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COVID-19 : peut-on se fier aux données fournies par la Chine?

Le régime chinois tente de faire oublier son inaction au début de l’épidémie.

Une journaliste de l'agence Reuters ouvre la bouche pour subir un test de dépistage pour la COVID-19 à Wuhan, en Chine.

Une journaliste de l'agence Reuters en train de subir un test de dépistage pour la COVID-19 à Wuhan, en Chine.

Photo : Reuters / Aly Song

La Chine a beau claironner sa victoire contre le nouveau coronavirus, le doute plane toujours sur la validité des statistiques fournies par le régime communiste portant sur les taux de mortalité et les niveaux de contagion sur son territoire.

Le 10 mars dernier, après six longues semaines d’une stricte quarantaine, le président chinois Xi Jinping proclame triomphalement que la propagation de l’épidémie est pratiquement jugulée.

Depuis cette déclaration, la Chine a en effet été rétrogradée du 1er au 4e rang des nations les plus touchées par la COVID-19 grâce à des mesures de confinement saluées par l'Organisation mondiale de la santé (OMS).

Selon les données officielles, le géant asiatique recense un peu moins de 83 000 cas de contagion et plus de 3300 décès, dont plus de 2500 répertoriés à Wuhan, là où tout a commencé.

Faut-il croire Pékin sur parole, ou alors le régime minimise-t-il délibérément le nombre de décès dus à la COVID-19?

Voilà, en substance, la question que posent de nombreux internautes à l’équipe des Décrypteurs.

File d'attente de citoyens devant un des crématoriums de la ville de Wuhan, en Chine centrale.

File d'attente de citoyens devant un des crématoriums de la ville de Wuhan, en Chine centrale.

Photo : Source: Weibo

La suspicion sur ces chiffres fournis par Pékin a été ravivée cette semaine par la publication d’images (Nouvelle fenêtre) de longues files de citoyens attendant patiemment de récupérer des milliers d’urnes funéraires entreposées dans un crématorium de Wuhan.

D’abord publiées par le magazine économique chinois Caixin (Nouvelle fenêtre), ces images ont poussé de nombreux médias et internautes à faire leurs calculs.

Les sept crématoriums de Wuhan ont rouvert leurs portes le 23 mars, une fois la quarantaine levée.

Et comme ces crématoriums peuvent restituer 3500 urnes par jour, si l’on se fie aux informations de Caixin, relayées entre autres par Le Monde (Nouvelle fenêtre), le résultat cumulatif équivaudrait à 42 000 urnes distribuées en l'espace de 12 jours, soit bien au-delà des quelques 2500 décès causés par la COVID-19 à Wuhan, une ville de 11 millions d'habitants.

Difficile de vérifier l’authenticité de tous ces chiffres, mais notons tout de même les nuances apportées par l’agence Bloomberg (Nouvelle fenêtre) : il y a eu plus de 50 000 crémations pendant le dernier trimestre de 2019 à Wuhan, ce qui pourrait laisser croire qu’une fois la quarantaine levée, les citoyens ont aussi récupéré en masse les urnes contenant les cendres des personnes décédées pour de tout autres raisons que la COVID-19.

Encore une fois, difficile de contre-vérifier ces données, comme le souligne Jean-Pierre Cabestan. C’est un régime de parti unique, il n'y a qu’une source d’information : la source officielle, rappelle le directeur du Département de science politique de l'Université baptiste de Hong Kong.

C’est à cette même opacité que se butent en ce moment les services secrets américains qui tentent aussi de valider ces données, selon ce qu’ont confié à l’agence Reuters (Nouvelle fenêtre) des sources proches de la Maison-Blanche.

Cela dit, le régime communiste chinois a toujours eu un rapport trouble avec la vérité, rappelle Éric Meyer, un journaliste à la retraite ayant vécu 32 ans dans l’empire du Milieu.

La Chine a beaucoup menti par le passé, le mensonge est institutionnel dans ce pays.

Éric Meyer, ex-correspondant à Pékin

En vertu de ce réflexe totalitaire, le verdict d’une majorité d’observateurs consultés est unanime : les chiffres officiels diffèrent certainement de la réalité épidémiologique.

La Chine n’est pas fiable pour les chiffres, et c’est dans ce cas-ci un traitement politique grossier de l’épidémie, tranche François Brousseau, journaliste spécialisé en affaires internationales.

Les conséquences de ce manque de transparence se répercutent partout dans le monde.

On ne peut se fier sur les chiffres de la Chine pour faire nos propres projections et notre propre planification, déplore Guy Saint-Jacques, ex-ambassadeur du Canada à Pékin.

Un constat qui fait écho au diagnostic du médecin urgentiste français Patrick Pelloux, interrogé cette semaine par Patrick Masbourian à la Première chaîne de Radio-Canada.

On pense que les Chinois nous ont menti sur les chiffres, on pense que sur la gravité, ils nous ont menti.

Le médecin urgentiste français Patrick Pelloux

Dès les premiers signes de l’épidémie en décembre, la gestion de la crise par le pouvoir chinois et sa décision de museler des voix dissidentes n’ont certainement pas aidé à inspirer la confiance à son endroit.

Souvenons-nous de ces huit médecins arrêtés (Nouvelle fenêtre), début janvier, pour avoir propagé des fausses nouvelles, alors qu’en fait, ils sonnaient l'alarme sur la létalité du nouveau coronavirus. La mort d’un d’entre eux, tué par ce même virus, avait semé l’émoi et la colère en Chine.

