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Ce qui a changé et ce qui n'a pas changé depuis la grippe espagnole

Photo d'époque, six travailleurs de la santé portant un sarrau.

Des docteurs et des infirmières à Toronto à l'époque de la grippe espagnole de 1918.

Photo : Archives de la Ville de Toronto

Écoles et magasins fermés, rassemblements interdits, consigne de garder ses distances en public : les directives des autorités face à la grippe espagnole en 1918 ressemblaient beaucoup à celles qu'on retrouve aujourd'hui contre le coronavirus.

La grippe espagnole a fait de 40 à 50 millions de morts dans le monde, selon diverses estimations, y compris environ 50 000 victimes au Canada.

Cette pandémie demeure, un siècle plus tard, la plus meurtrière de l'histoire moderne.

Évidemment, la médecine n'est pas aussi avancée à l'époque. Il n'y a pas d'antibiotiques et de médicaments antiviraux. La salubrité laisse souvent à désirer dans les villes et une panoplie d'infections comme la tuberculose affligent la population.

Par ailleurs, nombre de médecins et d'infirmières canadiens sont en Europe pour soigner les soldats participant à la Première Guerre mondiale.

Mais en quoi les pratiques et les stratégies des autorités canadiennes en 1918 diffèrent-elles ou non de celles d'aujourd'hui? Y a-t-il des leçons à tirer de la grippe espagnole? Nous avons posé ces questions à des experts.

Distanciation sociale

Ce terme est étroitement associé à l'actuelle pandémie de COVID-19, mais le principe est loin d'être nouveau.

Un garçon portant un masque devant un théâtre où une enseigne dit que tous les théâtres sont fermés.

Un garçon à l'extérieur du théâtre Royal Alexandra à Toronto, qui est fermé à cause de la grippe espagnole.

Photo : Archives de la Ville de Toronto

Pour freiner la propagation de la grippe espagnole, beaucoup de provinces ont aussi recours en 1918 aux quarantaines et aux fermetures, raconte l'historien Pierre Cameron de l'Université Laurentienne à Sudbury.

On ferme les écoles, les réunions publiques sont interdites, des quarantaines sont déclarées, tous les commerces, à l'exception des boucheries et épiceries, doivent fermer boutique, dit-il.

Il y eut tant de morts qu'on manqua rapidement de cercueils pour les enterrer. On interdit de sonner les cloches lors des funérailles pour ne pas démoraliser les vivants.

Pierre Cameron, professeur d'histoire à l'Université Laurentienne

Cracher devient passible d'une amende de 15 $ (l'équivalent à l'époque d'une semaine de salaire), ajoute-t-il.

Des hommes portant un masque dans un champ à l'époque de la grippe espagnole.

La grippe espagnole tue tellement de Canadiens en 1918 qu'on manque de cercueils pour les enterrer, raconte l'historien Pierre Cameron.

Photo : Bibliothèque et Archives Canada/ PA-025025

Toutefois, les mesures d'isolement prises à l'époque ne vont pas aussi loin que celles d'aujourd'hui, remarque le professeur d'histoire Mark Humphries de l'Université Wilfrid Laurier de Waterloo.

Parce que le Canada est en guerre (en 1918), dit-il, les usines restent ouvertes.

Par ailleurs, l'Armée canadienne, souligne-t-il, continue à recruter de nouveaux soldats et à poursuivre ceux qui ne respectent pas la conscription. Des soldats ontariens sont même envoyés au Québec pour traquer les déserteurs à la campagne dans les régions de Montréal et de Québec.

Les soldats sont entassés dans des baraques, en dépit du plaidoyer des autorités de santé publique.

Règle générale, il y a peu de dissensions dans la population à l'époque face aux mesures de distanciation sociale prises par les autorités, souligne Magda Fahrni, professeure d'histoire à l'Université du Québec à Montréal (UQAM).

Est-ce que ça a marché?

L'historien Humphries souligne que la Saskatchewan et l'Alberta, qui étaient les provinces les plus strictes en matière de fermetures de commerces et de distanciation sociale contre la grippe espagnole, ont eu un taux de mortalité respectivement de 677 et 664 décès par 100 000 habitants.

