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Portrait en couleur, en extérieur, d'une femme aux cheveux gris portant un manteau noir avec une bordure de fourrure. Elle regarde au loin, face à la caméra, et sourit.

L'autrice Diane Sansoucy est en lice pour le Prix de la nouvelle Radio-Canada 2020

Photo : Pierre Langlois

Radio-Canada

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Cette nouvelle inédite est l'une des cinq nouvelles finalistes du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2020.

Les opinions exprimées par les auteurs et autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certaines personnes pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

Tant pis

La fenêtre de ma chambre est encore coincée. Je me suis cassé deux ongles et écorché la main à essayer de l'ouvrir. Tant pis. Le concierge refuse de monter depuis que je me suis plainte de son chien au propriétaire. Le robinet de la cuisine fuit depuis un mois. Tant pis. Ce n'est pas moi qui paie l'eau chaude et je n'ouvre pas souvent les fenêtres. C'est mauvais pour mes rhumatismes et les courants d'air me font tousser.

J'aurai cinquante ans mardi prochain. J'ai essayé de compter les jours passés, j'ai perdu le décompte à cause des années bissextiles. Tant pis. Il m'aurait fallu une calculatrice. Je n'en ai pas. De toute façon, je n'ai jamais su me servir de ces machines-là. Et c'était juste pour passer le temps.

Ce soir, je me suis fait un pâté chinois. Avec des oignons dans le bœuf haché et un peu d'ail dans les pommes de terre, pour faire changement. J'ai à peine mangé. J'ai un petit abcès sur la gencive qui m'arrache la bouche quand je mâche. Le médecin dit que c'est mon dentier qui est mal ajusté parce qu'il est trop vieux. J'ai perdu une dent sur le côté. Ça se voit seulement quand je souris ou quand je parle. La remplacer serait une dépense inutile, je ne souris jamais et je n'ai personne à qui parler.

Maman m'a appelée ce matin. Le mardi, c'est son jour. Il a fait beau à Matane toute la semaine dernière. Ici, il pleuvait. Quand j'étais en Gaspésie, il pleuvait tout le temps. C'est ainsi. Le mauvais temps me suit. Tant pis. Comme j'ai lavé mes vitres aujourd'hui, il pleuvra sûrement toute la semaine.

Prendre l'escalier me donne des palpitations. Je l'ai descendu et remonté trois fois pour aller chez le dépanneur. Habituellement, à dix heures, l’Écho Vedetteest arrivé. Le livreur était en retard. Les gens pensent rien qu'à en faire le moins possible pendant que moi, je m'use le cœur. J'en ai profité pour m'acheter un gratteux. Je n'ai même pas gagné un billet gratuit. Je n'ai jamais eu de chance. Tant pis.

En juillet prochain, j'aurais pu déménager dans le logement du bas qui se libère. Ça m'aurait fait rien que six marches à monter. Mais c'est à côté du concierge qui me déteste, de sa femme qui crie tout le temps, de ses enfants braillards et de son chien hurleur. Et puis, pour quoi faire? Rien n'arrange jamais rien.

J'ai pris ma pilule. Je vais essayer d'aller dormir en souhaitant qu'elle fasse un peu effet pour une fois. Sinon, tant pis.

***

Ce matin, je me suis levée à sept heures. Depuis la barre du jour, impossible de dormir avec les oiseaux qui s'égosillent comme des fous. Je déteste le printemps. L'hiver, la neige étouffe les bruits. Il y a moins d'oiseaux, il fait clair plus tard. Le ressort de ma toile est brisé, c'est trop cher de le remplacer.

Je me suis fait deux rôties. La confiture de fraises que maman m'a envoyée était moisie. Elle ne la laisse pas bouillir assez longtemps et tous les ans, je dois finir par la jeter. Maman n'a jamais voulu admettre que j'avais raison. Sur rien. Tant pis.

