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Envoyé spécial

À Barcelone, une application permet aux aînés de rompre avec la solitude

Avec déjà plus de 6000 morts et près de 80 000 personnes infectées, l’Espagne tente péniblement de surmonter la pandémie de coronavirus. Là comme ailleurs, les personnes âgées sont particulièrement vulnérables.

La dame est assise dans sa salle à manger. Il y a une tablette et un téléphone cellulaire sur la table.

Isabel Font Franquesa, 93 ans, rencontrée chez elle le 9 mars 2020, en des temps meilleurs.

Photo : Radio-Canada / Benoît Chapdelaine

« On n’est pas seuls, on sait que la mairie est de notre côté. S'il y a une alerte ou n’importe quoi, ils sont là, ça y est », se réjouit Josette Jegoudez Le Fur, une veuve de 74 ans du quartier Santz, abonnée à l’application Vincles depuis l’été dernier.

Barcelone a lancé Vincles (Nouvelle fenêtre) en 2017 avec l’aide financière de la fondation Bloomberg. Utilisée sur les téléphones intelligents et les tablettes, elle permet à ce jour de garder le contact avec 2400 personnes âgées vivant seules et se révèle précieuse en ces temps de pandémie.

Les personnes âgées peuvent y consulter le grand quotidien local, Vanguardia, en plus d’avoir accès à leur famille et leurs amis en quelques clics, le tout sous la supervision d’un animateur ou d’une animatrice bien visible à l’écran.

Vincles a ajouté récemment un service d’information sur le coronavirus pour répondre aux demandes des usagers. Il est disponible tous les jours de 8 h à 13 h.

Je ne l’ai pas utilisé parce que je me sens bien, mais je le regarde, indique Josette Jegoudez Le Fur. On peut s'écrire, se téléphoner, se voir par vidéoconférence, surtout les personnes seules, ça aide. Un infirmier et un docteur vous répondent.

La dame souriante est attablée dans une jolie cour.

Josette Jegoudez Le Fur, chez une amie à Barcelone en octobre 2019, en des temps meilleurs.

Photo : Radio-Canada / Courtoisie de Ilama Josette Jegoudez Le Fur

Comme les personnes âgées sont maintenant confinées à leur domicile, Vincles fonctionne plus que jamais, constate le responsable des services aux jeunes et aux personnes âgées de la Ville de Barcelone, Enrique Cano Gil. C’est encore plus utile pour combattre la solitude et l’isolement maintenant.

La capitale catalane abrite environ 90 000 personnes âgées vivant seules dans leur logement, soit une personne âgée sur quatre. La moyenne d’âge des abonnés à l’application Vincles est de 82 ans.

Pour combler les besoins d’amitié et de compagnie

Deux participantes se sont rencontrées avec Vincles, indique Enrique Cano Gil. Elles habitaient sur la même rue depuis 40 ans, mais ne se connaissaient pas. Elles sont maintenant amies.

Je n’ai pas besoin d’aide financière, mais d’amitié ou de compagnie, oui, confie Isabel Font Franquesa, 93 ans, rencontrée quelques jours avant l’instauration de l’état d’urgence en Espagne dans son appartement du quartier Eixample, décoré en hommage à Gaudi et Miro.

Les activités sont actuellement réduites au minimum, mais, en temps normal, les responsables de Vincles organisent à l’occasion des rencontres entre les membres d’un même quartier, par exemple dans un café.

Isabel me voit toujours dans une petite fenêtre sur l’écran, précise Helena de la Torre Texidó, l’animatrice de Vincles pour le quartier Eixample. On prend le temps de consolider les liens, et après ils se parlent davantage en ligne, se demandent comment ça va. Ça brise leur sentiment de solitude, ils se sentent ensemble.

La jeune femme enlace son aînée. Les deux sont souriantes.

Isabel Font Franquesa à son domicile, en compagnie d'Helena de la Torre Texidó, le 9 mars 2020, en des temps meilleurs.

Photo : Radio-Canada / Benoît Chapdelaine

Isabel, professeure d’anglais à la retraite — qui dit avoir des projets pour encore 10 ans — , signale que Vincles lui permet de communiquer tous les jours avec des personnes de son âge qui partagent les mêmes goûts et valeurs.

Je préfère peu de relations avec des gens intéressants que beaucoup de relations avec des gens qui disent des choses stupides!

Isabel Font Franquesa, 93 ans

En temps normal, elle dit trouver ainsi des compagnes pour assister à des concerts ou à des pièces de théâtre par exemple, pas pour parler de maladies. Depuis cette entrevue et l’imposition du confinement, elle préfère ne pas commenter sa situation, car son état de santé s’est détérioré.

Barcelone fournit aussi, sur recommandation des médecins, de petits systèmes d’alerte que les personnes âgées seules portent au cou. Elles peuvent communiquer facilement avec les services d’urgence au besoin. Vous voulez que j’essaie? demandait en badinant Isabel Font lors de notre passage.

Après l’application Vincles, Barcelone expérimente cette année une autre technologie pour contrer l’isolement des personnes âgées. De petits robots blancs munis de caméras à la place des yeux iront cohabiter avec des personnes âgées seules en leur demandant par exemple si elles ont bien pris leur médicament à telle heure.

