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Un long et dur réveil en vue à Wuhan

La ville-berceau de la COVID-19, qui compte 11 millions d'habitants, aura été coupée du reste du monde pendant plus de deux mois.

L'une d'elles regarde son téléphone.

Des personnes portant des masques de protection arrivent à la gare de Hankou à Wuhan pour prendre l'un des premiers trains quittant la ville dans la province centrale du Hubei.

Photo : Getty Images / NOEL CELIS

La longue quarantaine, imposée le 23 janvier 2020 par les autorités chinoises afin de freiner la propagation de la COVID-19, laisse des séquelles dont il sera difficile de se relever. Sans oublier que la crainte d’une deuxième vague épidémique plane sur ce retour pas tout à fait à la normale.

L’inquiétude se lit dans le regard de Gao Yaqi en ce premier dimanche d’avril. Elle vient de rouvrir son restaurant, il y a quelques jours. L’établissement a gardé ses portes closes pendant presque tout le confinement.

Comme la majorité des entreprises, des commerces et des employeurs jugés non essentiels, ce qui a donné à Wuhan des allures de ville fantôme. Surtout que les résidents avaient pour ordre de rester à la maison.

Gao Yaqi est toutefois partagée à propos de la réouverture de la ville. D’un côté, elle en a besoin, car elle explique à notre photographe qu’il faut payer le loyer et le salaire des employés. De l’autre, la jeune femme l’avoue : elle a toujours peur de la COVID-19. L’épidémie l'a profondément marquée. Il y a eu des décès dans sa famille.

Deux femmes préparent des repas sur une petite table.

Gao Yaqi, dans son restaurant, en train de préparer des repas pour emporter, le 5 avril 2020, à Wuhan.

Photo : Radio-Canada / Jacob Chiao

La course au dépistage des cas asymptomatiques

Cette peur, elle est alimentée en partie par la crainte de croiser une personne porteuse du virus, mais qui n’a ni fièvre, ni toux, ni d'autres symptômes de la COVID-19.

Des cas asymptomatiques. Invisibles.

La Chine a commencé à les comptabiliser il y a environ une semaine. Une vaste opération de dépistage est menée tambour battant à Wuhan.

Et c’est en raison de l’émergence de ces cas que la ville a retiré, le 7 avril, le statut « sans épidémie » à des dizaines de quartiers sur les 7000 qu’elle avait ainsi désignés.

Une femme se soumet à un test de dépistage de la COVID-19.

Beaucoup de dépistages sont effectués, comme ici, devant une clinique de quartier. L’obtention d’un résultat négatif est parfois demandée pour reprendre le travail ou pour entrer dans une autre ville chinoise, comme peuvent à nouveau le faire les résidents de Wuhan avec la levée du confinement.

Photo : Radio-Canada / Jacob Chiao

La Chine, à l’instar de plusieurs pays d’Asie, dit craindre une deuxième vague de contamination provoquée par les cas asymptomatiques ainsi que par les cas importés, c’est-à-dire les personnes contaminées revenant au pays. Les cas importés compteraient pour la majorité, voire la totalité des nouvelles contaminations ces jours-ci, selon la Commission nationale de la santé. D’une part, il s'agit d’étrangers, à qui la Chine a fermé temporairement ses frontières jusqu’à nouvel ordre. Et d’autre part, des ressortissants chinois qui reviennent dans leur pays en fuyant les régions du monde frappées de plein fouet par l’épidémie, comme l’Europe et les États-Unis.

Un code apparaît sur un téléphone intelligent et permet ou non de circuler à Wuhan.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Il faut être muni de ce code vert pour avoir la permission de circuler en ville, et la quitter à compter du 8 avril 2020. Le jaune indique que l’on a été en contact avec des personnes contaminées : interdiction de circuler. Le rouge est pour ceux qui présentent des symptômes de la COVID-19, pour les cas confirmés de contamination et pour les cas asymptomatiques : traitement et quarantaine obligatoires.

Photo : Radio-Canada / Jacob Chiao

L’inquiétude des gens ne va pas s’évaporer d’un coup, même s’il n’y a plus de cas de transmission locale.

Bo Chen, économiste, Huazhong University of Science and Technology de Wuhan

Joint au téléphone, Bo Chen soutient que, comme la COVID-19 sera toujours associée à Wuhan, l’impact social et psychologique de l’épidémie sur l’investissement et sur le tourisme va durer longtemps dans la ville, peut-être même jusqu’à deux ans.