Je suis allée à la pharmacie. Il ne restait plus de papier hygiénique en solde. Les gens se précipitent à trois ou quatre de la même famille pour tout rafler. Le mercredi, les soldes ont disparu, on se dérange pour rien. Tant pis. Un carré pour les petits besoins et deux carrés le matin, en faisant attention, il m'en restera assez jusqu'à mardi.

À la caisse, la file d'attente était trop longue, comme toujours. Les caissières ont l'air de croire qu'elles sont employées pour jaser. À moi, elles ne parlent jamais, elles ne me regardent même pas. J'ai eu un malaise. J'ai laissé les aspirines sur le comptoir et je suis sortie aussi vite que j'ai pu. J'ai fait les trois coins de rue en courant presque malgré l'odeur des fleurs, le pollen et la poussière qui m'étouffent. En arrivant, j'ai dû changer de blouse, j'étais toute trempée. Ça me fera ça de plus à laver. Tant pis.

Pour souper, j'ai mangé le restant de pâté chinois avec ma dernière betterave marinée. Le réfrigérateur est quasiment vide. Lundi soir, je pourrai le débrancher et le laver. J'ai eu mal à l'estomac toute la soirée.

J'ai pris ma pilule. Le concierge est sorti avec toute sa famille, et son maudit chien. Je vais essayer d'aller dormir avant leur retour. Les enfants auront veillé trop tard et vont pleurer jusqu'aux petites heures. Si j'ai réussi à m'endormir avant, ils ne me réveilleront peut-être pas.

***

J'avais rendez-vous chez le médecin. Je m'y suis rendue par habitude. Je suis arrivée à neuf heures trente pour dix heures. On ne sait jamais. Il m'a reçue à onze heures dix. Comme toujours, la secrétaire avait l'air de trouver suprêmement drôle de me voir poireauter. On dirait que ça lui fait plaisir, elle attend le premier signe d'impatience en se léchant les babines comme une grosse chatte devant un moineau.

Une femme enceinte jusqu'aux yeux n'avait pas de place pour s’asseoir. Elle me regardait comme si j'étais une criminelle. Tant pis. Je lui ai tourné le dos. Depuis que le monde est monde, les femmes font des enfants, il n'y a pas de quoi se croire des privilèges. Moi, mon mal de dos, je l'ai attrapé à faire vingt-deux ans de couture dans une manufacture. J'ai été renvoyée le jour où j'ai perdu le rythme. Pas de reconnaissance, pas de pitié.

J'ai dit au médecin que je n'allais vraiment pas bien. Il a ri, il m'a tapoté la main et il a renouvelé ma prescription. Depuis environ un an, il ne prend plus la peine de se fâcher. Il a décidé que je ne faisais pas assez d'efforts pour m'aider. Toute ma vie, j'ai fait des efforts et ça n'a jamais rien donné. Tant pis. J'ai fait remplir la prescription, par sécurité, mais je n'en aurai pas besoin, je crois. Ce que j'ai déjà devrait suffire.

Je suis revenue en taxi. Cela m'a coûté quinze dollars et soixante-quinze sous. C'est effrayant! Tout augmente tout le temps. Le chauffeur s'attendait à un pourboire, en plus. Il est reparti si vite qu'il m'a presque jetée par terre. J'ai déchiré mon bas. Tant pis.

J'ai oublié de prendre ma pilule. Je ne dormirai pas avant des heures. Les beaux jours sont commencés. Les jeunes en face ont sorti leur radio sur la galerie. En plus d'être malpolis et de s'habiller comme des guenillous, ils sont sourds, on dirait.

***

Ce matin, je cherchais mon crayon pour terminer mon livre de mots cachés. Même s'il en reste à peine un pouce à force de l'aiguiser, j'y tiens. Je me suis énervée et je me suis mise à pleurer. Il y avait des années que je n'avais pas pleuré comme ça. Même pas à la mort de papa. C'est fou. J'ai la gorge irritée de m'être retenue pour que les voisins ne m'entendent pas. Ici, les murs sont en papier et les gens n'ont que ça à faire, écouter chez les autres. Ça leur ferait trop plaisir de savoir que j'ai de la peine.

