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Deux personnes marchent à distance sur un pont piétonnier.

Deux personnes qui traversent un pont piétonnier à Francfort, en Allemagne, gardent une bonne distance entre elles le 1er avril 2020.

Photo : Reuters / Kai Pfaffenbach

Le coronavirus cause une crise sanitaire et une crise économique colossales. Il déstabilise également les grands équilibres politiques et diplomatiques.

Malgré les critiques persistantes sur l’opacité du processus décisionnel chinois et la fiabilité des chiffres fournis par Pékin, les autorités chinoises sont revenues de leur désarroi initial de janvier au sujet du « virus de Wuhan ».

À l’international, elles se positionnent maintenant pour profiter de la crise – et de la faiblesse américaine – pour devenir le nouveau numéro un mondial.

Un autre acteur géopolitique joue gros dans cette crise et manifeste une faiblesse qui pourrait s’avérer fatale : l’Union européenne.

Un danger mortel

On a entendu, fin mars, des cris d’alarme de personnalités sur les effets catastrophiques de cette crise, non seulement pour les populations durement touchées d’Italie, d’Espagne et d’ailleurs, et pour l’économie du Vieux Continent, mais aussi pour le projet politique européen.

Ancien président de la Commission européenne, Jacques Delors est considéré à 94 ans comme un père spirituel de l’Europe. Sortant de sa retraite, il a ainsi averti, le 28 mars, que devant cette crise du coronavirus, le manque de solidarité [entre États membres] fait courir un danger mortel à l’Union européenne.

Il y a eu aussi, le même jour, un cri d’alarme du premier ministre italien Giuseppe Conte. Selon lui, l’Union européenne ne doit pas commettre d’erreurs tragiques, sinon l’édifice européen tout entier risque de perdre sa raison d’être.

Le ressentiment de l’Italie

S’il y a un pays où la déception et le ressentiment envers l’Europe sont aujourd’hui palpables, c’est bien l’Italie. L’Italie qui a longtemps été, dans les sondages des années 1970 à 2000, le pays d’Europe où la population était une des plus favorables, peut-être la plus enthousiaste envers l’idée européenne.

Jusqu’au seuil du 21e siècle, on trouvait aisément deux tiers, voire trois quarts d’Italiens se déclarant grands partisans du projet européen.

Mais aujourd’hui, l’Italie se sent abandonnée. Un sentiment qui avait déjà émergé, entre 2015 et 2017, lorsque le reste de l’Europe avait laissé les Italiens, plutôt généreux dans leur accueil (malgré le discours contraire de nombreux politiciens), se débrouiller avec les centaines de milliers de migrants qui arrivaient par la Méditerranée. Le plan de répartition des migrants entre États membres avait complètement avorté.

Aujourd’hui, la crise du coronavirus achève de tuer cette confiance et cette sympathie révolues. Selon les derniers sondages de la presse, environ 75 % des Italiens déclarent ne plus rien attendre de l’Europe. Moins d’un quart de la population veut encore croire à l’Union européenne comme projet politique.

Un épisode révélateur

 Un patient dans un hôpital

Un patient atteint de la COVID-19 à l'hôpital San Filippo Neri à Rome

Photo : Reuters / Guglielmo Mangiapane

Début mars, un épisode a cruellement révélé l’inexistante solidarité européenne. Lorsque l’Italie a été frappée de plein fouet par la COVID-19, l’Allemagne avait bloqué les exportations de matériel médical vers ce pays, notamment les fameux respirateurs.

Ce refus est resté en travers de la gorge des Italiens, qui vont s’en souvenir longtemps. Et ce, quelles qu’aient été les raisons (peut-être défendables) qu’a pu avoir l’Allemagne dans cette affaire; l’Allemagne qui avait également besoin de stocks pour elle-même.