En guise de comparaison, l'Ontario, qui misait sur la sensibilisation publique et laissait aux villes le pouvoir de fermer ou non les écoles et les magasins, a eu un taux de mortalité de 310 morts par 100 000 habitants.

Le Québec, dont l'approche se situait entre celle de l'Ontario et celle des provinces de l'Ouest, a eu environ 433 décès pour 100 000 habitants, selon le professeur Humphries.

Ça laisse entendre que la distanciation sociale n'est pas une solution miracle, dit-il.

Encore faut-il que la population suive les directives. Il est difficile de comparer d'une province à une autre à quel point les consignes sont respectées à l'époque et de juger de leur efficacité.

Un village épargné au Québec

Les habitants de la petite communauté de Baie-Johan-Beetz sur la Côte-Nord affirment que la grippe espagnole n'a fait aucune victime dans leur village en 1918, grâce à la stratégie d'isolement d'un érudit local d'origine belge, Johan Beetz. Il aurait mis le village en quarantaine, interdisant tout débarquement, et désinfecté les journaux, lettres et colis postaux. Ce qui aurait protégé le village des terribles ravages de la grippe espagnole, raconte l'historien Pierre Cameron.

Un siècle après la grippe espagnole, le Canada utilise toujours des méthodes plutôt traditionnelles d'isolement contre la COVID-19. D'autres pays comme la Chine, la Corée et Taiwan ont recours aux dernières technologies et à l'intelligence artificielle pour suivre les déplacements des personnes infectées ou revenant de l'étranger, en dépit des inquiétudes entourant la protection de la vie privée.

Masque obligatoire

Photo d'époque de téléphonistes portant un masque.

Des téléphonistes de High River, en Alberta, en 1918.

Photo : Archives de l'Université de Calgary

Les experts en santé publique au Canada déconseillent de porter un masque contre la COVID-19 à moins d'être un travailleur médical, alors que l'agence de santé publique CDC aux États-Unis recommande maintenant aux Américains d'en avoir un.

En 1918, beaucoup de provinces obligent leurs citoyens à porter un masque, dès qu'ils sortent de leur domicile.

C'est le cas en Alberta et en Saskatchewan, par exemple.

La police à Calgary choisit toutefois de ne pas sévir le 11 novembre 1918, lorsque des milliers de personnes se rassemblent dans la rue, plusieurs sans masque, pour célébrer l'armistice.

Des milliers de personnes dans la rue à Calgary pour l'armistice de 1918.

Parmi les milliers de personnes rassemblées à Calgary pour célébrer l'armistice de 1918, bon nombre ne portent pas de masque, malgré la pandémie de grippe espagnole.

Photo : Archives de l'Université de Calgary

Le port du masque n'est pas obligatoire au Québec à l'époque, note le professeur Humphries.

Notons qu'on ne parle pas ici des masques N95 avec respirateur utilisés de nos jours dans les hôpitaux, mais souvent d'une espèce de foulard couvrant le nez et la bouche.

Élixir et mercure pour vous guérir

Il n'existe aucun traitement reconnu actuellement contre la COVID-19. Néanmoins, toute sorte de supposés remèdes circulent actuellement sur Internet.

Les charlatans étaient aussi nombreux à l'époque de la grippe espagnole, pour laquelle il n'y avait pas de traitement non plus, raconte l'historien Pierre Cameron :

Vin spécial, élixir ou tonique à base de créosote de hêtre, sirop à base de goudron et d'huile de foie de morue, etc. Sans oublier les conseils qui rappellent que l'on devait porter des colliers de gousses d'ail, ou se faire des saignées, boire une bonne dose de chlorure de mercure (toxique et utilisé jadis pour lutter contre la syphilis) ou encore de s'injecter, comme le recommandait ce médecin suisse, de la térébenthine.

La grippe espagnole ne venait pas d'Espagne

La pandémie d'influenza de 1918 a été appelée grippe espagnole parce que la presse espagnole parlait ouvertement à l'époque de cette maladie meurtrière, contrairement aux médias d'autres pays occidentaux qui taisaient les mauvaises nouvelles, étant donné qu'ils étaient en guerre (L'Espagne était demeurée neutre durant la Première Guerre mondiale).