Quelques repères :

  • 31 décembre : la Chine informe l’OMS des premiers cas d’une forme inconnue de pneumonie;
  • 1er janvier : fermeture du marché d’animaux vivants de Wuhan et arrestation de 8 médecins ayant sonné l’alarme sur le nouveau virus;
  • 12 janvier : la Chine rend publique la séquence génétique du nouveau coronavirus;
  • 13 janvier : 1er décès d’un patient à Wuhan;
  • 15 janvier : la Chine annonce qu’une transmission d’humain à humain n’est pas exclue;
  • 20 janvier : Pékin reconnaît publiquement pour la première fois la gravité de la situation;
  • 23 janvier : annonce de l’imposition de la quarantaine à Wuhan;
  • 28 janvier : annonce de la construction d’un hôpital en un temps record à Wuhan;
  • 31 janvier : l’OMS déclare l’état d'urgence de santé publique de portée internationale pour la 6e fois de son histoire. La Chine compte alors 10 000 cas de contagion et 213 décès;
  • 6 février : décès du Dr Li Wenliang, lanceur d’alerte tué par la COVID-19;
  • 10 mars : 1re visite du président Xi Jinping à Wuhan, où il déclare que l’épidémie est pratiquement jugulée.

À plus d'une reprise, au fil du temps, les autorités sanitaires chinoises ont modifié leur façon de calculer les cas de contagion et de décès dus à la COVID-19, ce qui, là aussi, a alimenté les doutes de certains sur les chiffres fournis par l’État chinois.

Mais l’élément le plus problématique est longtemps demeuré le refus obstiné de Pékin d’inclure dans ses données officielles les personnes asymptomatiques déclarées positives au nouveau coronavirus, en contradiction avec les recommandations de l’OMS.

À eux seuls, ces cas pourraient représenter 48 000 individus au total (Nouvelle fenêtre).

Sur ce point, cependant, la situation semble vouloir changer. Le 30 mars, coup de théâtre, (Nouvelle fenêtre) la Chine annonçait finalement que les cas asymptomatiques seraient finalement intégrés aux statistiques du régime.

Quel est l’intérêt de la Chine de masquer les chiffre réels?

Partout dans le monde, les pays tentent de trouver l’équilibre entre la nécessité de sauver des vies et les efforts à déployer pour sauvegarder des économies à la dérive.

La Chine, deuxième puissance mondiale, n’échappe pas à ce jeu d’équilibriste, mais l’économie y pèse peut-être un peu plus lourd que la santé.

Ce qui est le plus important dans l’immédiat, pour le gouvernement chinois, c’est de reprendre l’activité économique afin d’éviter un chômage de masse durable. (...) C’est pour ça que le gouvernement minimise les chiffres du coronavirus.

Jean-Pierre Cabestan, directeur du Département de science politique de l'Université baptiste de Hong Kong

Un constat que partage Éric Meyer, qui rappelle que la Chine est un pays dont le passé a démontré qu'il était prêt à prendre beaucoup plus de risques que les pays occidentaux, parce qu'il n’a pas de presse libre et pas de justice indépendante, et donc peut faire fi de l’opinion.

L’ancien grand reporter, longtemps basé à Pékin, évoque aussi, pour expliquer la situation, la possibilité d’une dissension au sein du pouvoir central entre de jeunes loups jusqu’au-boutistes, prêts à tout pour redynamiser l’économie, et une autre frange davantage centrée sur l’apaisement des relations avec l’Occident.

Par ailleurs, le spectre des ratés de la gestion de la crise du SRAS (2002-2003) hante toujours le gouvernement chinois. Le régime veut cette fois-ci prouver au monde entier qu’il gère bien la crise du nouveau coronavirus.

Selon l’ex-ambassadeur Guy St-Jacques, c’est devenu une question de fierté nationale, et c’est devenu une question très politique parce que ça remet en cause la crédibilité du système politique.

Dans la culture asiatique, et particulièrement en Chine, on ne peut pas perdre la face.

Guy St-Jacques, ancien ambassadeur du Canada en Chine

Pour contrecarrer le barrage de critiques qu'elles a reçues, en plus de vanter l’expertise de son Centre de contrôle et de prévention des maladies, la Chine a aussi développé des outils technologiques très poussés (Nouvelle fenêtre) pour consolider la capacité de son système de santé à gérer de telles crises sanitaires.

Des applications permettent désormais aux autorités de mesurer le niveau de risque de contagion des citoyens.

À travers un système de codes de couleurs installé sur les téléphones mobiles, les autorités peuvent ainsi analyser les déplacements des Chinois en fonction des zones géographiques de contagion et imposer des restrictions en conséquence.

Dans plusieurs villes, ce code est obligatoire pour avoir accès aux transports en commun.

Pour sa part, le géant Alibaba vient de mettre au point un algorithme d’intelligence artificielle capable de détecter des cas d’infection au coronavirus en moins de 20 secondes, avec un taux de précision allant jusqu’à 96 %.

Théoriquement, ces avancées pourraient aller de pair avec une plus grande transparence, mais pour l’heure, les observateurs demeurent sceptiques.

Est-ce que la crise épidémiologique et la crise politique sont passées? Je n’en suis pas sûr.

François Brousseau, journaliste spécialisé en affaires internationales

De nouvelles vagues de contagion au SRAS-CoV-2 forceront peut-être Pékin à plus de transparence au niveau des données qu'elle recueille. À voir.

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