Mais ce sauve-qui-peut, chacun pour soi a fait mal, très mal, non seulement aux Italiens, mais également à l’idée d’une Europe sociale et solidaire, avec un destin commun, où l’on pourrait compter sur l’entraide entre États membres.

Ce n’est pas du tout ce qu’on a vu, même s’il existe des explications à cela : par exemple, la prééminence de l’idée de solidarité nationale, résurgente un peu partout.

Un plan de relance européen?

Dans sa déclaration du 28 mars, Jacques Delors faisait directement allusion à l’égoïsme entre États. Quant au chef du gouvernement italien, il appelait spécifiquement de ses vœux un plan de relance économique à l’échelle de l’Union.

Un tel super-plan européen mobiliserait des dizaines, voire des centaines de milliards d’euros. Il est souhaité par Rome, mais aussi par Paris, Madrid et plusieurs autres, dans la foulée de la crise sanitaire et de la dévastation économique qu’elle laissera derrière elle.

On le voit, le soutien direct à l’économie et aux citoyens par les dépenses publiques se déploie déjà, un peu partout, dans l’urgence et l’improvisation et, bien sûr, les États individuels d’Europe ont eux aussi commencé à le faire. Mais ces initiatives se déploient strictement à l’échelle des gouvernements nationaux.

Il est vrai que Bruxelles a autorisé les 27 États à faire des déficits largement supérieurs à ce qui est habituellement toléré – la limite de 2 ou 3 % du PIB –, et ce, pour cause d’urgence catastrophique. Limite à laquelle des pays austères, économiquement conservateurs, les gardiens du temple budgétaire que sont l’Allemagne et les Pays-Bas, restent pourtant très attachés.

Mais ils ne vont pas, ces gardiens du temple, jusqu’à autoriser l’émission d’une dette européenne, des euro-obligations ou coronabonds comme on a commencé à les appeler en Italie.

Une pomme de discorde existentielle

Un homme debout

Le premier ministre Giuseppe Conte s'adresse au Sénat su sujet de la COVID-19

Photo : Reuters / Alberto Lingria

Et c’est sans doute ça, le gros débat, la pomme de discorde, peut-être existentielle, des prochaines semaines et des prochains mois en Europe.

Giuseppe Conte disait en substance que c’est le débat autour duquel l’Europe vivra ou mourra. L’Europe, dit-il, a absolument besoin d’un plan Marshall du 21e siècle, mais sans les Américains.

Or, on le sait, pour les Allemands, cette idée de contracter des emprunts à l’échelle de l’Union représente une horreur. Et dans ce refus total et buté, ils ont avec eux des États comme les Pays-Bas du premier ministre Mark Rutte, un homme de droite dur en économie (qui, soit dit en passant, a aussi rechigné à adopter des mesures de confinement, même si le gouvernement néerlandais s’y est finalement rallié).

En gros, même s’il y a des exceptions, ce sont les pays nordiques qui refusent d’appuyer ce genre d’initiative, alors qu’au contraire les pays méditerranéens – dont la France – y sont favorables.

La cigale et la fourmi

En clair, le spectre d’une rupture Nord-Sud plane sur l’Europe...

Du point de vue du Nord, c’est la vieille fable de la cigale et de la fourmi. La fourmi laborieuse, c’est l’Allemagne, c’est l’Europe du Nord. Et la cigale insouciante, celle qui – selon le cliché – ne fait qu’emprunter et dépenser, c’est l’Europe du Sud.

Bien sûr, en France, en Italie ou en Espagne, on ne le voit pas de cet œil. On dénonce plutôt la rigidité idéologique et psychologique des Allemands qui, devant l’idée même d’une dette, peuvent faire une syncope.

Des Allemands qui, dans le passé, ont imposé leurs conceptions économiques et leur austérité au reste du continent. Demandez aux Grecs.

Mais devant la catastrophe de la COVID-19, et devant l’insistance des pays latins, les luthériens du Nord changeront-ils d’avis? Il y va peut-être de la survie de l’Union européenne.

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