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Revenir de Madagascar au Canada en temps de pandémie

Dix jours, cinq avions et trois continents : la journaliste Chloé Dioré de Périgny raconte son retour au pays en pleine crise sanitaire mondiale.

Une carte montre les étapes du trajet : de Toamasina à Antananarivo à Madagascar, puis vers Paris et de là vers Montréal, Toronto et Winnipeg.

Chloé Dioré de Périgny a mis 10 jours pour faire le trajet Madagascar-Canada, en pleine pandémie de COVID-19.

Photo : Radio-Canada

Quinze mille trois cent quatre-vingt-dix-kilomètres. Voilà la distance qui sépare Toamasina, sur la côte est de Madagascar, et la capitale manitobaine. Mais en arrivant à Winnipeg, ce lundi 30 mars, j’avais l’impression d’avoir fait 20 fois le tour de la Terre.

Mon voyage à Madagascar, où vivent mes parents, je l’attendais comme le messie depuis des mois. Jusqu’alors, seuls quelques cas de COVID-19 étaient confirmés au Canada. Insouciante, le 9 mars, je compte les heures avant mon arrivée à Toamasina, sur la côte est de Madagascar. Un sacré voyage, même quand le trafic aérien fonctionne au maximum de sa capacité.

À peine arrivée sur l’île rouge le 11 mars, j'entends déjà se propager des rumeurs sur la fermeture des frontières malgaches. Je n’y crois qu’à moitié : les conséquences économiques seraient trop importantes pour la grande île, qui ne présente alors aucun cas de COVID-19.

Mais les choses ont rapidement changé.

Samedi 14 mars - Toamasina, Madagascar

Trois jours plus tard, c’est officiel : plus aucun avion ne décollera bientôt du pays. Les touristes ont cinq jours pour quitter l’île. Mon vol prévu le 20 mars est annulé.

Vue d'un avion sur les collines de Madagascar. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Quelque 350 km séparent Toamasina et Antananarivo.

Photo : Radio-Canada / Chloé Dioré de Périgny

Alors que tous les étrangers se précipitent pour prendre les derniers avions, j'apprends par le bouche-à-oreille qu’il ne reste plus que sept places sur le dernier vol. La pression monte, mais la ligne téléphonique de la compagnie aérienne est surchargée. Impossible de modifier ma réservation sur Internet.

Vais-je rester bloquée à Madagascar et, si oui, jusqu'à quand?

Je suis également très inquiète des proportions que la COVID-19 prend sur l’île. À Madagascar, la majorité des habitants vivent au jour le jour et dans une grande promiscuité, ce qui rend le confinement presque impossible à instaurer. Le nombre de respirateurs artificiels est, quant à lui, vite comptabilisé : aucun, pour 25 millions d’habitants.

En passant par une agence de voyages locale, je finis par pouvoir réserver une place sur le dernier vol à quitter le pays, le 19 mars.

Effet domino

Lundi 16 mars - Toamasina

Les jours qui suivent, une autre nouvelle a l’effet d’une bombe : le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, annonce que seuls les citoyens canadiens et les résidents permanents pourront désormais rentrer au pays. Je vis au Canada depuis quatre ans, mais mon statut d’immigration est encore temporaire.

Le même jour, le président français Emmanuel Macron annonce la fermeture de l’espace Schengen. Pour faire un Madagascar-Canada, le passage par la France est quasi obligé. Je suis donc doublement bloquée.

Le lendemain, un article du Devoir suggère que des exemptions peuvent être données aux résidents temporaires qui tentent de rentrer. J'essaie d’en obtenir une.

Vue d'une ville pauvre qui borde la mer, avec bâtiments et palmiers.

Toamasina est la deuxième ville de Madagascar et son principal port.

Photo : Radio-Canada / Chloé Dioré de Périgny

La boîte vocale du consulat canadien à Madagascar indique qu’aucun cas spécifique ne peut être discuté au téléphone. J’essaie de joindre l’ambassade du Canada à Pretoria, en Afrique du Sud, qui chapeaute tout l’océan Indien. Je prie pour que quelqu’un me réponde rapidement. Il ne me reste que deux jours si je veux quitter le pays avant que plus aucun avion ne décolle.

À défaut de pouvoir m’inscrire sur les listes des Canadiens à l’étranger, je le fais sur celle des Français bloqués à l’étranger. Qui sait, un jour quelqu’un va peut-être venir me chercher?

