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La COVID-19 fait ressortir le talent des ophtalmologistes québécois

Pour y voir clair et poser un vrai diagnostic, l’ophtalmologiste a besoin d’images et de données cliniques.

Une optométriste portant un masque de protection remet dans un filet de pêche une petite boîte contenant des médicaments à un client qui est dans sa propre voiture.

En période de pandémie, l'optométriste Nathalie Cardin remet des médicaments dans un filet de pêche aseptisé à un client à l'extérieur de la clinique où elle travaille à Montréal.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Le Centre universitaire d’ophtalmologie de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont collabore avec une quinzaine d'optométristes au moyen d'une plateforme de télémédecine qui permet la prise en charge complète des patients atteints d'urgences oculaires.

Jusqu'à présent, la téléconsultation (ou consultation à distance) n’était pas vraiment utilisée ni reconnue, parce qu’elle n’était pas valorisée, affirme Marie Carole Boucher, ophtalmologiste au Centre universitaire d’ophtalmologie (CUO), qui est affilié à l'Université de Montréal.

Puis on s’est retrouvé devant la COVID-19… Il est devenu important que les patients ne viennent pas dans les cliniques ni dans les hôpitaux.

Avec ses 46 ophtalmologistes, le CUO est le plus gros dans le genre dans la province. À la mi-mars, quand le Québec s’est mis sur pause pour contrer la propagation du coronavirus, le CUO a dû réduire ses activités de manière draconienne. On est passé de 600 à 800 visites [de patients] par jour à moins d’une centaine, décrit le Dr Éric Fortin, coordonnateur clinique de ce département.

Étaient-ils prêts à faire face à la pandémie? Les spécialistes restent interdits au téléphone avant de répondre « non! », dans un éclat de rire.

En réalité, ils avaient une longueur d’avance grâce à une plateforme de télémédecine dont la Dre Boucher avait jeté les bases au début des années 2000.

Elle, c’est une pionnière : première femme au Canada à devenir une chirurgienne de la rétine, elle est entrée en 1981 à HMR et s’est tournée vers la technologie pour dépister et traiter plus efficacement un mal insidieux, silencieux : la rétinopathie diabétique.

Même à un stade grave, le plus souvent, on n’a absolument pas de symptômes, dit Marie Carole Boucher. Les gens peuvent perdre la vue la semaine d’après, le mois d’après…

D’où l’importance de dépister tôt ce mal, première cause de cécité chez les adultes de moins de 60 ans.

La plateforme sert depuis des années aux patients de la Baie-James. Ces gens-là n’ont plus besoin de venir en ville pour se faire examiner, dit la Dre Boucher.

Elle sert aussi à Montréal, notamment grâce à un projet pilote mené avec le Centre de santé et de services sociaux (CSSS) de la Pointe-de-l’Île et le Centre intégré de santé et de services sociaux (CSSS) de la Montagne.

Même quand le patient a du diabète dans le fond des yeux, le médecin va le regarder et lui dira : "je vous revois dans quatre ou six mois", explique Marie Carole Boucher. Il ne le référera pour consultation que lorsqu'une prise en charge s'impose.

Regarder dans le blanc des yeux

Le fond de l'oeil est représenté avec ses fins vaisseaux sanguins.

Photo d'une angiographie rétinienne (le fond de l'oeil).

Photo : Hôpital Maisonneuve-Rosemont/Centre universitaire d'ophtalmologie

Le confinement obligatoire et les mesures de distanciation physique imposés par la COVID-19 posent problème aux spécialistes de la vision.

Sans jeu de mots, l’ophtalmologie c’est très visuel, dit Marie Carole Boucher. De plus, les pathologies des yeux ne correspondent pas toujours à une baisse immédiate de la vision. Pour y voir clair et poser un vrai diagnostic, l’ophtalmologiste a besoin d’images et de données cliniques.

Quand est survenue la pandémie, le CUO a décidé d’élargir l’utilisation de sa plateforme de télémédecine à tout ce qui inquiète quand il s’agit des yeux, comme le dit la Dre Boucher.

Comme une bonne partie des données et de l’imagerie médicale peut être colligée par les optométristes, le CUO les a invités à utiliser la plateforme. Ce sont ces professionnels de première ligne que la majorité des gens consultent lorsqu’ils ont un problème oculaire.

On a envoyé des invitations aux optométristes présents sur tout le territoire du CIUSSS de l’Est-de-l’Île, dit Marie-Lyne Bélair, ophtalmologiste du CUO. Sept cliniques d’optométrie se sont jointes au projet, soit une quinzaine d’optométristes.

À cheval entre le commerce et la santé

Parmi eux, Nathalie Cardin. Avec ses associés de la clinique Eye Am, cette optométriste s'était équipée dès le début de la crise de masques de protection, de gants, d’alcool désinfectant.

Les activités des optométristes qui sont propriétaires indépendants de leur clinique sont à cheval entre les soins de santé et le commercial, dit Nathalie Cardin. Avec la pandémie, c’est tout le volet commercial qui a été interrompu. Par conséquent, quelqu’un qui nous appelle juste pour changer sa monture se fait dire non. Ce n’est pas une urgence.

Un étalage de montures de lunettes recouvert d'un rideau de plastique.

Les optométristes ont mis fin à l'essentiel de leurs activités commerciales en clinique en raison de la pandémie de COVID-19, recouvrant leurs montures de lunettes d'un rideau de plastique.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Cette collaboration entre le CUO et les optométristes permet à ces derniers de faire un judicieux triage, d’abord par téléphone. Le patient doit répondre aux questions relatives au dépistage de la COVID-19 : fièvre ou toux ou difficultés respiratoires, retour de voyage, contact étroit avec un cas confirmé ou suspecté, en isolement volontaire à domicile, etc.

