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« Et puis, comme ça, on s’est mis à parler de la mort »

La crise actuelle nous oblige à affronter ensemble et en même temps l’idée de la mort.

Deux personnes portant des masques poussent un chariot sur lequel est posé un cercueil.

Des employés d'une maison funéraire transportent le cercueil d'une personne décédée de la COVID-19, à Madrid.

Photo : Reuters / Juan Medina

« J’ai eu peur de mourir quelques fois dans ma vie. Des moments ponctuels avec des menaces évidentes. Je me suis fait attaquer par des brigands en Russie quand je participais à La Course autour du monde », me raconte le documentariste Manuel Foglia au téléphone.

La voix de l’artiste s’étouffe, c’est l’émotion. Court silence au bout de la ligne. L’homme de 54 ans reprend son souffle.

Ça m’a frappé ce matin en faisant mon jogging : je vais peut-être partir. C’est possible. Il est temps que je m’occupe de mes affaires, il me confie.

Je me sers le plus souvent de Facebook comme d’un babillard géant.

J’y cherche des recommandations de balades, un terrain de camping sur le bord d’un lac, un restaurant sympathique ou un plombier fiable. Cette fois-ci, je cherchais un notaire.

Manuel Foglia, avec qui j’ai souvent des échanges virtuels où nous nous moquons joyeusement de certains travers de notre époque, m’a recommandé la sienne et m’a demandé pourquoi je cherchais ce type de professionnel.

Je lui ai expliqué que j’avais parlé à un ami médecin, la veille, qui m’avait confié avoir refait son testament la semaine dernière en toute urgence. Je lui ai dit que je me demandais si beaucoup de monde avait eu ce réflexe.

Calice de temps de marde, m’a répondu Manuel. J’ai justement fait des démarches en ce sens hier.

Et c’est ainsi qu’en lieu et place de nos conversations habituelles, nous avons parlé de la mort.

Parce que ce satané virus, et sa courbe obsédante, nous convie collectivement à envisager la finalité de nos existences, ce que personne n’a envie de faire au quotidien.

Nous savons tous qu’un jour, bien sûr, mais pas aujourd’hui! Ni demain! Ni dans un mois ou un an... Il y a tant de gens à aimer, il y a tant de choses à faire.

Il a fallu que cette crise-là arrive pour que je pense sérieusement au legs, me dit-il. Qu’est-ce que je veux laisser à mon fils? Au-delà du matériel, comment on transmet au-delà de la vie?

Pas encore de ruée vers les notaires

Ni la Chambre des notaires ni l’association des notaires n’ont été en mesure de me dire s’il y avait une hausse remarquée de demandes dans les études pour des testaments.

Certains notaires m'ont dit qu’ils avaient plutôt enregistré une baisse des demandes, d’autres sont pas mal dans le jus.

On a un peu plus d’appels, mais ce n’est pas le phénomène papier de toilette, me raconte Caroline Reilly, notaire à Rosemont.

Elle explique que, très souvent, les gens remettent à plus tard l’écriture d’un testament, procrastinent, n’aiment pas penser à ça.

Mais la crise actuelle en éveille certains, dit-elle.

François Bibeau, président de la Chambre des notaires du Québec, me confirme d’ailleurs que des juristes du ministère de la Justice travaillent actuellement avec la Chambre sur un projet de décret gouvernemental qui viendrait assouplir certaines règles afin de favoriser, par exemple, la réception de signatures à distance.

Ils travaillent jour et nuit et ça devrait aboutir dans les prochains jours, promet-il.

Tirer l'ordre du chaos

L’anthropologue Luce Desaulniers, professeur émérite à l’UQAM, s’intéresse aux rapports des humains à la mort depuis 1976.

La mort, c’est le grand désordre, le chaos, la destruction de notre individualité, souligne-t-elle. Faire son testament, c’est une réponse à ça. Ce n’est pas pour rien qu’on dit "mettre de l’ordre dans mes affaires" quand on évoque l’acte testamentaire.

L’anthropologue explique qu’il est sécurisant de faire un testament et voit d’un bon œil la pulsion.

C’est un mouvement qui traduit une responsabilisation sur une base individuelle, la capacité de voir plus loin que son nez, fait-elle valoir.

Manuel Foglia est sorti sur son balcon pour me montrer, avec son téléphone, l’organisation sanitaire qu’il a mise en place pour nettoyer ses chaussures avec du désinfectant.

En ce moment, il me dit, la mort peut être au coin de la rue pis, fuck, j’ai plein de choses à faire avant dans la vie.

– C’est peut-être un peu quétaine, mais c’est vrai, Manuel. Avoir peur de mourir, ça donne envie de vivre.

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