Ajoutons aussi, qu'au début, on soupçonnait l'ennemi (les Allemands) d'avoir introduit ce virus (dans des boîtes de conserve de provenance espagnole)... De leur côté, les Allemands soupçonnaient les Chinois d'avoir transporté la maladie avec eux tandis que les Iraniens accusaient les Britanniques, etc. Bref, tout le monde accusera son voisin, raconte le professeur Pierre Cameron de l'Université Laurentienne.

En Ontario, par exemple, le virus pourrait s'être propagé à partir d'un contingent polonais qui était formé par l'Armée canadienne à Niagara-on-the-Lake, selon les Archives publiques de l'Ontario. L'organisation estime que la grippe espagnole a fait environ 10 000 morts dans la province.

Des femmes en renfort

Les femmes sont aux premières lignes de la pandémie de COVID-19, qu'il s'agisse de médecins, d'infirmières ou de couturières faisant des masques à la maison pour les travailleurs de la santé.

Une femme qui montre un masque qu'elle a cousu.

Teresa Shaver d'Oshawa, en Ontario, est l'une des fondatrices de Canada Sews, un groupe qui confectionne des masques à la maison pour aider à lutter contre la pandémie de coronavirus.

Photo : Teresa Shaver

En 1918, les femmes ont aussi joué un rôle de premier plan, qu'elles soient infirmières, téléphonistes ou bénévoles pour des organismes de bienfaisance.

Les femmes des fédérations paroissiales de la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste, par exemple, ont travaillé de concert avec la Société Saint-Vincent-de-Paul pour distribuer des secours monétaires aux familles pauvres et affectées par la maladie, raconte l'historienne Magda Fahrni de l'UQAM.

Pour ces Montréalaises, il s'agissait, pour la première fois dans bien des cas, d'un rôle non seulement public, mais aussi « publiquement reconnu », souligne la professeure.

Leçons à tirer de la grippe espagnole

La grippe espagnole a mené à une prise de conscience des « limites et des besoins en santé publique », selon l'historien Pierre Cameron.

En 1919, le fédéral allait ainsi créer le bureau de santé publique et des mesures entre autres pour limiter la mortalité infantile, comme la pasteurisation du lait, allaient suivre dans les années subséquentes.

Je crois que l'on a réagi beaucoup plus rapidement qu'autrefois. Cela nous rappelle aussi que les virus voyagent vite aujourd'hui et qu'à l'avenir, des contrôles beaucoup plus serrés vont être opérés sur les voyageurs en partance pour l'étranger.

Pierre Cameron, professeur à l'Université Laurentienne

Pour sa part, l'historien Mark Humphries pense que, tout comme en 1918 pour la grippe espagnole, on manque actuellement de données pour bien comprendre l'ampleur de la pandémie de COVID-19. Selon lui, les provinces devraient effectuer plus de tests traditionnels de dépistage comme le Québec, mais aussi des tests sérologiques, permettant de détecter ceux qui ont déjà été exposés à la maladie.

La conseillère scientifique en chef du premier ministre du Canada, Mona Nemer, a pressé l'Ontario en particulier de faire davantage de tests de dépistage.

De son côté, l'historienne Magda Fahrni souligne qu'à l'époque de la grippe espagnole, les travailleurs qui perdaient leur emploi et leur famille étaient souvent laissés au dépourvu.

Un siècle plus tard, elle appelle les autorités de santé publique et les gouvernements à s'attarder au sort des travailleurs à statut précaire, des mères monoparentales et des personnes handicapées physiquement et mentalement, notamment, dans leurs plans d'aide contre la COVID-19.

Lorsque 1 million de Canadiens présentent une demande d'assurance-emploi d'urgence dans les jours suivants l'annonce du programme, ça nous montre l'ampleur des disparités sociales et économiques dans notre société.

Magda Fahrni, professeure à l'UQAM (citation tirée d'un article conjoint avec la professeure Esyllt Jones de l'Université du Manitoba)

Les autorités de la santé publique ne doivent pas oublier les leçons de l'histoire, dit Mme Fahrni.

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