À côté, elle a encore fait des frites pour dîner, comme tous les vendredis. Ça pue encore dans toute la maison. Ça s'infiltre partout. Moi, c'est une odeur qui me lève le cœur. Et c'est dangereux pour le feu; l'huile, ça ne pardonne pas. Avec les fenêtres qui bloquent tout le temps et la porte d'en arrière qui gonfle à l'humidité, j'ai toujours peur. J'en ai parlé au concierge, il m'a fermé sa porte au nez. Il m'appelle la folle du troisième, je le sais. Tant pis.

Avec tout ça, j'ai attrapé une de mes grosses migraines. J'ai passé l'après-midi étendue dans le noir. J'avais mis l'épaisse couverture de laine brune devant la fenêtre de ma chambre. Je ne comprends pas pourquoi on construit des maisons où le soleil plombe dans les chambres toute la journée. Je crois que j'ai dû m'assoupir un peu, mais les enfants qui passent par le stationnement, plutôt que de faire le tour, m'ont dérangée. C'est pourtant écrit « PROPRIÉTÉ PRIVÉE » en lettres majuscules sur la clôture. Mais les dernières matières qu'on leur apprend à l'école, de nos jours, ce sont la lecture et la bienséance. Les professeurs préfèrent parler de sport et de sexe.

Si je dors l'après-midi, ça bouscule toute ma nuit. J'ai pris deux pilules. Demain, j'aurai la bouche pâteuse tout l'avant-midi. Tant pis.

***

Cette nuit, j'ai rêvé que je devais faire ma valise pour un long voyage et que mes sous-vêtements étaient sales. Ils étaient tous tachés de sang. Je frottais, frottais, les taches réapparaissaient tout le temps. Je me suis réveillée terriblement angoissée, j'ai cru que j'allais mourir. Je suais, je grelottais, j'avais un point au cœur, la vue embrouillée et des sifflements dans les oreilles. Je ne voulais pas mourir comme ça, bêtement. Je me suis bercée un peu dans la chaise du salon. Je me suis endormie là sans m'en apercevoir. Je n'ai plus rêvé. Je suis toute courbaturée et j'ai la bouche pâteuse en plus, évidemment.

Ce matin, il n'y avait pas une goutte d'eau chaude dans toute la maison. Ils ont changé les chauffe-eau. Le samedi, pour être bien certains de nuire à tout le monde. Tous les locataires avaient été avertis hier, sauf moi. Je suis descendue au sous-sol pour rien avec mon panier plein, ma boîte de savon et mon assouplisseur en quatre litres. Comme de raison, la voisine m'a laissée mettre mon argent dans la laveuse avant de m'avertir. Mon blanc trempait déjà dans l'eau froide de la cuve à côté. J'ai dû tout tordre et tout remonter. C'était si lourd que je me suis forcé un muscle du bras. Je trempe à l'eau froide et je lave à l'eau chaude. Je n'ai jamais lavé à l'eau froide et je ne le ferai jamais! Même si toutes les vieilles folles du monde ricanent en arrière de leur main en me regardant m'esquinter sans avoir l'idée de m'offrir un coup de main, ça n'empêchera jamais le blanc de grisonner dans l'eau froide.

J'ai fait chauffer l'eau sur la cuisinière et j'ai fini mon lavage dans le bain. Ce soir, j'ai tout repassé, tout bien plié et tout rangé au bon endroit dans les tiroirs. J'ai fini à onze heures.

J'ai laissé sur le dessus du bureau ma jupe noire et mon corsage blanc. Avec mon jupon noir, on ne sait jamais, ma jupe pourrait remonter. J'espère que je ne me débattrai pas trop… Je suis bien obligée de montrer mon visage, c'est assez. Sur le dessus de la pile, j'ai mis le soutien-gorge et la culotte assortis que j'avais achetés pour le mariage d'André. Ils sont tout neufs, je ne les ai jamais portés; je n'ai pas été invitée à la noce.

