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Le crâne de ma mère, de Shanti Van Dun

Portrait en noir et blanc dune femme aux cheveux courts qui sourit à la caméra.

L'autrice Shanti Van Dun est en lice pour le Prix de la nouvelle Radio-Canada 2020

Photo : Caroline Durocher

Radio-Canada

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Cette nouvelle inédite est l'une des cinq nouvelles finalistes du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2020.

Les opinions exprimées par les auteurs et autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certaines personnes pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

Le crâne de ma mère

Ma mère est blanche : je vois le temps rattraper ma mère, elle est blanche, et je vois pour la première fois la forme de son crâne. C'est une étrange découverte que celle de ma mère dépouillée de sa tignasse brune et épaisse, c'est une étrange découverte que celle de l'apparition de ma mère jusque-là dissimulée sous sa chevelure. Ma mère est tout à coup exposée, comme si ses cheveux teints l'avaient dérobée à notre regard pendant vingt ans et l'avaient mise à l'abri, je ne saurais dire de quoi exactement, mais à l’abri.

Elle a refusé de laisser ses cheveux s'éparpiller petit à petit, sur l'oreiller, dans la douche, sur le fauteuil, dans la voiture, sur ses vêtements. Quand la première plaque de cheveux est restée prisonnière du peigne, ma sœur aînée est accourue pour lui raser la tête dans un geste d'infinie tendresse. Il n’aurait pas fallu que ma mère soit seule au moment de voir tomber par terre, les unes après les autres, ses mèches de cheveux colorés Macchiatto glacé, au moment d’assister à sa propre métamorphose, mais je ne crois pas que j'aurais pu dévoiler moi-même le relief du visage de ma mère. C'était tout à coup un visage sans cadre qui pouvait fuir de partout.

Maintenant c’est fait, les cheveux Macchiatto glacé ont été balayés et puis jetés dans la poubelle, et moi j'essaie de décrypter le fait qu'il ne reste à ma mère qu'un centimètre de cheveux – blancs. Une vérité s'immisce dans notre vie : le temps est passé sur elle comme sur notre père. Je ne sais pas si c'est cruel ou naturel, je ne sais pas si c'est une violence ou un soulagement de se rejoindre ainsi soi-même sur la ligne du temps, ce que je sais c'est qu'elle est bizarrement belle avec sa boule à zéro, elle n’a pas l’air d’une victime, d’une malade, d'une condamnée à mort : elle ressemble à une insurgée en cavale. Devant la glace, espiègle, elle finit par sourire à cette femme indocile qui lui ressemble. Mon père arrive, il regarde sa femme, il semble désemparé devant ce visage qu’il ne reconnaît plus, il est soulagé de se rappeler qu’elle a magasiné une perruque Macchiatto glacé avant de dire adieu à sa chevelure. Il n’ose pas encore lui demander de la porter.

Pour le reste rien n'a changé, elle est encore vive, mais elle souffre déjà, de peur surtout.

II

Ma mère ressemble à un revenant, et elle revient, en effet, de plus en plus loin après chaque traitement. Sa tête de rebelle a cédé la place à un crâne tout à fait dégarni. Pis encore, ma mère a perdu ses cils et ses sourcils, ses traits sont devenus indéfinis, ses yeux inexpressifs. Bientôt ce visage, cette tête tout à fait lisses m'obsèdent. Ma mère-revenant est paradoxalement matérielle, elle perd des morceaux, elle se désagrège sous mes yeux. Ses forces déclinent. Elle n’est plus jamais secouée par un rire franc, elle ne se lève plus d’un bond, elle ne s’agenouille plus pour jardiner ou inviter son petit-garçon à trottiner jusqu’à elle; elle se meut lentement, s'étend souvent, prend de moins en moins part aux conversations. Quand elle se lève elle fait la lessive, plie des vêtements, puis s’affale de nouveau dans son lit ou sur le divan, les yeux mi-clos. Ma mère est tirée vers la terre.

