•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Chronique

La note de passage

Il faut en finir avec le préjugé du bon Sauvage. Autochtone ou non, le défi urgent est de reprendre contact avec la terre, écrit notre chroniqueuse.

Une forêt le long d'une montagne est entrecoupée d'espaces vides en raison de l'abattage de ses nombreux arbres.

Une terre que trop souvent nous maltraitons. La coupe à blanc en est un exemple.

Photo : TJ Watt/Ancient Forest Alliance

Isabelle Picard
Prenez note que cet article publié en 2020 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

À l’heure où le temps passe lentement, les heures s’écoulant au rythme de la neige qui fond, que nos activités sociales se passent devant un écran, qu’on apprend à vivre autrement, il est cocasse de réaliser que, malgré les avancées, les discussions, les textes, l’ouverture à d’autres réalités, certaines croyances à l’égard des Autochtones sont cimentées tel un ado à sa console de jeu en temps de pandémie.

À preuve, j’avais une discussion avec un ami sur Messenger la semaine dernière : « Ouin, mais vous autres au moins, si tout ferme, vous allez savoir vous débrouiller. Vous n’avez pas ça en stock un petit remède contre la COVID-19? ».

Ah bon? On va savoir se débrouiller? Parce qu’on sort tous de la forêt, je suppose?

Un préjugé positif... demeure un préjugé

On est ici en présence d’un préjugé positif. Il faut bien qu’il y en ait. Même si l’affirmation était lancée un peu à la blague dans un échange plutôt ludique, reste que la pensée avait traversé l’esprit de mon interlocuteur. Histoire de pousser un peu plus loin la réflexion, j’ai renchéri :

- Et vous, vous allez faire quoi?

- Ben ça va être le chaos, c’est certain. Si tout ferme, les épiceries, les pharmacies et tout, on ne saura plus comment se nourrir, se guérir. On va faire quoi?

- Vous allez vous débrouiller, mon ami. Apprendre à faire pousser des patates, des carottes et des haricots, faire des conserves comme dans le temps de nos grands-parents, pis les étirer pendant l’hiver. Faire du troc. Connaître les bienfaits du cèdre et des feuilles de framboisiers. Ça adonne bien. Là, au moins, on est au printemps. L’été s’en vient.

- OK, mais pour la viande on va faire comment?

- Vous allez retourner pêcher comme on le faisait il n’y a pas si longtemps. Pis faire de la petite chasse ou de la grande, peut-être. Toi qui dis que les écureuils ont envahi ta cour, j’ai justement vu une bonne recette sur Facebook, tantôt. T’aimes pas ça les poules toi?

- Isa… Arrête, tu le sais ce que je veux dire.

- En fait, oui et non. Je ne crois pas que savoir se débrouiller en forêt, sans épicerie et sans pharmacie, soit une affaire d’Autochtones. C’est plutôt une affaire de lien avec la terre, tu ne penses pas? Les gens qui vivent en campagne, les Québécois, ils sauraient sans doute mieux se débrouiller qu’un membre d’une Première Nation qui a toujours vécu à Montréal, non?

Le lien brisé avec la terre

La discussion se poursuivit pendant une bonne vingtaine de minutes. À travers tout ça, dans les non-dits, j'extirpais un ou deux constats : 1- Ça peut être rassurant pour certains de savoir que les Autochtones sont là en temps de crise (le concept reste à être étudié, réfléchi et décortiqué) et 2- Une bonne partie de la population, peu importe la couleur de peau ou la forme des yeux, n’a plus de lien avec la terre. Rien du tout.

C’est le deuxième constat qui me trouble le plus, le premier relevant presque de la croyance mystique ou magico-religieuse qui peut plus facilement s’expliquer en temps de crise, un peu comme une bouée au milieu de l’océan.

Revenons à cette coupure avec la terre mère. Je le disais dans un texte précédent que j’aurais pu intituler « Le papier de toilette du réconfort », certains viennent juste de réaliser qu’ils sont totalement dépendants des autres pour vivre. Des magasins à grande surface par exemple. Et je ne blâme personne ici, je constate, c’est tout. J’ai eu aussi mes prises de conscience.

Mais c’est vrai que les temps sont insécurisants. Que le mirage des autres qui savent quoi faire, les Autochtones peut-être dans ce cas précis, peut être réconfortant.

En finir avec la notion du bon Sauvage

Drôle quand même que, dans l’histoire de ce pays, cette même connaissance du territoire, de la nature ait été considérée comme barbare par plusieurs alors qu’on nous appelait les Sauvages.

Et ne me ramenez pas l’histoire du Sauvage noble, du bon Sauvage, je ne l’achète pas. Jean-Jacques Rousseau et moi avons des comptes à régler. J’y consacrerai peut-être un papier un jour, mais pas là.

Ici, au Canada, les Premières Nations sont encore aujourd’hui considérées comme des mineurs, des enfants aux yeux de l’État. Justement parce qu’ils avaient cette connaissance, ce lien avec la terre. Parce qu’ils en avaient les valeurs. Peut-être parce qu’au fond, ils remettaient en question les croyances propres et le diktat des peuples colonisateurs si y regarde mieux.

Quoi qu’il en soit, remettre le fardeau de la solution à ceux qu’on a ignorés et bafoués pendant des siècles me semble pour le moins culotté. Et c’est plus facile que de regarder le fonctionnement de sa propre société non? D’y faire des changements.

La solution, la vraie, ne viendra pas d’une racine quelconque. Ce ne serait que de mettre un plaster sur le bobo. Or, la plaie se veut beaucoup plus profonde.

Il faudra gratter longtemps et, oui, ça fera mal. Mais c’est seulement de cette façon, en regardant le tableau en son entier, que nous tous, malgré nos différences et nos différends, saurons trouver un équilibre, cet équilibre qui prend sa source au fond de nous-mêmes, trop souvent caché par l’ombre des gratte-ciel et qui s’étouffe dans le bruit des autos dans un air trop dense pour qu’on puisse voir les étoiles.

Depuis des décennies, notre mode de vie nous amène tous à malmener la terre et ses habitants dans un échec annoncé. Peut-être parce qu’on ne la sent plus justement, cette terre, sous nos pieds, qu’on ne hume plus son odeur et qu’elle ne noircit plus nos mains.

Là, j’ai une pensée pour nos voisins alors que la radio annonce que la barre des 10 000 morts a été franchie aux États-Unis. Je pense à leur président, le pire de tous aux yeux de plusieurs analystes et politicologues américains et du monde. Celui qui a dit dans des termes à peine voilés que si le prix à payer pour sauver l’économie américaine était celui de la vie de quelques vieilles personnes, alors qu’il en soit ainsi. Celui qui semble davantage obsédé par le vert des dollars que par la vie en elle-même dans un mode de croissance, à terme, vouée à l’échec.

J’espère que cette pensée ne sera pas aussi contagieuse que le virus. J’espère que, de ce côté-ci de la frontière, l’être humain a encore une valeur. Qu’il vient avant l’argent, les cotes de la bourse et les pipelines.

Par-dessus tout, j’espère qu’on apprendra, chacun à notre manière, quelque chose de tout ça.

Et qu’on pourra après tout ça, tous, obtenir au minimum la note de passage.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !