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Cinq questions au chef des urgences d’un grand hôpital parisien

Philippe Juvin, patron des urgences de l’hôpital Georges-Pompidou, à Paris, est l'un des premiers médecins à avoir sonné l’alarme sur l’épidémie de COVID-19.

Un médecin porte un masque protecteur respiratoire.

Philippe Juvin est patron des urgences de l’hôpital Georges-Pompidou, à Paris.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

À 56 ans, c’est un homme visiblement fatigué par les dernières semaines que nous retrouvons devant une tente aménagée à la hâte pour accueillir un surplus de patients juste à côté de la rampe où les ambulances amènent de plus en plus de patients atteints du coronavirus.

L’un des premiers à avoir sonné l’alarme sur l’épidémie de COVID-19 s’interrompt par moments pour laisser passer une quinte de toux derrière le masque qui lui recouvre le nez et la bouche. A-t-il été testé pour la maladie? Le médecin urgentiste ne souhaite pas le dire. Voici cinq questions auxquelles il a bien voulu répondre.

Quelle est la situation dans votre hôpital aujourd’hui?

Philippe Juvin : On a un peu plus de monde tous les jours. Les gens viennent plus. Ils sont vraiment graves. On hospitalise de plus en plus de monde. Pour vous donner une idée, en moyenne, on hospitalise 15 % des patients qui se présentent à l’urgence. Là, on en garde la moitié, ce qui est déjà un témoin de gravité, et puis on a l’impression qu’ils sont aussi à capacité d’aggravation rapide. On a des patients qui sont arrivés sur leurs deux jambes et qui passaient en réanimation quelques heures plus tard.

On a du mal à voir des facteurs prédictifs d’aggravation, c’est-à-dire entre celui dont l’état va s’aggraver et celui dont l’état ne va pas s’aggraver; souvent, on a du mal à faire la part. Et c’est ça, un des éléments très déroutants dans cette affaire. C’est très nouveau pour nous tous. C’est ça, la situation.

Quel est le profil actuel des patients que vous admettez à l’hôpital?

Philippe Juvin : Les patients qui s’aggravent sont plus fragiles, c’est-à-dire qu’ils ont des comorbidités, essentiellement des maladies cardiaques ou du diabète. Mais, dans le lot, il y a quand même des gens relativement jeunes. J’ai en tête l’histoire d’un homme de 45 ans qui est venu hier et qui n’avait aucun antécédent particulier, plutôt sportif, pas un fumeur, et qui s’est aggravé très rapidement.

Donc, ça reste vrai que les patients les plus graves sont les patients les plus âgés, et avec le plus de comorbidités; c’est vrai. Mais, sur le lot, on a des patients qui ne présentent aucun des critères habituels de terrain sur lesquels pourrait prospérer de manière grave la maladie et qui, pourtant, s’aggravent.

À quel moment avez-vous réalisé l’ampleur de la crise sanitaire qui s’annonçait pour la France? Que le scénario chinois, le scénario italien étaient ce qui s’annonçait aussi chez vous?

Philippe Juvin : Dès le premier patient que nous avons reçu, un Chinois de passage. Le tout premier en France. L’urgentiste qui l’a traité m’a appelé dès qu’il s’est présenté, inquiet. Il a consulté différentes instances, et on lui disait que ce n’était pas le coronavirus, mais nous avons décidé de l’isoler immédiatement; nous, on croyait que c’est ce qui se passait en voyant ses symptômes, et qu’il serait loin d’être le dernier. On a eu du flair, disons.

À ce moment, j’ai aussi fait un constat d’impréparation; pas tant dans les hôpitaux que dans tout le système de santé. Nous, ici, avons l’avantage de travailler dans un grand hôpital; on a du monde, on a des masques, on a ce qu’il faut.

On est frappés, en revanche, par la très grande pauvreté d’un certain nombre d’hôpitaux en périphérie, par les maisons de retraite qui n’ont même pas de masques à donner à leurs soignants pour aller voir les patients et ainsi éviter une co-infection d’un patient à l’autre.

Il y a aussi les médecins de ville, les dentistes – qui sont ceux qui mettent la main au fond de la gorge des gens; vous voyez, ils n’ont même pas de masques, ils n’ont pas les masques qu’il faudrait...–, les infirmières libérales; bref, on a l’impression d’avoir un système de santé curieux avec des capacités extraordinaires. Je dis souvent que dans notre hôpital, on a inventé le cœur artificiel – dont tout le monde a parlé –, mais, en même temps, les médecins qui sont autour de nous, en ville, n’ont pas de masques. C’est assez curieux.

Du personnel médical échange des documents autour d'une table.

Du personnel médical, qui porte des vêtements protecteurs et des masques, prépare du matériel pour des consultations dans un centre d’urgence de la COVID-19 en banlieue de Paris, le 26 mars 2020.

Photo : Reuters / Gonzalo Fuentes

Vous avez été réélu maire de La Garenne-Colombes au premier tour des élections municipales, dont la tenue a été vivement critiquée. Aujourd’hui, on voit de plus en plus de travailleurs de ces élections qui sont contaminés par le coronavirus. Est-ce que c’était une erreur de tenir le premier tour des élections municipales?

Philippe Juvin : Écoutez, le président de la République, trois jours avant le premier tour, a expliqué que le conseil scientifique lui avait donné le feu vert. Enfin, voilà : il a suivi les conseils du conseil scientifique. Si vous voulez, les élus ne prennent pas des décisions que parce qu’ils sont éclairés par des experts.

Rétrospectivement, moi-même, je me disais à l’époque : oui, il faut la faire, cette élection, puisque les experts nous disaient qu’on pouvait. Mais je me demande si on ne s’est pas collectivement trompés. Ce serait facile de dire qu’on paie le prix de ça. Mais ce n’est pas ça.

Je pense qu’on paie le prix de l’aveuglement collectif. En fait, tant que vous n’êtes pas dans l’orage, vous pensez que l’orage ne va pas arriver. On paie le prix du sous-équipement évident de tas de matériels. On n’a pas assez de masques, mais aussi, on n’a pas assez de tests pour tester l’ensemble de la population.

Par exemple, dans une maison de retraite, on devrait tester tout le monde. Pour séparer les gens positifs et les gens négatifs, et vraiment opposer un mur à la propagation de cette épidémie. On est vraiment un pays curieux. Un grand pays, mais qui est un pays imprévoyant. Insouciant. Se croyant en dehors d’atteinte des fléaux qui peuvent frapper les autres. C’est très français. Dans notre histoire, on a souvent payé pour ça.

Ces tests de dépistage, faudrait-il en faire plus et avant la levée du confinement, comme souhaite le faire le gouvernement?

Philippe Juvin : Je pense qu’il était nécessaire de confiner tout le monde, et il faut rester confiné, qu’il n’y ait pas d’ambiguïté. En même temps, la manière intelligente de faire les choses, ce serait de tester un maximum de monde et de confiner différemment les gens, de mettre à part ceux qui sont positifs de ceux qui sont négatifs.

Si je vous renvoie chez vous en vous disant « restez confiné », mais que vous êtes malade avec votre fils, votre père ou votre mari, vous n’êtes pas malade, mais vous allez les infecter.

Le confinement doit être accompagné d’une politique de dépistage très importante. Il faut séparer les populations positives des autres tout en restant confiné, mais séparément. C’est comme ça qu’on va arriver à freiner la contagion.

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