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La COVID-19 sera-t-elle la première cause de décès au pays cette année?

Voici pourquoi nous prenons des mesures d’une telle ampleur face à la pandémie.

Photo : iStock

Mathieu Gobeil

Dans un scénario où la pandémie devient difficile à freiner, la mortalité par COVID-19 pourrait représenter plus du quart des décès au Canada en un an, devant le cancer, selon des experts. Mais avec les mesures sanitaires prises actuellement, le bilan a de bonnes chances d’être beaucoup plus bas.

Les données sont parcellaires, et on commence tout juste à pouvoir estimer l’ampleur des impacts qu’aura la pandémie de COVID-19 au pays.

Néanmoins, des scénarios hypothétiques peuvent nous aider à saisir l’étendue des conséquences possibles de la maladie sur la population.

Ces scénarios n’ont aucune valeur prédictive. Ils servent d’illustration pour imaginer ce qui pourrait se passer. Mais ils se basent quand même sur des observations et des tendances ici et à l’étranger.

Un scénario « pessimiste »

Si on considère qu’environ 30 % de la population canadienne pourrait être infectée par le nouveau coronavirus à terme (ce que les autorités fédérales (Nouvelle fenêtre) et provinciales ont jugé comme probable si peu de mesures sont prises), et que le taux de décès des cas avérés est de 1 % (comme estimé par l’administratrice en chef de la santé publique au Canada (Nouvelle fenêtre)), on pourrait compter environ 111 000 décès de la COVID-19 au Canada, et environ 25 000 au Québec.

Il s’agit d’un des pires scénarios envisageables : le virus circule dans la population sans entrave, ou encore on ne parvient pas à le contenir avec les moyens actuels. Cela s’apparente au scénario du pire qu’envisageait le premier ministre François Legault à la mi-mars, en avançant le chiffre de 24 000 morts possibles au Québec, une éventualité à laquelle la province se préparait activement.

En suivant un tel cas de figure, quelque 28 % des décès au Canada pourraient être attribuables en un an à la COVID-19. Ceci représenterait plus que le nombre de décès dus au cancer (79 536) en 2018, plus que ceux dus aux maladies coronariennes (53 134), ou encore aux accidents, aux suicides et aux homicides (17 474).

« C'est un scénario normal sans intervention », précise Alan Cohen, professeur à la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke, qui nous a aidés à mettre en perspective les données issues des recherches sur la pandémie de la COVID-19 avec les données sur la mortalité annuelle au Canada.

On pourrait avoir des scénarios encore pires avec des taux de décès de 4 % ou 5 %, comme dans certains pays européens où le système de santé s’est retrouvé saturé par tous les patients atteints de COVID-19, soutient-il. « Et imaginer que 50 % des gens seraient infectés, ou même 70 %, à terme », poursuit M. Cohen.

Un scénario « optimiste »

Mais avec les mesures considérables prises assez tôt au Canada et au Québec et appliquées sur une longue période (la fermeture des établissements, l’interdiction des rassemblements et des déplacements, le confinement, les quarantaines, la distanciation, les tests diagnostiques et les enquêtes), on parviendrait à diminuer de beaucoup ces chiffres, puisqu’on retarde la transmission du virus.

Pour des fins de simulations, nous dressons ici un autre scénario, « avec interventions », qui pourrait se traduire par un taux d’infection de 5 % des Canadiens en un an avec 0,5 % des cas fatals. 

Un tel scénario se traduirait par quelques milliers de morts au Québec (2000) et au Canada (9000). Ce scénario est dans le même ordre de grandeur que ce que prévoit le Dr Anthony Fauci, aux États-Unis, l’expert des maladies infectieuses et conseiller du président sur la pandémie, qui s’attend à au moins 100 000 morts au sud de la frontière, avec les mesures sanitaires en place.

On a constaté des taux de décès de 0,5 % à 0,7 % en Allemagne et en Corée du Sud, par exemple, où le système de santé ne s’est pas retrouvé saturé par les patients atteints de la COVID-19, contrairement à l’Italie et à d’autres pays européens. Les bas taux en Allemagne et en Corée du Sud sont aussi en partie attribuables au fait qu’on effectue là-bas beaucoup plus de tests, ce qui permet d’avoir un meilleur décompte de tous les cas qui circulent, même ceux qui ont des symptômes mineurs ou aucun symptôme.

Deuxième vague

En ce moment, on ralentit l’épidémie, précise Benoît Mâsse, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. « Ça donne plus de temps aux avancées scientifiques de se réaliser. Assurément, on veut un vaccin efficace, des antiviraux, mais on a besoin de tests de dépistages rapides aussi, en quelques minutes au lieu de un ou deux jours comme présentement. »

Il a bon espoir que de tels tests seront disponibles d’ici les prochains mois. La FDA aux États-Unis en a déjà approuvé deux qui ne prennent que quelques dizaines de minutes pour donner un résultat. Des tests rapides ont grandement aidé à contenir des épidémies comme celle du VIH, rappelle-t-il.

