont pas exactement ce qu’on pense.

Gérard Bouchard
La couverture du livre Les nations savent-elles encore rêver?, de Gérard Bouchard

Le retour à la nation en ces temps de crise est un fait incontestable, observe Gérard Bouchard

Photo : Boréal

Le « retour de la nation »

Dans une autre entrevue accordée à Michel Désautels, Gérard Bouchard est longuement revenu sur le sort de la nation, dont les spécialistes avaient pronostiqué la fin depuis quelque temps, en ce qu’elle est devenue, selon eux, en déclin, désuète et en voie d’être remplacée par la mondialisation.

Or, soutient l’auteur de Les nations savent-elles encore rêver?, dans la crise actuelle, il y a un démenti cinglant à ces prédictions, si bien qu’on pourrait presque parler d’un réveil ou d’un retour de la nation.

Toutes les populations du monde qui ont été affectées jusqu’ici par cette crise, par cette pandémie, se sont d’abord spontanément et fortement tournées vers leur nation et vers leur État. C’est quand même quelque chose d’extrêmement significatif.

L’attachement à la nation est toujours là, comme cadre de vie collective et il semble encore être fortement enraciné. Dans une crise qui suscite, par définition, plein d’insécurité, c’est vers la nation et vers l’État qu’on se tourne. C’est incontestable!

Gérard Bouchard

La nation n’est pas près de disparaître, d’autant plus que la mondialisation, censée lui servir de substitut, a sécrété ses effets indésirables. Il n’y a pas de démocratie, c’est la corruption, c’est la menace nucléaire entre les grands blocs qui rivalisent, énumère le professeur émérite.

Le retour à la nation, ultime refuge, peut être perçu par ailleurs comme le signe d’une grande désillusion par rapport au modèle globalisé. À cause de la mondialisation, nous en sommes tous venus à penser qu’on vivait dans un univers sécuritaire, qui était bien organisé, où tout était prévu. Nous vivons à l’ère de la technologie, de l’ingénierie, des systèmes, des contrôles, des normes, des protocoles. Et on s’aperçoit que tout ça est très fragile, tout ça vient de partir au vent à cause d’une pandémie.

Pour preuve, argumente M. Bouchard, dans le feu de la pandémie que nous vivons, les grandes organisations mondiales, comme l’ONU, ainsi que les puissants regroupements économiques, comme le G20 et le G7, ont brillé par leur absence. À l'exception de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), qui fait son travail, mais qui n'a pas assez de moyens.

Mais où est donc passée la religion?

Si on assiste à un retour de la nation à la faveur de la pandémie du coronavirus, la religion est manifestement en retrait, en tout cas peu audible.

Pourtant, explique l'ancien coprésident de la Commission de consultation sur les pratiques d'accommodement reliées aux différences culturelles, les contextes de crise sont toujours des occasions où des populations se tournent vers le religieux, peut-être pas exclusivement, mais où le religieux se manifeste pour toutes sortes de raisons. On trouve toutes sortes d’interprétations, on cherche une protection, etc..

Cependant, il semble que la situation actuelle déroge à ce constat. Moi, jusqu’ici, je ne l’ai pas vu le religieux, aucune manifestation. C’est quand même assez remarquable. Dans tous les médias, toutes les formes de médias, on n’a pas vu, je crois, un représentant d’une église ou le représentant d’une religion venir prendre la parole. C’est assez remarquable, cette absence-là.

En revanche, fait remarquer Gérard Bouchard, la crise actuelle confirme que la solidarité est une valeur bien ancrée dans la société québécoise. Comme en témoigne, dit-il, la réponse massive à l'appel des autorités pour la mobilisation des professionnels de la santé à la retraite et pour le don de sang. On est fier d’être Québécois dans ce cas-là, se réjouit-il.

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