Les gestes du quotidien deviennent pénibles, elle reste de plus en plus souvent immobile. De temps en temps nous venons nettoyer la maison, nous apportons un repas. Nos parents se contentent de peu, ils se concentrent sur l’essentiel. Mon père achète des plats cuisinés et se met à faire la vaisselle, il lave un morceau, l’essuie, en lave un autre, l'essuie, puis recommence. Je ne me lasse pas de le regarder faire. J’ai l’habitude de le voir assis au bout de la table, toujours sur la même chaise dont le dossier s’est incliné avec le temps, j’ai l’habitude de l’entendre parler d’une voix assurée, c’est peut-être la première fois que je le vois ainsi, debout, silencieux, s’appliquant à aimer sa femme en lavant des assiettes.

Autour de ma mère de plus en plus inerte tout se met à bouger. Le fauteuil du salon a pris la forme de son corps. Depuis qu’elle ne sort plus, son mari lui rapporte du dehors des bouquets de fleurs qu’il remplace souvent, il veille à ce que couleurs et parfums se rendent jusqu’à elle. Nous débarquons parfois, mes sœurs avec leur marmaille, pour souligner un anniversaire ou une fête quelconque, nous parlons, buvons, bougeons autour d’elle, nous servons les convives, débarrassons la table, les enfants lui offrent des dessins, lui chantent des chansons. Elle, petit poulet déplumé, sourit vaguement, les mains posées sur les genoux. Elle reste là, en marge, rapidement épuisée par toute cette agitation. Nous lui proposons de l’emmener à l'écart, mais elle refuse toujours, elle aime se fatiguer à entendre la vie suivre son cours à ses côtés. Une fois elle cherche mon regard et s’y accroche, elle tient à me dire quelque chose, elle a soif, elle dit j’ai soif, elle dit donne-moi à boire, ma chérie. Je lui apporte un verre d'eau fraîche, elle le porte à ses lèvres et son geste lent fait taire mes inquiétudes : ma mère a soif et me demande à boire, ma mère a soif et je lui donne à boire, c'est-à-dire ma mère demande et je lui donne, c'est-à-dire ma mère me donne l'occasion de lui offrir ce qu'elle demande. Elle pourrait bien guérir.

III

Les forces de ma mère ont encore décliné. Elle me demande de l'aider à sortir du bain. Je suis tétanisée devant son sexe chauve, un sexe à la fois mûr et impubère, devant ce corps flasque qui gît dans l’eau, c'est un bébé trop grand, c'est une confusion d'âges, c'est le spectacle de ma mère devenue vulnérable. Je ne sais plus qui je sors du bain, tous mes repères s’évanouissent, vite, vite, sortir ce corps de l'eau, l’emmitoufler, le faire disparaître.

À partir de ce moment, je la vois toujours nue, dans le salon, chez le médecin, dans son lit, chez la voisine. Ses vêtements ne la couvrent plus. Je suis d'abord gênée, mais je m'y habitue puisque personne ne le remarque. Les traitements continuent, elle est de plus en plus décharnée. Son visage a changé, ses lèvres s'amincissent, ses joues se creusent.

La fois suivante, elle me demande de l’emmener à l'église. La messe la fatigue mais l’apaise en même temps, elle dort toujours bien à son retour. Sa perruque sur la tête, elle prie assise. Elle tente d’éviter les regards compatissants, mais quand nous rentrons à la maison, elle dénude immédiatement son crâne et pose sa prothèse sur le pommeau de l'escalier. Je suis aussi amusée que mon père agacé devant cette drôle de tête qui mime la vie dans l'entrée de la maison de mon enfance.