Le robot enregistre les informations et peut les transmettre à des intervenants pour détecter un éventuel problème. Il ne doit cependant pas tout enregistrer pour des raisons de vie privée, souligne Enrique Cano Gil.

Surtout des femmes

Quatre-vingts pour cent des personnes qui utilisent Vincles sont des femmes. Pourquoi si peu d’hommes? Notamment parce qu’en Espagne, comme au Canada, l’espérance de vie est plus élevée pour les femmes, 86 ans, contre 80 ans pour les hommes. L’Espagne est l’un des pays où on vit le plus longtemps.

L’application a suscité l’intérêt du Japon, de la Corée du Sud et de Singapour, qui y voient une manière d’accompagner les personnes âgées seules, de plus en plus nombreuses dans ces pays.

Les femmes représentent également 80 % des 3000 personnes âgées seules aidées par les Amigos de los mayores, la branche espagnole des Petits frères des pauvres, une organisation également présente au Québec.

Quand l’homme a des difficultés importantes, il prend peut-être des mesures plus draconiennes que les femmes. C’est une hypothèse qu’on veut vérifier, souligne son directeur, Albert Quiles, en rappelant que le taux de suicide est plus élevé chez les hommes que les femmes âgées.

L'homme est assis sur un banc dans un parc de Barcelone. Plus loin, une dame seule sur un autre banc.

Albert Quiles, directeur des Amigos de los mayores, croit qu'avec la crise du coronavirus, Barcelone va changer à tout jamais. Photo prise le 13 mars 2020.

Photo : Radio-Canada / Benoît Chapdelaine

Ce vendredi 13 mars, au moment de notre passage, Albert Quiles est seul au bureau des Amigos, sur une petite rue discrète à deux pas de la célèbre Sagrada Familia. Tous les employés travaillent à la maison quelques heures avant le déclenchement de l’état d'urgence sanitaire en Espagne. Il tente de mesurer l’impact du coronavirus sur les personnes âgées qui y survivront, et sur le reste de la société.

Maintenant c’est un moment de crise, un moment difficile, dit-il. On espère que le virus va transformer notre individualisme en une société plus solidaire. C’est une occasion parfaite de faire émerger la solidarité et de prendre conscience de la situation des personnes âgées et voir comment on veut vivre notre vieillesse.

Les Amigos de los mayores souhaitent sensibiliser la jeunesse à la solitude. Une fois que le pays aura traversé cette crise, on veut accompagner les jeunes dans les écoles. On va parler de la solitude pour préparer un avenir sans solitude.

Si cela fonctionne, il y aura moins de personnes âgées qui en souffriront, parce qu’on aura fait un travail comme société de parler, de travailler et de trouver une manière de lutter contre la solitude durant toute la vie.

Chose certaine, la pandémie de 2020 laissera des souvenirs indélébiles à plusieurs générations, qui se rappelleront à quel point elle a frappé parents, grands-parents et amis.

La dame, souriante, s'appuie à une balustrade.

L'experte en vieillissement Mercè Perez Salanova. On la voit ici devant le centre culturel CaixaForum Barcelona, le 9 mars 2020.

Photo : Radio-Canada / Benoît Chapdelaine

Vivre la solitude sans la subir

Mercè Perez Salanova, experte en vieillissement de l’Université autonome de Barcelone et auteure de nombreuses publications sur la solitude, partage quelques réflexions :

La différence

C’est très important de souligner la différence entre vivre seul et subir la solitude. Vivre seules, pour beaucoup de personnes âgées, c’est une bonne manière de vivre sa vie.

La première fois

Pour les générations actuelles de femmes octogénaires et nonagénaires, c’est peut-être la première fois qu’elles vivent seules. C’est un point très significatif. Ce sera différent pour les autres générations comme les baby-boomers; ils auront eu beaucoup plus d’expériences de solitude.

Une amie heureuse d’être seule

Elle a 88 ans, elle habite seule, elle sort, elle voit des gens, mais elle n’a pas le vécu de la solitude. Elle est heureuse, à l'aise avec sa solitude. Elle a une grande famille, mais elle dit avoir besoin d’être seule avec elle-même, avec du temps et de l’espace comme ça.

Les pertes

La solitude est reliée aux pertes, soit des pertes de relations, soit des pertes de situations. C’est pour ça que souvent pour les hommes, il y a des pertes très importantes de réseau social après la retraite. Pour les femmes, il y a des réseaux sociaux plus variés, plus élargis. Donc, pour elles, les pertes seront beaucoup plus avancées dans la vie et pas au moment de la retraite spécifiquement.

La technologie

La technologie sera un moyen, pas une fin, parce qu’ici à Barcelone, mais également à Montréal, Québec et Sherbrooke, nous pouvons avoir beaucoup de contacts avec notre téléphone, notre tablette, mais n’en avoir aucun avec qui partager les bons moments, et surtout les moments difficiles.

Le côté positif

Le côté positif de la solitude, c’est permettre d’être plus connecté avec soi-même. Parce que la solitude, c’est le silence, le silence personnel. Tu peux écouter David Bowie ou Beethoven, mais la solitude te permet d’être en contact avec toi-même. C’est très important pour vivre la vie, pas pour gérer la vie, pour vivre la vie.

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