M. Mâsse souligne qu’une épidémie peut varier beaucoup selon la géographie, et qu’on doit la contrôler localement, en fonction des différents foyers de contagion.

« Ces tests rapides avec un suivi des contacts efficace pourraient nous aider à prévenir de façon beaucoup plus rapide une deuxième vague d'infections au coronavirus une fois qu'on lève les mesures préventives », dit-il.

Mais sans ces avancés scientifiques que sont le vaccin et les tests rapides, un tiers de la population, sinon plus, sera infectée, estime-t-il.

On essaie, par les mesures en place présentement, que ces 30 %, 40 % d’infections [au pays] n'arrivent pas en deux mois, mais de les répartir [le plus possible dans le temps].

Benoît Mâsse, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal

Différences nationales et régionales

La pandémie affecte les pays et les régions différemment, selon le profil des populations, les habitudes sociales et la géographie.

La létalité est beaucoup plus élevée pour les personnes d'un âge avancé et chez celles qui souffrent de maladies chroniques. « On constate un très faible taux parmi les jeunes et ça va jusqu'à 15 % parmi les 80 et plus », rappelle Robert Bourbeau, professeur émérite de démographie à l’Université de Montréal et spécialiste de la longévité et de la mortalité aux grands âges.

Le graphique suivant permet de visualiser la distribution hypothétique de la mortalité selon les âges au Canada, en suivant les deux scénarios présentés plus haut.

C’est en partie pourquoi, en Italie, le taux de décès de la COVID-19 est très élevé, car la population est une des plus âgées au monde. Aussi, les grands-parents italiens s’occupent beaucoup des petits-enfants et nombreux sont ceux qui vivent sous le même toit, ce qui accroît les risques de transmission; c'est une des hypothèses avancées dans la crise que vit ce pays.

La population canadienne (âge médian = 40,8), elle, est un peu moins âgée que celle de l’Italie (âge médian = 47 ans). Par ailleurs, beaucoup de ménages au Québec sont formés d’une ou deux personnes, rappelle Robert Bourbeau. « On est peut-être un des endroits au monde où le nombre de personnes par ménage est le plus faible. » Un facteur qui pourrait aider à réduire les risques de transmission, avance-t-il.

La grippe espagnole et la grippe saisonnière, de bonnes comparaisons?

En 1918-1919, à la fin de la Première Guerre mondiale, la grippe espagnole avait fait au moins 50 millions de morts dans le monde, fauchant la vie d’innombrables jeunes adultes et de bébés, en plus des personnes âgées. L’espérance de vie avait chuté de 12 % aux États-Unis, par exemple.

« Dans le cas de la grippe espagnole, c'est à peu près ce pourcentage-là, 30 % de la population dans le monde, qui a attrapé la maladie. Mais on ne risque pas d’avoir le même impact sur l'espérance de vie avec le coronavirus, parce qu’il tue essentiellement les personnes les plus âgées », rappelle Alan Cohen. De plus, le contexte sanitaire et les connaissances médicales n’étaient pas du tout les mêmes il y a cent ans.

Robert Bourbeau rappelle quant à lui que les épisodes intenses de grippe saisonnière peuvent se traduire par quelque 600 ou 700 morts au Québec en une année, alors que la moyenne est de 300, ce qui peut aussi faire varier légèrement la mortalité générale d’une année à l’autre. Certaines années connaissent aussi des creux, avec seulement quelques dizaines de décès.

« S’il n’y avait que 400 ou 500 décès, par exemple, cette année à cause du coronavirus, ça ressemblerait comme à une épidémie de grippe, dans cet ordre de grandeur là. Mais si on commence à parler de 4000, 5000 décès, là c’est autre chose », dit M. Bourbeau.

Les chercheurs s’entendent : il est très difficile de bâtir des modèles fiables à ce stade-ci. Les données manquent et on ne sait pas à quel point les mesures préventives seront efficaces. Par exemple, dans quelle mesure les gens respectent-ils les ordres de distanciation? Quel est le pourcentage de gens atteints, mais asymptomatiques? Les hôpitaux pourront-ils gérer à la fois tous les cas de COVID-19 et les autres patients aux soins intensifs? Toutes ces variables sont nécessaires et on ne peut que faire des suppositions.

« Lorsqu'on sera rendu à la fin de 2020, on pourra comparer vraiment l'effet du virus, de l'épidémie, en comparant les taux de mortalité avec les années d'avant », et en tirer toutes les conclusions, dit Benoît Mâsse.

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