Après le souper, j'ai eu un goût de fraises. Tellement, presque à pleurer… Je me suis souvenue des fraises sauvages que nous allions cueillir, enfants, derrière la maison. Nous en mangions plus que nous en rapportions. Elles avaient un goût que je n'ai jamais retrouvé. Aujourd'hui, les fraises me donnent de l'urticaire. Ils ont construit plein de maisons dans le champ derrière la maison, m'a dit maman. Je voudrais avoir tout oublié. On ne revient pas en arrière, ce qui est passé est passé. Tant pis.

Ce soir, je suis très fatiguée. Je n'ai pas pris ma pilule. À quoi bon? Je ne dors pas quand je me fatigue trop.

***

Maman a appelé pour me souhaiter bonne fête. Mardi, elle sera en excursion avec l'âge d'or. Pauvre maman, tout excitée, à son âge, pour une petite excursion. Comme une collégienne! Elle n'avait rien à me dire. Moi non plus. Sinon que le temps passe et qu'on ne rajeunit pas. C'est pareil à chacun de mes anniversaires. Depuis mes quarante ans, elle ne m'a plus souhaité de rencontrer quelqu'un pendant l'année. Elle a renoncé à caser son laideron. Elle ne m'envoie plus de vœux non plus, elle préfère jouer au bingo l'argent économisé sur la carte et le timbre.

J'ai fait mon ménage. Toute la maison est propre jusque dans les moindres recoins. J'ai fait le tour des plinthes avec un couteau, j'ai frotté les poignées de porte au Brasso, j'ai ciré le plancher de la cuisine, j'ai gratté le dessous des pattes de meubles. Je veux que tout soit parfait, c'est la première fois qu'il viendra des étrangers chez nous. Je ne veux pas qu'ils puissent croire que je suis négligée.

Toute la journée, un oiseau est venu se percher sur la corde à linge. Je ne sais pas ce qu'il cherchait là. J'ouvrais la porte, je frappais sur la vitre, il partait un moment puis revenait. J'ai eu peur qu'il salisse ma galerie. Je suis sortie voir tout à l'heure. Il n'y avait rien d'autre qu'une plume accrochée à la brique. Je l'ai ramassée. Je n'ai pas pu la jeter. C'est fou. Je la laisserai à la dernière page de ce cahier.

Le téléphone a sonné deux fois. J'ai pensé que c'était maman qui rappelait. Mon cœur s’est serré. Deux mauvais numéros. Je me suis excusée qu'ils se soient trompés.

Ce soir, je ne prendrai pas de pilules. Je ne veux pas entamer la nouvelle bouteille, ça serait gaspiller. Je suis trop nerveuse, je ne dormirai pas. Ça doit être que j'ai un peu peur.

J'aurai cinquante ans demain. Ce n'est pas si vieux. Tout est prêt. Les pilules sont sur la table de chevet avec le verre. J'espère avoir bien compris comment faire pour ne pas tout restituer. Je déteste vomir. J'ai mis un bol à mains et une serviette près du lit. Au cas où… Je ne m'habillerai qu'au dernier moment. Je suis descendue dans la cour et j'ai ramassé un brin de muguet, un seul. Je l'ai glissé dans la poche de ma blouse. Pour ne pas être toute seule.

Je me suis fait coiffer cet après-midi. Le coiffeur m'a fait un traitement spécial pour donner de la vie à mon cheveu. J'ai pris un grand bain du dimanche, je me suis épilée, je me suis coupé les ongles. Je me suis même un peu maquillée. Je suis prête.

J'ai déverrouillé les deux portes. J'espère qu'ils essaieront d'ouvrir avant de tout casser. La fenêtre de ma chambre est toujours coincée. C'est fou, j'aurais aimé mourir la fenêtre ouverte. Pour peut-être enfin m'envoler.


Les finalistes du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2020

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