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Fin juillet à Split Landing, de Julie Bouchard

Portrait en couleur, sur fond gris, de l'autrice Julie Bouchard. Elle porte les cheveux attachés et un col roulé noir. Elle sourit légèrement, bouche fermée.

L'autrice Julie Bouchard

Photo : Frédéric Bouchard

Radio-Canada

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Cette nouvelle inédite a remporté le Prix de la nouvelle Radio-Canada 2020.

Les opinions exprimées par les auteurs et autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certaines personnes pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

Fin juillet à Split Landing

C'est un été de folle canicule et de crimes irrésolus. D’est en ouest du pays, sur une superficie déconcertante de dix millions de kilomètres carrés – couverte de quantité de lacs, d’une poignée d’assassins et de végétations touffues, jaunies – les gens ont fermé les fenêtres de leur maison, tiré les rideaux poussiéreux, verrouillé les portes et installé de puissants climatiseurs qui, par un subtil effet d’ironie, refroidissent leurs angoisses tout en réchauffant davantage l’extérieur.

Au matin du vingt-six juillet, les thermomètres de Split Landing indiquent déjà trente-quatre degrés Celsius à l’ombre des grands résineux, et le journal national, livré à l'aube et lancé à bout de bras sur les perrons par un Gerry Gaston déjà en sueur, titre en une : Deux adolescents, soupçonnés des meurtres d’une fleuriste et d’un jeune couple de vacanciers néerlandais, évanouis dans la nature. Sous la photo des visages poupins des garçons, un second article, dont on discutera moins, annonce que ce mois de juillet sera sans doute Le mois le plus chaud jamais enregistré sur la planète.

Dans une pièce sans âme, loin de tout soleil, Sue Sawyer conclut à l’instant, avec une bouche étonnamment pâteuse pour l’heure, sa revue de presse pour la station CKSV en signalant justement que « Greta Thunberg, cette militante suédoise de seize ans pour le climat, s’embarque sur un bateau zéro carbone pour l’Amérique », que les « feux brûlent encore en Amazonie », et que « les policiers de la Gendarmerie royale commencent une chasse à l’homme dans la forêt des environs pour retrouver deux meurtriers en fuite et demandent à tous les habitants de rester enfer, enfer – voyons – enfermés », mot sur lequel Sue bute deux fois.

Inhabituel.

Sur les accords en mi et la majeurs de Born to Run qui suivent le dernier enfermés, elle enlève ses écouteurs, déglutit, puis essuie une larme inattendue qui roule sur l’une de ses joues alors que les cordes vocales de Bruce se mettent à vibrer.

In the day we sweat it out on the streets.

C’était donc aujourd’hui – après deux décennies de lecture de nouvelles locales, nationales, internationales, après la guerre en Afghanistan et celle en Irak, après les typhons, les tsunamis, les tueries de masse aux États-Unis, après les dix ans au pouvoir de Steven Harper, les élections de Trump, de Bolsonaro, la mort de David Bowie, après les deux cents millions de migrants et les enfants à la frontière du Mexique et des États-Unis séparés de leurs parents – que ça lui tombait dessus : la nouvelle de trop. Celle qui vous laisse front aplati sur une table, bras pendants le long des tibias, morve au nez, débinée sur un air de Springsteen.

À moins que ce soit, tout banalement, et cela n’est pas exclu, la faute de Paul, cette regrettée première larme qui a coulé?

Peu importe la cause, Sue prendra congé demain, annonce-t-elle à Barry, le réalisateur d’Une autre journée, qui la tient maintenant par les épaules, impuissant, alors qu’elle s’agite au-dessus de son faux sac Louis Vuitton à la recherche de ses clés, ne trouvant que ses verres fumés, qu’elle installe devant ses yeux gonflés.

« Bye-bye, Barry, je pars chez moi me mettre à l’abri. »

Ne reste plus dans l’air du studio B qu’un mélange d’effluves capiteux de pralines, de patchouli et de fruits rouges d’Angel, de Thierry Mugler, dont Sue Sawyer s’approvisionne au duty free shop de chaque aéroport où elle s’arrête, et l’impression, aussi peu subtile que cette affligeante odeur, d’une menace imminente.

Sur une terre isolée de la pointe nord-est de l’une des provinces composant ce merveilleux pays, Matt Silver, quant à lui, encore à moitié endormi bien qu’il soit midi, éteint la radio comme Sue Sawyer appuie sur l’accélérateur de sa Hyundai Santa Fe, ramasse, sous les rayons de soleil accablants de ce mercredi, le journal lancé sur le balcon six heures plus tôt par Gerry Gaston, lit la manchette, lève la tête et plisse les yeux sur la cime des arbres de la forêt qui le ceint au moment où deux rapaces survolent les épinettes blanches et que Sue atteint la limite de vitesse sans la dépasser.

