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« On est totalement inégaux face au virus, face au trauma »

Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik a accordé mercredi une entrevue à Radio-Canada à partir de sa résidence dans le sud de la France.

Un homme âgé marche sur le trottoir avec une canne, dans une rue où passent des voitures.

Un collectif dont fait partie le neuropsychiatre Boris Cyrulnik a fait paraître une lettre ouverte dans « Le Monde ». Le collectif affirme qu'il ne faut pas « sacrifier les personnes âgées ».

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Radio-Canada

Le neuropsychiatre français Boris Cyrulnik est l'auteur d'Un merveilleux malheur, livre phare qui a contribué à faire connaître le concept de résilience. Selon lui, la pandémie de COVID-19 est un traumatisme qui, dans le meilleur des scénarios, incitera l'espèce humaine à vivre mieux et différemment, en consommant moins.

Cet octogénaire a consacré les trente dernières années à diriger des recherches sur le thème de la résilience à partir de l'Université de Toulon, où il enseigne.

À l'heure actuelle, on dénombre dans le monde plus de 900 000 cas de coronavirus et plus de 47 000 morts causées par cette maladie. Pour endiguer la propagation de la COVID-19, les populations d'un peu partout s'astreignent à des mesures de confinement inédites. Plus que jamais, il leur faut faire preuve de résilience pour survivre.

Un homme avec des lunettes et portant un foulard regarde la caméra.

Le neuropsychiatre et écrivain français Boris Cyrulnik

Photo : Getty Images / LUDOVIC MARIN

Boris Cyrulnik – orphelin de la Seconde Guerre mondiale après que ses parents, juifs, eurent été déportés – a d'abord expliqué ce que signifie le terme résilience à l'animatrice Pénélope McQuade, qui a mené cette entrevue.

BC - La définition de la résilience est très simple : c’est la reprise d’un nouveau développement après un traumatisme, ou après des conditions adverses. Ce qui est difficile, c’est de trouver les facteurs de résilience qui sont neurologiques, psychologiques et socioculturels.

PM - Avec Un merveilleux malheur, que vous avez publié en 1999, vous avez vulgarisé, démocratisé ce terme pour bon nombre de personnes, non?

BC - Le concept de résilience n’est pas vulgarisé; il est entré dans la culture comme beaucoup de concepts scientifiques. Et quand ils parlent de leurs propres traumatismes, l’immense majorité des gens se servent du travail sur la résilience pour se débattre et s’en sortir du mieux qu’ils peuvent.

PM - Pour décrire en ce moment la pandémie, vous parlez de catastrophe. Pourquoi est-ce le mot qui est le plus juste?

BC - Parce que le mot crise vient du monde médical. Par exemple : je parle à quelqu'un et, tout d’un coup, cette personne s’arrête de parler, tombe par terre et convulse… Puis, elle se relève et reprend la fin de sa phrase. Voilà la crise d’épilepsie. La personne reprend sa phrase comme si de rien n’était.

Alors que dans la catastrophe il y a cata : coupure, en dehors, aux côtés, en dessus, et strophê [du grec ancien στροφή] : tournant. Donc, on prend un tournant à l’occasion de la blessure et on repart, mais pas comme avant. C’est la catastrophe. La coupure et la reprise d’un autre développement; c'est la définition de la résilience.

PM - Vous dites que la résilience ne peut pas s’inscrire dans ce qu’on vit présentement, qu'elle viendra après. Est-ce que je saisis bien?

BC - Oui c’est ça, c’est un processus, un développement constant. Par exemple, dans l’évolution, le développement d’un enfant, où est le début, où est la fin? C’est constant. Entre la conception et la mort, c’est constant.

Donc, on ne peut pas dire que ce qui se passe après la blessure, c'est déterminé par les facteurs de protection qu’on avait acquis avant cette blessure. On ne peut pas dire non plus que c'est déterminé par les facteurs de vulnérabilité qu’on avait acquis avant cette blessure. La résilience dépendra du processus d’ensemble, comme pour le mot développement, comme pour le mot évolution.

