•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Le confinement, une épreuve pour la santé mentale

L’assignation à résidence imposée à des centaines de millions de personnes n’est pas sans conséquences pour leur santé mentale. L’épreuve varie en intensité suivant la taille du logement, le nombre d’habitants et leurs activités quotidiennes.

Une femme seule regarde par la fenêtre.

Une femme seule regarde par la fenêtre.

Photo : iStock

Les Français entameront bientôt leur cinquième semaine de confinement. Sans savoir précisément quand ils pourront de nouveau circuler librement. Notre correspondant à Paris Yanik Dumont Baron s’est entretenu avec le psychiatre de renommée internationale Serge Tisseron afin de comprendre l’état d’âme de ses concitoyens.

Le psychiatre Serge Tisseron.

Le psychiatre Serge Tisseron

Photo : Serge Tisseron

Est-ce juste de parler de la menace que représente ce virus et des défis du confinement comme d'une épreuve pour les individus?

Serge Tisseron : Oui, le confinement est une épreuve pour tout le monde. Pour les personnes seules, pour les familles, pour les couples, pour les relations entre parents et enfants.

Il y a aussi le risque d’attraper la maladie, le risque de la transmettre à ses proches sans le savoir. Et puis, évidemment, toutes les inquiétudes touchant la situation professionnelle et l’après-confinement.

Il y a beaucoup de raisons d'être inquiets aujourd'hui. Le virus est l'une des causes de ces inquiétudes. Mais derrière le virus, il y a la difficulté de vivre ensemble.

Donc, oui, c'est une épreuve, et c'est une épreuve qui nous oblige à un vivre-ensemble en établissant des règles que nous n'avions pas imaginées, mais qu'il est indispensable de poser. S'il n'y a pas de règles, s'il n'y a pas de contrat, la vie devient très vite impossible.

Après près de quatre semaines de confinement, qu'observez-vous chez les Français?

ST : Dans un premier temps, beaucoup de gens ont essayé de compenser le trop-plein de leur vie quotidienne d’avant le confinement par un nouveau trop-plein. Il y a eu énormément de communication via Internet. Les gens étaient sur-occupés, ils se sont proposé des apéros par Skype, etc.

Un peu comme si l'angoisse brutale d'être confrontés au vide avait fait que les gens s'étaient inventé un emploi du temps surchargé, comme pour rester dans la surcharge, pour lutter contre l'inquiétude de passer de tout à rien.

Aujourd'hui, on a un peu de recul. Les gens, je pense, aménagent mieux leur vie. On s'est installé dans une certaine routine, faite de nouvelles habitudes. Les situations de proximité qui étaient compliquées à gérer les premiers jours sont devenues plus faciles. Il y a aussi plus de temps consacré à la curiosité pour les voisins qui est en train de revenir.

Plusieurs se sont aperçus qu'avoir voulu remplacer un emploi du temps surchargé, contraint, par un emploi du temps surchargé qu’ils s'imposaient eux-mêmes n'était pas la bonne solution.

Cette disparition de la routine de l'avant, cette obligation de devoir se réinventer, l'addition de toutes ces tâches quotidiennes, est-ce que ça explique pourquoi plusieurs disent : Je suis fatigué, j'ai moins d'énergie, j'ai moins de patience?

ST : Dans la fatigue, il y a beaucoup d'éléments, comme le surmenage. Il y a aussi la tension nerveuse et l'angoisse du lendemain. Aujourd'hui, le sentiment de fatigue qu'éprouvent des gens, c'est aussi en lien avec la monotonie de notre vie.

Dans la vie d’avant, lorsqu'on commençait à s'ennuyer, il y avait une alternative. On pouvait créer une situation différente qui nous apportait des stimulations, des rencontres nouvelles.

Aujourd'hui, confinés chacun chez soi, il est plus difficile de sortir de ces habitudes. Il y a ceux qui s'en accommodent, et puis ceux qui ne supportent pas et, en effet, qui vont déprimer.

Qu’en est-il des aînés? Ils sont les plus vulnérables dans cette crise. Et pour les protéger, on les isole parfois seuls dans une chambre. Ils ne peuvent voir leurs proches que via des écrans, une technologie avec laquelle ils ne sont pas nécessairement à l’aise.

ST : La situation dans les établissements pour personnes âgées est absolument dramatique! En temps normal, beaucoup d’entre elles maintiennent leur équilibre avec un peu de socialisation, avec ces visites de proches ou des contacts à l'intérieur de l'établissement.

Aujourd'hui, avec la nécessité de respecter des distances de sécurité, avec le fait que les familles ne puissent pas aller voir leurs personnes âgées, cette situation est totalement, effroyablement, anxiogène.

Vous savez, il faut changer le moins possible les habitudes des personnes âgées. Mais rendez-vous compte de tout ce qui change aujourd'hui avec le confinement! Beaucoup voient ça un peu comme la fin du monde. Elles se demandent si elles vont survivre à l'après-confinement, si elles vont encore voir leurs enfants, leurs petits-enfants, leurs nièces.

C’est une charge d'angoisse extrêmement importante, majorée par l'angoisse des soignants qui se sentent eux-mêmes abandonnés.

Vous conseillez quoi aux gens qui angoissent de ne pas savoir à quel moment une vie relativement normale pourra reprendre, qui se demandent de quoi sera fait leur avenir?

ST : C'est très important de réfléchir à l'avenir. Mais, à trop nous projeter dans l'avenir, nous risquons de trop mal vivre le présent.

Je crois qu'il faut que nous apprenions à gérer la situation présente du mieux possible et à nous y installer comme dans une situation qui nécessite que nous nous souciions à la fois de nous et des autres. Il faut que nous continuions à nous imposer des horaires réguliers, des levers et des repas à des horaires réguliers.

Pour les enfants, ce n'est pas parce qu'ils ne vont pas à l'école qu'ils peuvent rester en pyjama toute la journée! Il est très important que nous respections les rythmes de nuit et les rythmes de veille. Et comme en temps normal, il faut distinguer les moments pour les écrans de loisirs des moments pour les écrans de travail. Il faut se ménager des temps partagés et des temps de solitude.

Investissons aussi dans les relations de proximité. Ce sont les seules que nous pouvons avoir aujourd’hui. Il faut absolument que nous apprenions à vivre le mieux possible avec les gens qui nous sont proches, avec les voisins. Nous pouvons leur proposer d’acheter quelque chose pour eux si nous sommes obligés de sortir afin de réduire les déplacements, voire faire les courses des personnes en difficulté que leur famille ne peut plus visiter.

Il faut que nous arrivions à gérer cela au mieux pour notre propre santé mentale, évidemment, et pour celle de nos proches.

Cet entretien a été écourté et édité par souci de clarté.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !

Psychologie

Société