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COVID-19 : « On a très peur! », affirment des travailleurs agricoles migrants

On voit de loin dans l'allée d'une serre une femme en train de cueillir des légumes.

Une travailleuse saisonnière dans une serre en Ontario (archives)

Photo : Radio-Canada / Archives

Thilelli Chouikrat

Des travailleurs saisonniers étrangers affirment que leurs conditions de vie et de travail les rendent vulnérables à la contamination par le coronavirus.

Ils sont des milliers à travailler dans les exploitations agricoles du pays. Deux d'entre eux, basés à Leamington, en Ontario, font part de leurs inquiétudes alors que la pandémie progresse dans le sud-ouest d'une des provinces les plus touchées du Canada.

Radio-Canada a accepté que deux travailleurs agricoles migrants [dont le nom est suivi d'un *] témoignent sous des noms d'emprunt pour éviter qu'ils ne soient victimes de représailles de la part de leur employeur.

Désinformation et insalubrité

Maria Lupez* est catégorique : rien n’a filtré sur son lieu de travail au sujet de la COVID-19. Ni informations, ni mesures de précaution à l’attention des travailleurs. Son employeur n’aurait distribué ni gants ni gel désinfectant. L'entreprise aurait en revanche demandé aux employés qui ont de la fièvre de ne pas venir travailler.

Elle affirme également que beaucoup de ses collègues vivent dans une grande promiscuité, à 20 ou même 40 personnes dans le même espace. Selon elle, ces logements sont insalubres et ces conditions de vie pourraient faciliter la propagation du virus.

Ce qu'elle réclame, ce sont des conseils sanitaires et une désinfection régulière des espaces de travail.

En attendant, on a très peur, explique-t-elle.

Oscar Nunez*, qui travaille dans une autre exploitation agricole à Leamington, décrit sensiblement le même type d'habitation pour héberger les travailleurs migrants.

Il s’inquiète aussi de la promiscuité dans les serres : Nous travaillons enfermés pendant 10 heures, précise-t-il. Il explique également que ses collègues et lui ont une mauvaise connaissance de la maladie. Nous ne savons pas comment elle débute ni comment la détecter, confie-t-il.

Nous sommes pratiquement seuls, notre employeur n’a rien fait.

Oscar Nunez, travailleur agricole migrant

Pourtant, l'entreprise qui l'emploie affirme qu’elle prend de nombreuses précautions pour protéger ses employés : Nous avons mis en place de nouveaux protocoles, indique-t-elle, parmi lesquels la fourniture d’informations, de gants, de masques et de gels désinfectants.

Nous faisons tout notre possible pour assurer la sécurité des employés, assure-t-elle. Elle dit également fournir des logements décents aux employés et précise qu'ils sont occupés par quatre personnes au maximum.

L’exploitation dans laquelle travaille Maria Lupez n’a, pour sa part, pas souhaité répondre aux questions de Radio-Canada.

Notre dossier : La COVID-19 en Ontario

Des craintes confirmées

Chris Ramsaroop de Justicia for Migrant Workers, une organisation de défense des droits des travailleurs basée en Ontario, n'est pas surpris par ces témoignages. Plusieurs travailleurs migrants du secteur agricole lui ont fait part d'inquiétudes semblables quant au manque d'hygiène des espaces dans lesquels ils vivent et travaillent en groupe, affirme-t-il.

Dans une lettre adressée au gouvernement fédéral, l'organisation indique d'ailleurs qu'elle craint que de mauvaises conditions de logement et de travail n'augmentent le risque de contamination de cette main-d'œuvre précaire et vulnérable. Il s'agit d'une préoccupation omniprésente, rendue plus urgente lors d'une pandémie.

M. Ramsaroop explique également que certains travailleurs lui ont confié que leurs déplacements hors des fermes ne sont pas autorisés par les employeurs, une restriction qui ne s'appliquerait pas, selon eux, aux employés canadiens.

Ces restrictions sont d'ailleurs confirmées par Jeremy Capussi, président de l'entreprise JC Fresh à Kingsville. Selon lui, ses employés étrangers, présents au Canada depuis un an, ne partent pas ou ne vont pas dans la communauté. La seule raison pour laquelle ils pourraient sortir, c'est principalement pour faire leur épicerie [...] nous avons une personne désignée pour ramasser leur épicerie toutes les deux semaines.

Un homme se tient debout devant les bureaux du syndicat Travailleurs et travailleuses unis de l'alimentation et du commerce de Leamington.

Santiago Escobar, du syndicat des Travailleurs et travailleuses unis de l'alimentation et du commerce, croit que les travailleurs agricoles migrants devraient pouvoir se syndiquer en Ontario.

Photo : Radio-Canada / Isabelle Corriveau

Peur d’être licenciés

Quant à Oscar Nunez, au manque d'information et de protection concernant la COVID-19 s'ajoute la peur de perdre son emploi. Il explique que son employeur a fait savoir que quiconque parlerait de coronavirus serait renvoyé. Certains travailleurs préfèrent donc ne pas le dire lorsqu’ils sont malades, par peur d’être licenciés, indique-t-il.

[Les employeurs] nous disent : “Ne dis rien ou tu retourneras dans ton pays”.

Oscar Nunez

Santiago Escobar, du syndicat des Travailleurs et travailleuses unis de l'alimentation et du commerce du Canada (TUAC), est au courant des conditions de travail décrites par Maria Lupez et Oscar Nunez. Cet agent communautaire côtoie régulièrement les travailleurs agricoles. Il signale qu’ils n'ont pas accès aux prestations d'assurance-emploi.

Si l'un d'entre eux contracte le coronavirus, on ne sait pas s’il percevra une indemnité.

Santiago Escobar, des TUAC

Santiago Escobar suit de près plusieurs dossiers de travailleurs agricoles victimes d'abus de producteurs de fruits et légumes. Il est persuadé que le droit de syndicalisation serait un bon rempart contre la mauvaise prise en charge sanitaire de certains d'entre eux.

Peu de réponses du côté des instances officielles

Questionné sur ces cas, le Bureau de santé publique de Windsor-comté d'Essex affirme travailler avec les exploitants agricoles pour s'assurer qu'un plan est en place. Nous savons qu'il s'agit d'un groupe de personnes à risque, indique le Dr Wajid Ahmed, médecin hygiéniste du bureau de santé. Mais aucune mesure concrète n’a été avancée.

La mairesse de Leamington, Hilda McDonald, a quant à elle redirigé nos questions aux autorités de la santé.

De son côté, le ministère du Travail de l'Ontario déclare que les inspecteurs du ministère sont sur les lieux de travail aujourd'hui et tous les jours. Il ajoute que ces inspecteurs répondent à toutes les préoccupations en matière de santé et de sécurité au travail, y compris celles liées à la COVID-19.

Oscar Nunez s'attend à un strict minimum de la part de son employeur : de l'information de base au sujet du coronavirus, dont un numéro de téléphone.

Si l'un d'entre nous tombe malade, nous ne savons même pas qui appeler, dénonce-t-il.

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