PM - Comment peut-on commencer à mettre les pierres d’une fondation de résilience en ce moment?

BC - Il faut chercher les facteurs de protection qu’on avait acquis avant la blessure : l’attachement conscient, l’aptitude à la parole pour faire un réseau amical et social, le niveau intellectuel et l’entourage amical et familial.

Les facteurs de vulnérabilité qu’on avait acquis avant la blessure, ce sont : les maladies, une enfance maltraitée, un faible niveau scolaire, qui ne nous ont pas permis d’acquérir un bon métier, la précarité sociale, la maltraitance.

À ce moment-là, si le trauma arrive, on sera bien plus blessé que celui ou celle qui, avant le trauma, avait acquis des facteurs de protection. Ces derniers reprendront facilement un processus de résilience. Alors que ceux qui ont acquis des facteurs de vulnérabilité, si on les laisse tout seuls, ils auront du mal à déclencher un processus de résilience.

PM - Ça, on n’en parle pas beaucoup en ce moment. On entend : "Le virus ne discrimine pas, nous sommes tous égaux devant ce qui arrive". Alors que c’est complètement faux!

BC - Bien sûr que c’est faux.

On est totalement inégaux face au virus, face au trauma. Ceux qui ont acquis les facteurs de protection biologiques, les jeunes, ont moins de risque de succomber au virus que les âgés ou ceux qui ont une vulnérabilité pulmonaire. Ceux-là seront très vulnérables au virus. Et face au traumatisme : ceux qui avaient auparavant des facteurs de protection affronteront mieux l’épreuve du confinement, l’angoisse. Ils reprendront plus facilement un processus de résilience.

Ça, Freud l’avait décrit, et tous les praticiens savent qu’on est incroyablement inégaux face au traumatisme, qu’il soit biologique, psychologique ou social. L’inégalité est vraiment à la source des réactions.

PM - Et on le voit dans ce qui se passe en ce moment?

BC - Oui. En France actuellement, ceux qui étaient faibles, vulnérables, en précarité sociale avant, eh bien, ils souffrent plus que ceux qui avaient déjà de grands logements, des relations amicales et des facteurs de protection psychologique.

PM - Pour une partie de la planète en ce moment, les règles, les directives sont complètement absurdes. Quand on parle de se laver les mains alors qu'une grande partie de l’humanité n'a pas d'eau potable, notamment. Quel est votre regard sur ces populations vulnérables et ce qu’on ne fera pas pour elles?

BC - Tout dépend des conditions du trauma.

Si on dit de se laver les mains dans un pays où l’eau est constamment polluée, c’est ridicule. Mais il y a des pays où l’on est en pleine campagne, où l’eau est potable, et là le virus est beaucoup moins actif.

En France, les régions qui souffrent le plus actuellement sont l’est de la France, la région de Mulhouse particulièrement [près des frontières suisse et allemande], et l’Île-de-France, la région parisienne. C’est dans ces deux zones françaises qu'il y avait le plus d’avions pour transporter le virus. Dans d'autres régions du monde, il y a très peu d’avions et le virus a du mal à s’installer.

Il faut analyser tous les facteurs de résilience.

PM - Sur le site Internet du Monde, la semaine dernière, un collectif dont vous faites partie a fait paraître une lettre ouverte pour dire que toutes les vies doivent être sauvées. Vous dites qu'il ne faut pas sacrifier les personnes âgées. Vous avez l’impression que nous sommes en train de les sacrifier?

BC - Eh oui. Dans les situations d’épreuves, la hiérarchie de nos valeurs morales change.

Par exemple, en situation de guerre, généralement, on envoie les jeunes hommes se faire tuer. On les glorifie et on leur donne des médailles. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Canadiens ont payé très cher ce genre de raisonnement, parce que beaucoup de jeunes Canadiens sont venus mourir en France.

