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Le combat de la Dre Rima : symbole de ce qui ne tourne pas rond en Russie

Le personnel médical est habillé pour faire face au virus

Une ambulance en banlieue de Moscou.

Photo : Reuters / Tatyana Makeyeva

Ça fait des semaines que la docteure Rima Kamalova et ses collègues se doutent que quelque chose ne va pas dans leur hôpital.

Elle dirige le département de rhumatologie du plus grand centre de santé publique d'Ufa, la capitale d'un million d’habitants de la république de Bachkirie, à 1200 kilomètres de Moscou.

Rima Kamalova a d'abord alerté les autorités locales, mais en vain.

Nous avons constaté, autour du 15 mars, que de plus en plus de patients se présentaient chez nous avec des fièvres élevées sans aucune explication évidente. Et puis, tout d’un coup, des cas de pneumonies se sont manifestés dans à peu près tous nos départements, explique-t-elle.

Évidemment je soupçonnais que c'était la COVID-19, et nous avons aussitôt contacté nos autorités locales, mais l’ordre qu’on a reçu c'était de ne pas faire ce diagnostic.

La docteure Rima Kamalova

La Russie en route vers un scénario à la New-Yorkaise

C’était à la mi-mars, et bien que la pandémie mondiale avait été déclarée, le président Poutine prétendait encore que la Russie allait éviter la contagion de masse.

Il avait tort. C’était une catastrophe annoncée.

Aujourd’hui, l’hôpital d’Ufa est non seulement l’un des pires foyers d'éclosion connus au pays, mais il est devenu le symbole de ce qui ne tourne pas rond dans la lutte contre le coronavirus en Russie : un protocole désuet et de la négligence.

On nous a abandonnés, tout simplement, résume la docteure Kamalova.

Car ce n’est que le 5 avril que l'hôpital d’Ufa a finalement pu confirmer, test à l’appui, un premier résultat positif à la COVID-19, mais il était déjà trop tard.

Et comme elle s’y attendait, il s’en est suivi une avalanche de confirmations chez les patients et le personnel. 171 cas au total, et ça risque d’augmenter.

La docteure Kamalova, 500 autres employés et 600 patients sont désormais enfermés, à l'intérieur, à la demande des autorités sanitaires. Une quarantaine forcée.

Plusieurs médecins, infirmiers et patients ont sinon été évacués et sont dans un état grave dans un hôpital voisin.

C’est dans une petite pièce au mur blanc qu’elle nous a accordé une entrevue. Son masque au cou, l’air épuisé, elle raconte le calvaire qu’est devenu leur quotidien.

Nous sommes ici comme dans une cage. On se fait infecter et on infecte les autres. C’est un plan d’action ça? Je ne peux qu'être outrée et le dénoncer.

La docteure Rima Kamalova

Seuls les patients et les membres du personnel qui sont déclarés positifs ont le droit de quitter l’établissement.

Elle attend le résultat de son propre test et se croise les doigts, malgré l’évidence.

J’ai mal à la gorge et j’ai une fièvre que je n’arrive pas à faire baisser, dit-elle en toussant à l'écran, avant d’ajouter que tous les médecins de son département ont aussi des symptômes.

C’est dans ces circonstances que ceux qui en sont encore capables continuent de prodiguer des soins aux malades.

Nous n’avons pas le choix, dit-elle, ce sont des gens qui dépendent de nous et qui ont déjà une santé précaire.

Deux de ses patients ont déjà été placés sur des ventilateurs. L'un est mort cette semaine, l’autre s'accroche à la vie, dans un état critique.

Nous avons perdu trois semaines durant lesquelles nous aurions pu contenir la situation, mais on ne nous a pas écoutés.

La docteure Rima Kamalova

La docteure Rima Kamalova insiste et répète que tous les matins en réunion, le personnel a pourtant prévenu leurs patrons que le nombre de pneumonies constatées n'était pas normal.

Elle dit avoir même interpellé le sous-ministre de la santé régional, qui leur a dit d'obéir au protocole, qui ne prévoyait pas, à l’époque, de faire des tests pour le coronavirus.

L'hôpital a continué de recevoir des patients comme d’habitude, avant de les renvoyer à la maison.

Nos patients sortaient et propageaient le virus dans le reste de la République, dans le village, car nous sommes le plus important hôpital de la République, déplore la docteure Kamalova.

La docteure est l'une des rares à oser parler publiquement, bien que d'autres hôpitaux en région ont vécu le même scénario.

Consciente que les autorités n’aiment pas qu’elle partage publiquement sa frustration, elle continue de le faire au nom de la santé publique et pour défendre le personnel de l’hôpital.

C’est plus fort que moi, d’autant plus qu’au début, ils nous ont accusés, nous, d’avoir provoqué l'éclosion et de ne pas avoir suivi les règles.

La docteure Rima Kamalova
Le président retire ses gants après une visite.

Le président Vladimir Poutine visite un hôpital en banlieue de Moscou

Photo : via reuters / Sputnik Photo Agency

Solidarité!

C’est le seul mot qui lui vient en tête quand on lui demande comment le personnel gère le stress et l’insécurité.

Elle ne cache pas que tous sont inquiets et surtout ébranlés. Plusieurs médecins et infirmiers sont prêts à démissionner, selon elle, mais attendent que la crise passe avant de déposer des plaintes.

Hier matin, lors d’une réunion sur la gestion de l’épidémie, le président Vladimir Poutine a prévenu tous les gouverneurs de Russie que les réactions tardives seront traitées comme de la négligence criminelle, sans toutefois faire référence à l’hôpital d’Ufa.

Ce qui se passe dans certaines régions est le résultat de comportements irresponsables et de négligence. Je demande aux responsables, au gouverneur, d’écouter les spécialistes et de prendre leurs recommandations au sérieux.

Le président russe Vladimir Poutine

En attendant, l'hôpital d'Ufa, comme d’autres en régions aux prises avec des éclosions, sera converti sous peu en centre d’infectiologie.

La docteure Rima Kamalova, si sa santé le lui permet, n'a pas l’intention d’abandonner le navire, surtout pas maintenant.

Ma petite-fille m’a dit au téléphone : “Babouchka, tu es un héros”, raconte la médecin, le sourire aux lèvres, avant de nous quitter.

Plusieurs qui l’ont entendue, soit à la radio soit à la télévision, ces derniers jours, lui demandent si elle a peur de faire l’objet d’une enquête ou de subir des représailles pour son franc-parler.

Je leur réponds qu’à mon âge, je suis à la fin de ma carrière, je n’ai rien à perdre, s’ils veulent me congédier, qu’ils le fassent.

La docteure Rima Kamalova

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