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La sœur cloîtrée et le scaphandrier, les pros du confinement

Elle vit en confinement depuis plus de 40 ans dans un monastère. Il passe plusieurs semaines par année dans un caisson de saturation sous la mer. Voici des conseils de pros en isolement.

Elles sont assises à la chapelle, en train de lire.

Les sœurs de l'abbaye Sainte-Marie des Deux-Montagnes

Photo : Les moniales de l'Abbaye Sainte-Marie des Deux-Montagnes

À l’abbaye de Sainte-Marie des Deux-Montagnes, où une trentaine de religieuses se consacrent à la prière et aux chants bénédictins, sœur Marie-Paul rit spontanément au bout du fil quand je lui explique que je cherche des experts en confinement et que j’ai pensé à elles, ces femmes qui vivent cloîtrées volontairement parce qu’elles sont membres de l’un des plus vieux ordres religieux catholiques, qui prescrit l’éloignement du monde.

La religieuse va directement au but : En ce moment, c’est évident qu’il est plus difficile de se fuir soi-même!

Sœur Marie-Paul m’invite à m’adresser à la mère abbesse, experte du confinement heureux.

Nous sommes ici par choix et par amour, ça change la donne un peu, par rapport à vous. Mais disons que, oui, la réclusion, on a pas mal d'expérience là-dedans, me lance Lise Thouin d’emblée.

Comme sa consœur, il y un sourire dans sa voix.

Lise Thouin n’est pas allée au restaurant depuis qu’elle est entrée à l’abbaye, il y a 47 ans. Ses sorties à l’extérieur se limitent aussi, depuis 47 ans, à des promenades dans le jardin de l’enceinte du couvent, protégé du monde extérieur par de larges murs.

Est-ce que ça lui manque de sortir?

Non! Pas du tout! Au contraire. Plus on reste à l’abbaye, plus on est heureuses.

Lise Thouin a choisi les Bénédictines car elle est musicienne. À différents moments de la journée, des matines aux nocturnes, elles chantent. Évidemment, à deux mètres de distance.

Son premier truc de professionnelle de l’isolement social : se construire un horaire, une routine. Il ne faut pas laisser aller la journée vaille que vaille.

Vaille que vaille. Tiens, cela faisait longtemps que je n’avais pas entendu cette jolie expression qui signifie : tant bien que mal, à tout hasard.

On voit M. Simard-Lachance qui sourit à la caméra, à travers une écoutille ouverte.

Benjamin Simard-Lachance, scaphandrier de profession

Photo : Benjamin Simard-Lachance

Benjamin Simard-Lachance a 42 ans et il est scaphandrier de profession depuis plus de 15 ans.

Je l’ai rencontré il y a quelques années dans un café où il accompagnait une connaissance. Ce jour-là, je lui avais demandé ce qu’il faisait dans la vie. Scaphandrier!

Tout de suite, c’est l’aspect réclusion au fond de la mer de son métier qui m’avait frappée. Je l’avais bombardé de questions. Je l’ai retrouvé cette semaine.

- Salut. Pour les néophytes de la réclusion qui rongent leurs freins, tu aurais des conseils?

Benjamin Simard-Lachance a choisi la vie en mer comme on vit une vocation, par amour de l’eau et de ses profondeurs silencieuses. Il plonge le plus souvent à Terre-Neuve et en mer du Nord.

Lors de ses séjours sur des plateformes pétrolières ou gazières, il plonge plusieurs heures par jour pour entretenir les structures immergées des installations.

Les plongeurs habitent pendant une vingtaine de jours dans des caissons de saturation en compagnie de 18 à 24 plongeurs, dans quatre chambres de décompressions exiguës sous la mer, m‘explique-t-il.

Lui aussi, la discipline dans la gestion du temps, c’est la première chose qui lui vient à l’esprit quand on lui demande un conseil d’ami.

Un horaire strict permet de donner une structure au temps en confinement. On dort à heure fixe, on mange à heure fixe, on travaille à heure fixe, le plus possible.

Imaginaire, compassion et tempérance

Le scaphandrier nourrit son imaginaire dans le ventre de la mer.

Il faut s’échapper dans sa tête et développer la capacité de se projeter à l’extérieur. Quand je suis dans le cocon du caisson, j’en profite pour lire, écouter de la musique et… oui, aussi, des séries télévisées!

Benjamin raconte que l’habileté à cohabiter avec les autres en confinement est capitale.

Il faut éviter les conflits à tout prix. On ne peut pas se permettre d’exprimer des signes d’impatience ou d’agressivité, parce que tu ne peux pas te sauver, sortir, aller faire une marche.

Il me raconte que les plongeurs font preuve de discipline pour ne pas empiéter sur l’espace du voisin. C’est un peu comme si tu dormais à 6 dans un minivan.

La propriété vue de haut, entourée d'arbres et de verdure.

L'abbaye Sainte-Marie des Deux-Montagnes, à Sainte-Marthe-sur-le-Lac, dans les Laurentides

Photo : Les moniales de l'Abbaye Sainte-Marie des Deux-Montagnes

Mère Thouin, depuis son abbaye, conseille d’alterner les moments de communication avec les autres avec des moments d’intériorité, de silence.

Le silence, paradoxalement, une denrée rare en ce moment d’utilisation frénétique des réseaux sociaux.

Ces moments, suggère la mère abbesse, peuvent s’accompagner d’observation méditative de la nature. Pour ceux qui sont en ville, elle conseille de regarder longuement un arbre ou le ciel. C’est beau, le ciel! Il faut regarder la beauté du vivant, explique-t-elle.

Il faut se laisser aller à des pensées de douceur et de compassion vis-à-vis des êtres qui souffrent en ce moment, et il y en a beaucoup. Il faut sortir de notre petit “nous” et penser à plus grand que soi.

Sortir de soi. S’oublier le nombril.

Benjamin Simard-Lachance pratique des techniques de respiration qui s’apparentent à de la méditation pour contrôler le stress et aiguiser sa concentration.

Ni le scaphandrier ni la sœur cloîtrée ne semblent ronger leur frein d’ailleurs.

Sœur Thouin compte bien terminer ses jours dans le bonheur du chant, de la prière, entre les murs de l’abbaye où elle est heureuse.

Par définition, Benjamin, lui, sort régulièrement de ses confinements sous-marins.

Et le déconfinement, ça marche comment, Monsieur le scaphandrier?

- Il n’y a pas de recette. Ça dépend des personnalités. J’ai des collègues qui reprennent le contact avec le monde de façon très progressive, doucement, lentement. D’autres qui vont se rendre à un concert de rock le soir de leur sortie.

Post-scriptum : Comme il n’y aura pas de concert de sitôt, je crois que je vais me mettre sur mon balcon à l'observation du ciel pour éviter d’avoir des trous dans les bas, mon expression désuète du jour.

Vous l’aurez compris, c’est l’un de mes projets de confinement, enrichir mon lexique d’expressions qui, malheureusement, se perdent. D’ailleurs, si vous en connaissez de jolies, des expressions désuètes, écrivez-moi.

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