Quand elle se sent en forme entre deux traitements, nous sortons marcher ensemble, je suis troublée : des lambeaux de chair se détachent de ses cuisses, de son ventre, de ses bras. Je vois les os de ses jointures percer sa peau, ça lui démange. Plus elle se gratte plus la peau se desquame. Je ne le supporte plus. Je la ramène chez moi, je ne veux pas qu'elle sorte, je suis traumatisée à l'idée qu'elle sème derrière elle des morceaux de son corps d’épouse, de son corps de mère, j'ai peur qu'elle pourrisse la nuit dans le lit près de mon père. Je prétends m'en faire pour lui qui a besoin de repos, pour les enfants de mes sœurs qui seraient effrayés de la voir ainsi et je la garde avec moi en permanence. De temps en temps elle me parle encore, doucement, elle me demande un fruit, une couverture ou un massage de pieds. Je dis toujours oui, mais la dernière fois que je pose mes mains sur la plante de ses pieds elle n'a plus que des os, elle est devenue pur squelette. Son pied droit se disloque et me reste entre les mains. Je ne sais pas quoi en faire. Malgré mes avertissements, on vient parfois la visiter. Personne ne commente son apparence, son pied manquant.

IV

Un matin je trouve son crâne sur le plancher, il s'est détaché de sa colonne et a roulé par terre. Je n’ose pas vérifier si le reste du squelette repose encore sous les couvertures. Elle me demande de la ramasser comme si c'était une chute normale, je n'ouvre plus à personne, je ne la quitte plus, je l'emporte partout avec moi, je prends soin d'elle. Je sais que je dois veiller sur son crâne sans quoi ma mère disparaîtra complètement.

Depuis qu'elle n'a plus que sa tête, elle se sent légère, elle redevient loquace. Elle cesse de me dire que tout va bien, qu'elle n'a besoin de rien, elle exprime toutes sortes de désirs simples : elle a envie d’écouter du country, elle veut que je flatte son crâne, que je lui raconte des histoires ou que je la place sur le bonheur-du-jour de son enfance dont j’ai hérité, tout à côté de mes livres préférés, elle veut me raconter ses rêves d'enfants, ses amours d’avant mon père. Elle me parle de vieilles douleurs, elle les détaille sans s'en plaindre vraiment, elle les décrit de l'extérieur, comme si elle les découvrait elle-même ou comme si elle acceptait enfin de s’en départir. Elle me parle de ses premières joies, de ses premiers désirs d’évasion et de liberté, elle me parle du temps où nous étions toutes petites, mes sœurs et moi, elle me raconte les prières ressassées dans le noir pour trouver la force de nous donner ce qu’elle n’avait pas reçu. J'écoute sans jamais l'interrompre, je lui dis oui tout le temps, j'aime lui dire oui, j'aime lui faire plaisir, elle est si facile à satisfaire. Elle passe de longues heures posée sur le bord de la fenêtre, à côté de mon pot de fleurs rouges. Parfois elle me demande de la consoler et cela signifie simplement reste là, avec moi, à regarder par la fenêtre. Alors je reste là, auprès d'elle, à regarder par la fenêtre. Nous tissons ainsi notre complicité, je protège notre espace commun, je dis à tout le monde qu'elle est trop faible pour les recevoir. Rien n'est plus faux. Ses traitements sont terminés depuis quelque temps, elle reprend des forces, elle a envie de sortir, je la dissimule dans mon sac à main tissé de larges mailles à travers lesquelles elle peut observer le monde, je l'emmène partout avec moi, je fais confiance au crâne maternel, à sa parole nouvelle.

Ensemble nous nous promenons dans de grands jardins et c’est elle qui décide quelle allée nous empruntons. Le soir, je trace dans un cahier le parcours qu’elle a choisi et je le lui montre : regarde, maman, voici le dessin de ta journée. Les pages s’accumulent au fil des jours et les dessins sont de plus en plus étonnants. Je m'habitue à lui laisser les moments de solitude qu'elle réclame souvent à présent. Avant de la quitter, j’ouvre le journal aux pages culturelles et la place devant : quand je reviens, tu me dis si on va au théâtre ou au cinéma. Dès que je passe la porte le soir, je crie, alors, où est-ce qu’on va?