Il se fie au temps qu’a mis la ville de Guangzhou pour se relever de l’épidémie du SRAS (2002-2003) dont elle était l’épicentre.

Selon les autorités locales, plus de 90 % de l’activité économique aurait repris depuis quelques jours, quand certaines restrictions ont été levées en amont de la fin du confinement. Bo Chen croit plutôt qu’une bonne partie des entrepreneurs et des commerçants de Wuhan ont fait faillite.

Et comme la fermeture des commerces pendant la quarantaine a constitué un manque à gagner en matière de taxes, le gouvernement local s'est tourné vers Pékin pour obtenir une aide d’urgence.

Pour les personnes vivant sous le seuil de la pauvreté, cela signifie essentiellement qu’il y a bon nombre de personnes qui ne peuvent survivre sans ce type d’aide. Et cette aide ne peut pas être fournie par le gouvernement local, qui ne dispose pas des recettes fiscales nécessaires, précise le professeur Chen.

Il poursuit en soulignant à quel point ce recours tranche avec la mentalité chinoise de ne pas perdre la face : Ce n’est vraiment pas dans nos habitudes de faire connaître publiquement nos demandes au gouvernement central. Mais nous faisons face à une situation d’urgence. Ça vous donne une idée de la crise qui secoue la province de Hubei et la ville de Wuhan.

Le commerçant sert des clients.

Luo Sisi, à une époque pas si lointaine – il y a quelques mois à peine – où son restaurant de nouilles bourdonnait d’activité.

Photo : Luo Sisi

Une ville qui n'est pas complètement ouverte

Pour l’instant, des restrictions de déplacements restent en vigueur, malgré la levée du confinement. Les écoles sont toujours fermées. Les résidents sont fortement incités à rester le plus possible à la maison par les autorités, qui affirment qu’il ne faut pas de relâchement.

Luo Sisi sent bien que le retour à la normale prendra du temps. Il n’a toujours pas l’autorisation de rouvrir son restaurant de nouilles. Il décrit de longues démarches, compliquées. On est pris dans un sandwich administratif, résume-t-il.

En attendant, l’homme de 29 ans doit se contenter de vendre des commandes en ligne pour des groupes. Ses plats de nouilles sont livrés dans des édifices à appartements, où les résidents vont chercher leurs repas dans un endroit désigné, les uns après les autres, pour respecter la distanciation sociale.

Luo Sisi se remémore, au téléphone, les derniers mois depuis l’éclosion de la COVID-19 dans sa ville. Il raconte qu’au début, il était parmi les rares commerçants à demander à ses employés de porter des masques, des gants et d'autres protections. Ce qui provoquait un certain émoi. Tu vas faire peur aux clients, ça ne sera pas bon pour les affaires, lui lançait-on. Aujourd’hui, il s’en félicite. Chez moi et chez mes employés, personne n’a contracté le virus. C’est d’un grand réconfort pour moi, dit-il.

Nombreux sont ceux qui ont vécu dans la peur pendant trois mois. Les parents d'une connaissance ont contracté la COVID-19 et n’ont pu recevoir de soins au début, faute de lits libres dans les hôpitaux. [...] Un camarade de classe de mon père est décédé, ils devaient se revoir pour un repas. Tout cela constitue la grande blessure de Wuhan.

Luo Sisi, patron d'un restaurant de nouilles
Des travailleurs bénévoles contrôlent la température de la population dans les rues.

À Wuhan, comme partout en Chine, les autorités font appel aux travailleurs bénévoles, qui portent une veste rouge, pour le contrôle de la population, lors de la quarantaine.

Photo : Radio-Canada / Jacob Chiao

Luo Sisi raconte aussi l’inquiétude de voir le confinement s’étirer sur des semaines, et de voir son compte en banque, lui, diminuer. Son désarroi d’avoir dû jeter à la poubelle tout ce qu’il avait préparé comme nourriture en prévision des festivités du Nouvel An lunaire, période habituelle de bonnes affaires, mais qui a été gâchée, cette année, par le confinement.

Il ne croit pas avoir droit à l’aide promise par les autorités.

Oui, ça prendra du temps pour se relever. Malgré tout, Luo Sisi garde le moral. Tout le monde à Wuhan se serre les coudes, affirme-t-il.

Avec la collaboration de Enzo Cai-qianyi (à Pékin) et Jacob Chiao (à Wuhan)

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