Méditatif, il crie à Cindy à travers la porte-moustiquaire :

« Faudra être vigilants, babe. »

Babe sort de la toilette, boudeuse, nu cuisses, allume sa première Player’s Light King Size de la journée et fixe à son tour, à travers les fenêtres sales de leur maison mobile, sans aucun état d’âme particulier, comme elle examine et envisage d’ailleurs toute chose en cette vie, le ciel d’un bleu serré au-dessus des saules rachitiques.

« Vigilants pour quoi? »

Matt s’approche d’elle, probablement bandé, passe une main sous sa camisole blanche qui accentue son bronzage, la remonte vers ses seins proéminents, chauds, doux, mous, les tâte, répond à la question sous les croassements d’une corneille qui crie depuis le matin.

« Paraît que deux tueurs se promènent dans le coin. »

Cindy tire sur la Player’s Light, inspire profondément, et rejette dans l’air suffocant de ce vingt-six juillet, tête penchée vers l’arrière, bouche en O, sa fumée en ronds parfaits qui s’immobilisent, du plus grand au plus petit, au-dessus du crâne de Matt, l’auréolent une fraction de seconde, avant de s’aventurer par-delà la forêt, par-delà les toits et ce début d’effroi pour finalement s’évanouir dans l’atmosphère de Split Landing, au-dessus du soixante-trois, rue Thompson, où Sue Sawyer s’assurera sous peu que toutes les portes, que toutes les fenêtres sont fermées, que le système d’alarme est activé. Parfait. Épuisée, elle se couchera ensuite au deuxième étage de sa maison préfabriquée, un mouchoir chiffonné près du cœur, deux traits verticaux de mascara sur les joues, sous un filet d’air conditionné à dix-sept degrés Celsius, avec, pour seule compagnie depuis que Paul est parti, Gary, son chat siamois de huit ans, qui s’installe justement à la fenêtre, prêt à miauler devant toute apparition suspecte autour de la demeure : un écureuil, un oiseau, deux tueurs.

Située sur la rive est du fleuve Carlton – principal affluent, indiquent les atlas, de la plus grosse baie du pays – cette ville de Split Landing, inconnue des huit milliards d’humains vivant ailleurs sur le globe, abrite, sous cent soixante-sept toits, une population de quatre cent soixante-huit habitants passablement inquiets depuis ce matin. D’ici la fin de la journée, ceux qui possèdent des armes à feu – en tout anonymat depuis le démantèlement du registre national en deux mille douze – vont les sortir des placards et les placer au pied des lits, près des portes, à portée de main, chargées.

Tel Matt, qui cherche à l’instant, en soulevant tout ce qu’il peut soulever, sa carabine.

« Babe, as-tu vu mon fusil? »

Cindy, maintenant inerte sous le soleil, une tasse de café instantané en équilibre sur un genou, une deuxième cigarette se consumant seule entre le pouce et l’index, n’a pas vu le fusil, non. Elle déteste les fusils, Cindy. Elle déteste toutes les armes, en fait. Elle déteste surtout son père pour avoir pointé la sienne sur sa mère un soir de janvier mille neuf cent quatre-vingt-treize, avoir tiré trois fois, avoir retourné l’arme contre lui, puis avoir tiré de nouveau, en se ratant. « J’ai vu rouge » demeureront ses seuls mots de regret.

Dure fin de juillet, en somme, où les records de températures occupent les manchettes, où les souvenirs de sang et de cris se raniment et où la routine quotidienne s’interrompt le temps d’une chasse à l’homme.

De la pointe de sa gougoune, Cindy écrase sa cigarette et se retourne vers Matt qui s’agite à l’intérieur, cherche, sue sous l’effort. Elle observe son corps, comme s’il s’était métamorphosé, vu du balcon, en un corps étranger, disloqué, inintéressant : un dos de brute, une nuque épaisse, des triceps surdimensionnés, une tête plate où pointe un malheureux début de calvitie ainsi que, plus bas, deux ridicules petits pieds. L’enveloppe de Matt. De Matt Silver. Né à Split Landing. Et qui certainement y mourra. Ce Matt, une fois restauré dans une vision plus globale, intimiste, que Cindy aime, au fond (mais qu’est-ce, dites, qu’est-ce vraiment, aimer quelqu’un?), mais l’aimant peut-être un peu différemment depuis qu’elle embrasse, sous des odeurs de pétrole, Jessica Parker une fois par semaine dans les toilettes de la station-service sur la route menant à Stanley.

Curieuses affaires, s’ajoutant à la chaleur, à la peur et au crime, que la tentation, que le désir, que la transgression.

Le monde, autant à l’extérieur des maisons qu’à l’intérieur des êtres, se trouve dans un piètre état en cette chaude journée du vingt-six juillet où une goutte de sueur, tiens, roule justement entre les seins de Cindy.