Donc on envoie de jeunes gens au sacrifice et on en fait des héros. D'autres gens, au contraire, ont moins de valeur : ce sont les enfants ou les personnes âgées qu’on laisse mourir sans aucune culpabilité. Toutes les périodes de guerre inventent cette injustice morale.

Pendant toutes les périodes de guerre, des gens font la fête et mangent extrêmement bien. Alors que d’autres, au contraire, meurent de faim la porte à côté. L’égalité est un peu plus grande en période de paix.

Or là, on est en guerre contre un ennemi invisible qui veut notre mort : le virus. Et on voit apparaître effectivement une hiérarchie des valeurs morales et même une hiérarchie des êtres humains, ce qui est très scandaleux sur le plan de la morale. Et pourtant, dans toutes les périodes de guerre, c’est ce qui se passe.

PM - Quand même, vous dites que, pour la première fois dans l’histoire, les sociétés font passer la vie de l’individu avant l’économie. Jusqu’ici, c’était plutôt l’inverse! Cette véritable révolution de la pensée est porteuse d'espoir, non?

Oui, et j’espère que ça va se confirmer... Car durant toutes les épidémies de peste en Europe – peste noire, peste bubonique, typhus, choléra ou encéphalite – la mort était normale et on laissait les gens mourir tranquillement pour faire du profit.

Par exemple, durant l’épidémie de peste à Marseille [au 18e siècle], on n’a pas respecté la quarantaine pour gagner un peu d'argent.

L’esclavage répondait aux mêmes principes. Les négriers qui s’opposaient à l’abolition de l’esclavage disaient : Si on supprime l’esclavage, le sucre va augmenter. Le sucre avait plus de valeur que l’être humain. C’est ce qui a construit les sociétés jusqu’à maintenant.

Or, on constate qu’en Europe, en Occident, on est prêt à provoquer un désastre, une catastrophe d’argent pour sauver des êtres humains. Si ça se confirme, ce sera une véritable révolution culturelle, une véritable révolution dans la hiérarchie de nos valeurs, où un être humain vaut plus que l’argent.

PM - Comment imaginez-vous l'après-pandémie?

BC - Chaque fois qu’il y a eu catastrophe naturelle – éruption de volcan, inondation, tsunami – ou culturelle, comme les guerres, la vie a repris. Mais sous une autre forme.

Déjà, dans l’histoire de la planète, il y a eu cinq extinctions. On le sait parce que les fossiles ont laissé des traces. Et une autre faune, une autre flore sont réapparues parce que la vie avait repris, mais pas la même qu’avant. C’était de la résilience naturelle, végétale. Ça a toujours été comme ça sur le plan biologique et sur le plan, aussi, des catastrophes humaines.

PM - Et que pressentez-vous comme transformation?

BC - Si l’économie reprend... Eh bien! Il faudra l’orienter différemment, il faudra ralentir la consommation, diminuer les voyages en avion. La consommation de viande excessive augmente non seulement les élevages, mais on aggrave l’effet de serre. Avec les excréments de mammifères mélangés aux excréments d’oiseaux, on crée de véritables cultures de virus.

Donc, si on remet en place la même consommation, on aura de nouveau dans un an ou deux une épidémie de coronavirus. Je pense qu’il faut orienter différemment la consommation et la circulation, la mobilité.

Des étalages de papier hygiénique dans un magasin à grande surface.

Après l'épidémie, il faudra ralentir la consommation, affirme Boris Cyrulnik.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Sur le plan artistique, en Europe, chaque fois qu’il y a eu une épidémie, l’art a complètement changé de forme. Avant, on donnait la puissance à l’art religieux, puis quand un Européen sur deux a disparu, on a revalorisé l’importance du foyer et revalorisé les arts de la table.

Comme maintenant : les gens se remettent à cuisiner des aliments sains, parce qu’ils ont le temps. Avant, quand ils étaient au sprint, à la course, ils achetaient des barquettes en alu avec des aliments bourrés de sel et de sucre.

Cette entrevue a été éditée à des fins de clarté et de brièveté.

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