Vendredi 20 mars - Toamasina

Le téléphone sonne : l’ambassade de France. On m’annonce que deux vols seront affrétés pour rapatrier les Français bloqués. Je peux prendre celui qui part à 1 h dans la nuit de dimanche à lundi.

En fin d’après-midi, un article de Radio-Canada affirme qu’Ottawa s’est rétracté : les résidents temporaires qui détiennent un visa de travail vont finalement pouvoir rentrer. Le gouvernement canadien demande toutefois aux étrangers de faire preuve de patience, le temps que les exemptions soient mises en place.

Soulagée, je me dis qu’il ne me restera plus qu’à attendre en Europe, le temps qu’elles soient confirmées. Pas l’idéal, mais au moins, mon voyage sera fait de moitié.

COVID-19 : l’île rouge se prépare au pire

Samedi 21 mars - Antananarivo

Pour être sûre de décoller d’Antananarivo dimanche soir, j’ai dû quitter la côte la veille. Les avions qui font des liaisons internes sont peu fiables, et on n’est jamais à l’abri d’une annulation en prenant un vol le jour même.

La veille de mon départ, trois premiers cas de coronavirus sont confirmés sur la grande île. Dans l’avion vers la capitale, c’est l’inquiétude.

La ville d'Antananarivo, au sommet de laquelle se trouve le palais de la Reine.

La ville d'Antananarivo.

Photo : Reuters / Thomas Mukoya

Sur les petites routes d'Antananarivo, je constate des queues à n’en plus finir devant toutes les pharmacies, les magasins et les stations d’essence. Du jamais vu. Le chauffeur m’explique que dans la matinée, la police a renvoyé chez eux tous ceux qui se rendaient aux messes publiques, interdites depuis la veille pour éviter la propagation du virus.

Le chauffeur a lui aussi l'air apeuré. Il tente de se rassurer en disant que l’ail, le gingembre et l’eau très chaude peuvent aider à venir à bout du virus.

En fin de journée, les autorités malgaches décrètent l’état d’urgence dans toute l'île.

Dimanche 22 mars - Antananarivo

Sur les coups de minuit, j'arrive dans un aéroport bondé. Difficile de croire qu’un seul vol est prévu dans la soirée. Beaucoup de gens veulent quitter le pays.

Le vol est repoussé à 5 h du matin, mais tout le monde doit se présenter à l’enregistrement au moins 4 h 30 avant. L’attente est interminable, je tombe de fatigue. De nombreux passagers sont endormis, affalés sur des chaises ou étendus par terre.

On nous appelle à embarquer. Une fois dans l’appareil, le vol est de nouveau retardé. Je ne pense qu’à cet avion plein à craquer : des bébés pleurent, des gens éternuent et on n’a qu’un accoudoir pour nous séparer les uns des autres. Si l’un d’entre nous est atteint de la COVID-19, on ne va pas y échapper longtemps.

On décolle à l'aurore.

Attente en territoire confiné

Lundi 23 mars - Paris

Plus de 10 heures de vol plus tard, j'atterris à Paris. Une annonce passe en boucle pour indiquer aux passagers de se tenir à une distance d’un mètre les uns des autres. Lorsqu’il faut prendre une navette pour se rendre à un autre terminal, par contre, tout le monde s'entasse. Dans la masse, quelqu’un éternue; tout le monde se fige soudainement.

À la sortie de l’aéroport, à l'entrée du territoire français, aucun d’entre nous ne se fait contrôler ou interroger sur une éventuelle exposition à la COVID-19. La crise sanitaire n’a-t-elle pourtant pas été décrétée?

La salle d'embarquement d'un aéroport vide.

À Paris, la pandémie a vidé l'aéroport Charles de Gaulle et a fait fermer celui d'Orly.

Photo : Radio-Canada / Chloé Dioré de Périgny

Les seuls vols qui arrivent sont des rapatriements, m'apprend le chauffeur de taxi, qui m’explique avoir du mal à trouver des clients. À cause des règles de confinement instaurées en France, chaque trajet nécessite une attestation de déplacement. La contravention salée a de quoi dissuader n’importe qui de sortir de chez soi.

De la voiture, j’observe une ville morte. Une impression de fin du monde.

Une fois chez ma famille, je désinfecte poignées de valise, cellulaire, écran d’ordinateur : tout ce qui aurait pu avoir été infecté pendant mon voyage. Je souffle enfin.

Il ne reste plus qu’à attendre qu’Ottawa me redonne le droit de rentrer à Winnipeg.

Vendredi 27 mars - Paris

Je parcours tous les groupes Facebook de résidents temporaires canadiens bloqués, pour savoir s’ils ont finalement pu rentrer, quand les exemptions sont enfin décrétées. Reste à trouver un vol de retour.

