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Nos démocraties mises à l’épreuve par le coronavirus

Trois policiers de dos regardent un homme faire de l'exercice.

Des policiers patrouillent dans un parc à Berlin, en Allemagne, le 4 avril 2020.

Photo : Reuters / Michele Tantussi

Partout à travers le monde, la pandémie semble provoquer un repli sur soi des différents pays et la fermeture des frontières, tandis que des dirigeants annoncent des mesures très restrictives. Quels sont les risques à long terme de ces tendances? Nos démocraties sont-elles en danger? Nous en avons discuté avec deux experts.

1. Nos libertés fondamentales vont-elles en souffrir durablement?

Pas nécessairement, croit Frédéric Mérand, directeur du Centre d'études et de recherches internationales (CERIUM) de l’Université de Montréal. L’adoption par plusieurs dirigeants dans le monde de l’état d’urgence (qui permet de restreindre certains droits fondamentaux) est justifiée dans la situation actuelle pour pouvoir imposer des mesures coercitives exceptionnelles, dont le confinement, qui touchait début avril près de la moitié des habitants de la planète.

Cet état d’urgence, dans une démocratie solide, on ne l’adopte que pour une période déterminée, avec un certain nombre de balises, note-t-il. La plupart de pays occidentaux sont passés par des épreuves comme des guerres, pendant lesquelles aussi on a imposé des limites aux libertés fondamentales, qui ont ensuite été annulées.

Des dirigeants plutôt portés sur l'autocratie pourraient cependant vouloir profiter de la situation pour étendre leurs pouvoirs, explique le chercheur.

Ainsi, le 30 mars, le Parlement hongrois a adopté un projet de loi accordant au président Viktor Orban, dont les tendances autoritaires soulèvent déjà de nombreuses critiques, le pouvoir de légiférer par décret. Il pourra notamment prolonger indéfiniment l’état d’urgence sans demander l’aval du Parlement. Cette loi prévoit aussi jusqu'à cinq ans de prison pour la diffusion de « fausses nouvelles » sur le virus ou sur les mesures prises par le gouvernement.

Aux Philippines, le président Rodrigo Duterte a pour sa part demandé aux forces de l’ordre d’abattre toute personne à l’origine de « troubles » dans les régions placées en confinement en raison de la pandémie.

En Inde, les manifestations contre une nouvelle loi sur la citoyenneté, qui duraient depuis des semaines, ont été interdites. Pour ce faire, le gouvernement a invoqué le danger que représentait la pandémie.

Dans des États où la démocratie est plus fragile, un instrument comme l’état d’urgence, ce peut être très dangereux, s’inquiète M. Mérand.

Un policier marche à côté d'un étalage de fruits.

Un policier portant un casque représentant le coronavirus patrouille dans un marché à Chennai, en Inde, pour rappeler aux acheteurs de maintenir les distances de sécurité, le 2 avril 2020.

Photo : Reuters / P. Ravikumar

Certains analystes s’inquiètent du fait qu’une fois des mesures restrictives en place, il n’est pas évident de revenir en arrière.

C’est un risque réel, admet M. Mérand. L’état d’urgence, ou certaines suspensions des libertés fondamentales, pourrait simplement s’immiscer dans la vie politique sur le long terme, sans même que les gens s’en rendent compte, parce que la crise dure longtemps ou parce que ça demeure nécessaire.

Il cite le cas des mesures antiterrorisme instaurées en France à la suite de l’attentat du Bataclan, en novembre 2015, et qui n’ont pas encore été levées, puisque le danger est toujours là.

Comme la menace terroriste ne disparaît jamais, l’état d’urgence a fini par être intégré dans la façon normale de faire les choses.

Frédéric Mérand, directeur du CERIUM

C’est d’ailleurs une situation qui inquiète des experts des droits de l’homme des Nations unies, qui ont exprimé le 16 mars leur crainte que certains États ne profitent de la pandémie pour cibler de façon discriminatoire des groupes et des minorités ou tenter de museler l’opposition.

Tout en reconnaissant la gravité de la crise sanitaire actuelle […], nous rappelons instamment [...] que toute intervention d'urgence face au coronavirus doit être proportionnée, nécessaire et non discriminatoire, ont-ils déclaré.

Les autorités, estiment-ils également, doivent éviter d'utiliser les pouvoirs d'urgence de manière excessive pour réglementer indéfiniment la vie quotidienne.

2. La fermeture des frontières est-elle là pour durer?

Il faudra surveiller attentivement la situation après la crise, estime Frédérick Guillaume Dufour, professeur au Département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Une fois la première vague passée, pense M. Dufour, plusieurs États risquent d’être confrontés à des taux de chômage très élevés. Certains dirigeants pourraient invoquer ce contexte économique catastrophique comme justification pour maintenir des mesures protectionnistes et les fermetures de frontières.

La capacité et la volonté des États à maîtriser le chômage et les nouvelles inégalités sociales seront des facteurs qui favoriseront ou non le succès des populistes se présentant comme des sauveurs au lendemain de la crise.