Ceux qui répondent non à ces questions sont vus par l’optométriste, mais pas comme avant : on prend leur numéro d’assurance-maladie et on effectue le paiement des honoraires par téléphone.

Pour éviter toute contamination, on les invite à porter, lors de leur rendez-vous, un vêtement avec des poches, décrit la Dre Cardin. Une fois dans la clinique, ils y glissent leurs mains et ne les sortent plus de là!

Les patients arrivent un par un et suivent docilement un tracé au sol dans la clinique. On prend leur température et quand je procède à l’examen, une paroi en plexiglas me sépare d’eux, dit l’optométriste.

Un optométriste examine l'oeil d'une jeune femme avec l'aide d'un appareil spécialisé.

L'optométriste montréalais Tristan Gauthier examine une patiente en portant un masque et en se protégeant derrière une plaque de plexiglas en temps de pandémie de COVID-19.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Quant aux patients qui répondent oui à l’une ou l’autre des questions reliées à la COVID-19, ils seront examinés grâce à une plateforme sécurisée de téléoptométrie.

Pas de confusion, pas d'attente

Quand le cas dépasse les compétences de l’optométriste, c'est le moment de recourir aux spécialistes du CUO au moyen de la plateforme.

Par exemple, une personne qui souffre d’un décollement de rétine doit être opérée dans les 48 heures. Grâce à tout le travail effectué en amont, le patient sera pris en charge à l'hôpital au bon endroit, au bon moment, par la bonne personne.

Une efficacité précieuse pour les cas confirmés de COVID-19 : je ne pourrai pas certifier qu’il s’agit d’un décollement de rétine, puisque je n'aurai pas vu cette personne en clinique, explique Nathalie Cardin. Mais au moins, on est sûrs qu'elle n’ira pas engorger les urgences, même celles dévolues au cas de coronavirus. L'hôpital va l'accueillir là où il faut.

À l’instar des ophtalmologistes, les optométristes du Québec aussi ont dû se mettre sur pause. Et ce, même si les services d’urgence d’optométrie figurent sur la liste des services essentiels.

L’Ordre des optométristes du Québec évalue qu'une poignée de ses 1500 membres opère quelque 150 points de service pour répondre aux urgences. Toutes les régions du Québec sont desservies, insiste le président de l’Ordre, le Dr Éric Poulin.

Éric Poulin reconnaît que les optométristes aussi ont été pris de court par le coronavirus. Nous n’avions pas nécessairement les équipements nécessaires pour la protection individuelle et à l’heure actuelle, le gouvernement n’est pas en mesure de nous les fournir.

De peur de ne pas pouvoir assurer la sécurité de leur personnel et de leurs patients, quantité d’optométristes ont fermé leurs portes temporairement.

Qu’est-ce qu’une urgence oculaire?

À l’instar des cardiologues qui s’alarment que des patients restent à la maison malgré douleurs et symptômes d’infarctus, Nathalie Cardin s’inquiète que des gens négligent leurs yeux.

Quelqu’un qui a une perte de vision soudaine doit consulter, insiste-t-elle. Et quelqu’un qui brise son indispensable paire de lunettes aussi.

Ceux qui se lancent dans la rénovation du sous-sol ou dans le jardinage ne sont pas à l'abri d'une branche d’arbre, d'une saleté ou d'un insecte qui se loge dans l’œil. N'allez pas aux urgences pour ça, consultez un optométriste, dit Nathalie Cardin.

Une femme portant un masque de protection et des gants de caoutchouc désinfecte un filet à pêche dans une clinique d'optométrie.

L'optométriste montréalaise Nathalie Cardin désinfecte un filet qui sert à la livraison à l'auto de produits tels que gouttes, lentilles ou lunettes apportées pour réparation en temps de pandémie de COVID-19.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La clinique où elle exerce a par ailleurs développé un service de livraison à l’auto de gouttes contre la sécheresse oculaire, de lunettes réparées, de lentilles, etc. Les produits sont remis dans un filet de pêche aseptisé, brandi à bout de bras par un employé masqué et ganté.

Mais les temps sont durs. Les soins d’urgence nous permettent de payer une partie de nos employés et de nos frais fixes, dit Nathalie Cardin, qui fait valoir qu’à long terme, l’achat local, ça voudra dire aussi d’encourager l’optométriste du quartier plutôt qu’une chaîne internationale.

Si la pandémie s’éternise, on a peur que les services d'optométrie d'urgence ne soient plus disponibles sur l’ensemble du territoire, s'inquiète Éric Poulin, président de l’Ordre.

Le statu quo n'est pas une option

Quant à la plateforme du CUO, Marie Carole Boucher est persuadée qu'elle est là pour de bon. D’autant plus qu’elle permet de faire voyager, en toute sécurité, les données et images médicales confidentielles des patients, exigence incontournable de la télémédecine.

L’objectif est de rendre cette technologie accessible dans tout le Québec, affirme-t-elle, tout en déplorant la lenteur avec laquelle nos systèmes de santé s’approprient la technologie.

On ne peut pas se satisfaire du statu quo, insiste-t-elle.

Cet écosystème numérique n’éloignera pas le médecin de son patient, selon la spécialiste. Au contraire, il lui permettra d’offrir plus de services, plus facilement. Et de valoriser d’autres professionnels comme les infirmières, qui sont extraordinaires et qu’on peut former pour faire plus, dit Marie Carole Boucher.

À l’heure où le système de santé manque de personnel, la téléconsultation nous permet d’utiliser beaucoup mieux nos ressources.

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