Je passe la matinée à me faire rediriger vers des boîtes vocales et des lignes occupées, avant de tomber sur une personne qui semble vouloir m’aider. Air France ayant annulé presque toutes ses lignes pour le Canada, très peu de vols peuvent m’amener à destination. La recherche dure une bonne heure.

Je signe finalement pour un Paris-Montréal-Toronto-Winnipeg, avec 13 heures d’attente à Montréal. On n’est plus à cela près...

Dernières lignes droites

Dimanche 29 mars - Aéroport Paris-Charles de Gaulle

D’ordinaire, je déteste l’aéroport de Paris-Charles de Gaulle : trop de monde, trop grand, trop compliqué. Mais complètement vide, l’endroit est encore plus perturbant.

La plupart des écrans montrant les départs sont éteints. Sur les 12 vols affichés, 3 sont en partance pour New York, Londres et Montréal.

Le passage en salle d'embarquement de l'aéroport de Paris-Charles de Gaulle vide.

Presque tous les vols de l'aéroport de Paris-Charles de Gaulle sont annulés.

Photo : Radio-Canada / Chloé Dioré de Périgny

Dix minutes m’ont suffi pour enregistrer mes bagages et passer la douane. Devant la porte d’embarquement, quelques passagers, installés le plus loin possible les uns des autres. Même à quinze sièges près, la distanciation physique est bien respectée.

L’avion est lui aussi pratiquement vide.

Tout notre personnel de bord travaille sur une base volontaire aujourd’hui, annonce le commandant de bord. Malgré les circonstances, ils savent à quel point c’est important pour vous de rejoindre vos familles pendant cette période difficile.

Cette phrase, j’y aurai pensé pendant tout le vol. Je devais être la seule de cet avion à avoir quitté ma famille, plutôt que de la rejoindre. Qu’est-ce que je faisais? Pourquoi est-ce que j’avais voulu repartir?

Un écran où sont écrits les vols de départs dans un aéroport.

Trois vols seulement sont maintenus à l'aéroport Paris-Charles de Gaulle.

Photo : Radio-Canada / Chloé Dioré de Périgny

Dimanche 29 - Montréal

Arrivée à Montréal, je prends la direction des correspondances. Un agent m’arrête et me dit qu'il y a un problème avec ma carte d’embarquement. Vous vous êtes trompée de jour, ma p’tite dame! me dit-il.

Non, je sais que j’ai 15 heures à tuer sur un banc avant mon prochain avion, à 6 h le lendemain matin. Je lui explique que, par précaution, je préfère rester à l’aéroport en isolement pendant ce temps, puisque j’ai peut-être contracté la COVID-19 dans tous les avions que j’ai pris dernièrement.

Le chemin qu'il me demande de suivre me mène jusqu’à la livraison des valises. Une annonce automatique indique qu’aucun bagage en correspondance ne sera transféré jusqu’à sa destination. Je dois récupérer ma valise et sortir, sans trop savoir où aller.

À bout, je trouve finalement une chambre d’hôtel proche de l’aéroport pour dormir quelques heures. J'angoisse et désinfecte même les interrupteurs.

Lundi 30 mars - Montréal

À 4 h du matin, je suis de retour à l’aéroport. J’enregistre mes bagages et dois encore attendre plusieurs heures. Dans la salle d’embarquement, il n’y a pas un café d'ouvert. Impossible d'acheter de la nourriture. Je prends mon mal en patience. La fin approche.

Quelques personnes sont assises sur des sièges de l'aéroport de Toronto, très loin les unes des autres, certains portent des masques.

Les passagers respectent la distanciation sociale à l'aéroport de Toronto.

Photo : Radio-Canada / Chloé Dioré de Périgny

Lundi 30 mars - Winnipeg

J’atterris enfin à Winnipeg, après une escale à Toronto. Je suis tellement fatiguée et soulagée que j’ai envie de pleurer. Jamais je n'aurais cru pouvoir y arriver.

J'aurai quand même eu beaucoup de chance : à travers le monde, des milliers de Canadiens sont encore bloqués à l'étranger.

Et après une quarantaine de 14 jours qui se terminera lundi, je n'ai toujours aucun symptôme. J'aurai aussi, dans cette aventure, échappé à la COVID-19.

L'aéroport de Winnipeg est vide.

À l'aéroport de Winnipeg, les vols ont été réduits de 97%.

Photo : Radio-Canada / Trevor Brine

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