Frédérick Guillaume Dufour, professeur de sociologie à l’UQAM
Des gens, dont certains portent des masques, attendent en ligne.

En Argentine, des retraités et des bénéficiaires de l'aide du gouvernement font la file devant une banque, le 3 avril 2020, à Buenos Aires.

Photo : Reuters / Agustin Marcarian

Les dirigeants politiques seront aux commandes pour infléchir le ralentissement économique et le chômage. Certains pourraient opter pour ériger de nouvelles barrières à l’immigration en invoquant la protection des emplois et de la santé publique.

On entendra des appels au protectionnisme et à la fermeture des frontières dans les discours politiques, croit M. Dufour. Quant à savoir si, au Canada, cette rhétorique pourrait se transformer en politiques publiques, c’est moins sûr.

On pourrait assister à une sécurisation de secteurs comme les chaînes d'approvisionnement en alimentation et en santé publique, qui se traduirait en politiques protectionnistes, croit-il. Toutefois, il y aura en même temps, selon lui, un approfondissement de la mondialisation dans d'autres domaines.

M. Mérand estime, lui aussi, qu’il faut se préparer à ce que la liberté de mouvement partout dans le monde soit beaucoup plus difficile, pas seulement dans les prochains mois, mais dans les prochaines années, parce qu’il y aura toujours la crainte d’une résurgence du virus.

Un poste frontalier fermé entre les États-Unis et le Canada.

La frontière canado-américaine est maintenant fermée pour tout voyage non essentiel entre les deux pays.

Photo : La Presse canadienne / Jonathan Hayward

La situation est particulière en Europe, où l’espace Schengen regroupe 26 États européens à l’intérieur desquels les gens peuvent se déplacer librement. Au cours des dernières semaines, plusieurs de ces États ont rétabli des contrôles pour tenter de ralentir la propagation du virus.

C’était la région du monde qui avait poussé le plus cette idée de la mobilité sans entraves [...] et c’est parmi les premiers endroits où les pays ont très rapidement rétabli les frontières, rappelle M. Mérand. C’est certain qu’il risque dorénavant d’y avoir beaucoup plus de contrôles que par le passé.

Ce pourrait être la mort de la fameuse zone Schengen.

Frédéric Mérand, directeur du CERIUM

La crise de la dette publique grecque, en 2015, la crise des migrants et le Brexit ont déjà mis à dure épreuve la capacité de l’Union européenne à fonctionner comme un tout. Selon certains analystes, cette dernière épreuve, qui a révélé des tensions entre États aux intérêts parfois divergents, pourrait bien être le coup fatal porté à l’UE.

3. Peut-on espérer plus de coopération mondiale dans l’après-pandémie ou est-ce plutôt l’inverse qui risque de se produire?

Face à une crise comme celle-là, la première réaction des États est une réaction de repli sur soi, avec des mesures tout à fait justifiées sur le plan sanitaire, mais aussi des mesures qui relèvent de l’égoïsme, comme de vouloir accaparer les masques ou les brevets sur les virus, croit Frédéric Mérand. On a vu beaucoup de gouvernements se prêter à ce réflexe du repli sur soi.

Le président américain Donald Trump et le président chinois Xi Jinping se regardent.

Le président américain Donald Trump et son homologue chinois Xi Jinping lors du récent Sommet du G20 au Japon.

Photo : Reuters / Kevin Lamarque

Pour le moment, croit le chercheur, ce ne sont ni la coopération ni la solidarité qui définissent la réaction des États. Il y a des États qui instrumentalisent la situation pour réveiller des conflits, estime-t-il. On le voit entre les États-Unis et la Chine, qui se sont accusés mutuellement d’être responsables de la pandémie.

Le défi, estime-t-il, est que la coopération internationale a été mise à mal ces dernières années, notamment par le président américain, qui a miné beaucoup d’institutions internationales.

Cette crise arrive à un moment où le niveau de confiance mutuel entre les pays qui pendant longtemps ont été considérés comme des alliés [...] n’est pas très élevé.

Frédéric Mérand, directeur du CERIUM

Il espère, néanmoins, qu’une fois la crise passée, les dirigeants établiront de nouvelles pratiques de coopération. C’est la seule façon de résoudre le problème à long terme, estime M. Mérand.

C’est également ce que souhaite Guillaume Dufour, qui se demande cependant qui, parmi nos dirigeants, aura le leadership et les ressources pour favoriser le développement d'institutions d’envergure mondiale comme celles qui ont été mises en place après chacune des deux guerres mondiales.

Les initiatives en ce sens pourraient venir davantage de la société civile, note-t-il.

On pourrait voir plus de mouvements sociaux transnationaux converger autour d’un agenda de défense de la santé publique, de l’environnement, de la souveraineté alimentaire et de la justice sociale.

Frédérick Guillaume Dufour, professeur de sociologie à l’UQAM

Dans un sens ou dans l’autre, bien des choses changeront après la crise, pensent les chercheurs. On ne peut pas savoir exactement à quoi va ressembler cette ère nouvelle, mais ce sera un tournant, croit M. Mérand.

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