Nous savons toutes les deux que notre vie clandestine tire à sa fin, ma mère va de mieux en mieux, elle se déplace en roulant sur elle-même, elle s’ennuie de son monde. Un soir elle m’annonce qu’on ne sort pas, elle doit me parler. Elle voudrait faire un voyage. Elle a toujours rêvé d’apprendre l’espagnol et de découvrir le Chili. C’est un projet compliqué pour qui n’a que son crâne, mais elle y tient. Elle recommence à porter sa perruque brune comme pour se préparer à affronter le monde. Un crâne orné d'une chevelure Macchiatto glacé, où qu'il soit dans mon salon, compose une vanité plus effarante encore que ce à quoi je m'étais accoutumée. Ma mère m'épargne sa vue et s'enferme dans la pièce qui lui sert de chambre avec sa méthode d’apprentissage. Tous les jours je l’entends pratiquer ses phrases élémentaires ad nauseam.¡Hola! ¿Cómo estás? ¡Hola! ¿Cómo te llamas? ¡Hola! ¿Cuántos años tienes?¡Hola! ¿Quién eres tú? Je n'entends que les questions, jamais les réponses qu'elle doit pourtant apprendre à formuler. Un matin, elle ouvre la porte de la chambre, buenos días, hija, je suis sous le choc : c'est un crâne à perruque vissé à un squelette entier qui s'adresse à moi. Cette étrange créature tient dans sa main le pied jadis disloqué, le remet en place comme s'il s'agissait d'enfiler une chaussure, et s’avance vers moi. Sur les os des muscles, des nerfs ou des tendons se sont mis à repousser, je ne fais pas d'efforts pour distinguer les uns des autres, je suis dégoûtée, et quand ma mère affirme qu'elle se sent prête à partir, je n'oppose aucune résistance. Je lui donne quelques vêtements et j'espère qu'elle passera inaperçue. Je n'insiste pas pour l'accompagner à l'étranger, j'ai réussi à apprivoiser son crâne, mais m'occuper de son squelette en régénérescence, je ne peux pas. Je la conduis à l'aéroport, je la pousserais dans l'avion s'il le fallait.

V

Seule chez moi je pleure pour la première fois depuis l'apparition des cheveux blancs de ma mère. J'aurais besoin de mes sœurs, de mon père, de mes amis, mais j'ai caché à tout le monde les transformations putrides de ma mère comme sa renaissance. À présent je ne sais que faire de son absence, en son absence. J'ai peur de l'avoir précipitée dans un milieu inconnu sans soutien, à l'autre bout du monde, j’ai peur qu’elle n’arrive pas à se faire comprendre, j’ai peur qu'elle ne tienne pas le coup, j'ai peur qu'on m'accuse de m'être débarrassée d'elle après avoir voulu la prendre complètement en charge. Dans l'attente qu'elle revienne, je suis dans les limbes.

VI

Maman est rentrée directement chez elle. Elle a posé sa perruque sur le pommeau de l'escalier et elle l'y a laissée. Quand je suis passée la voir, ses cheveux blancs formaient une boule frisée et contrastaient avec son teint hâlé. On aurait dit qu’elle avait mué. Elle était assise tout contre mon père, sur la causeuse. Elle n'avait rapporté aucun souvenir de son périple, mais elle avait continué à noircir les pages du cahier dans lequel nous avions consigné jadis ses parcours quotidiens. Mon père le feuilletait avec elle, croyant qu'elle s'était mise au croquis pendant sa maladie. Il tournait les pages, observait les esquisses de plus en plus complexes et commentait ses progrès. Je me suis sentie de trop, je les ai embrassés tendrement tous les deux, puis je suis sortie sur la pointe des pieds, emportant la perruque Macchiatto glacé.


Les finalistes du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2020

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