Elle essuie la goutte, ferme les yeux, soupire un peu, songe à la main de Jessica sur sa joue, se souvient de la voix cassée de celle-ci qui lui confiait la semaine passée au bord des larmes « tu m’intéresses autant que tu m’effraies ».

Et, dans un prolongement de pensée, comme cela lui arrive parfois, elle ouvre calmement son esprit à l’ensemble des filles de la planète, se demandant : combien, sur trois milliards, pleurent, s’ennuient, accouchent, combien jouissent, souffrent, combien crient, meurent, sont battues, ont peur jusque dans leur os à cette précise seconde où elle entend Matt crier dans un vulgaire spasme de soulagement : « Je l’aiiiiiii! »

Matt qui tient à son fusil presque autant qu’à Cindy.

Sa Cindy.

Qu’il aime « comme un fou », a-t-il expliqué à Frankie, l’autre midi, à la halte routière pour camionneurs où ils s’étaient arrêtés pour manger – entre deux voyagements de matières dangereuses sur des routes en piètre état – des burgers steak.

« Il y a quelque chose en elle, comment dire, Frankie, de mystérieusement inébranlable. Oui, c’est ça. Une énigme et de la force. »

Frankie avait continué à manger son burger steak sans lever les yeux une seule fois de son assiette. S’il trouvait parfois Matt un peu trop opaque (mystérieusement inébranlable?!), Cindy lui semblait, elle, franchement ordinaire.

Certes, certes, la culture de Cindy, en apparence, était modeste; ses connaissances en matière d’histoire et de géopolitique, limitées; et ses références en matière d’amour et de famille, on le comprenait maintenant, quasi inexistantes. Sa bibliothèque ne contenait pas, comme la vôtre, ou comme celle de Sue Sawyer – qui avait enfin réussi à s’endormir – des centaines de livres, et, par conséquent, Cindy n’avait jamais lu ce cher Durs Grünbein (À la longue, il n’y avait que ça, ici : un paysage), pas plus que la bien-aimée Virginia Woolf (Je veux m’obliger à regarder en face la certitude qu’il n’y a rien. Rien pour aucun de nous), encore moins ce Céline (C’est des hommes, et d’eux seulement, dont il faut avoir peur, toujours).

Mais elle savait pourtant, contrairement à Sue, à Matt et à Frankie, elle savait pourtant quelque chose d’essentiel concernant le réel et ce problème de la peur affaissé en son centre qui ne s’apprenait pas dans les livres.

Ainsi se tenait donc Cindy devant la vie : comme étant revenue de tout. Mais comme si tout, d’une seconde à l’autre, menaçait encore d’arriver.

« Juste au cas. Je le mets là. »

Matt embrassa Cindy sur la bouche et chargea le fusil.

Peut-être lui dirait-elle, un jour, bientôt, demain, pour Jessica.

Puis ses yeux s’égratignèrent quelques secondes sur l’arme.

La dernière fois que Matt l’avait utilisée, c’était l’automne dernier, lorsqu’il avait tué un orignal de trois cent cinquante kilos, aidé par Tom Smith, le nouveau voisin sur la gauche.

Tom, qui vient également de sortir son fusil de chasse et contemple, en tenant la main moite de Judy dans la sienne, les épinettes blanches et noires, les saules rachitiques, les mélèzes, les bouleaux, les pins gris et rouges qui les entourent eux aussi.

« Nous n’aurions jamais dû déménager ici, dans cette maudite forêt. »

Judy. Elle haïssait Split Landing. Elle haïssait la nature tout autant que les animaux qui y vivaient.

On avait d’ailleurs vu, le mois dernier, des ours, affamés, rôder tout près des maisons, et un coyote s’était récemment attaqué à un enfant. Judy avait toujours eu peur des animaux et, depuis ce matin, encore plus des humains.

« Des meurtriers en liberté dans notre cour. Je ne dormirai plus, Tom. »

À quelques centaines de mètres des Smith, les Carver, eux, moins au courant de l’actualité, jouissent simultanément pour la première fois de leur vie. Sur le puissant cri de plaisir de Nancy Carver, qui envahit chaque particule d’air de Split Landing, arrivent de l’ouest, en hélicoptères, les policiers de la Gendarmerie royale accompagnés de leurs chiens renifleurs, d’une dizaine de drones et d’une belle grosse somme de sang-froid.

En résumé, expliquent-ils, « Nous avons trois morts, deux tueurs de six pieds quatre chacun, aperçus le vingt-cinq au volant d’un Toyota RAV4 rouge deux mille douze, se dirigeant vers l’est, probablement cachés dans un rayon de quelques kilomètres d’ici. »

Interrogée par une journaliste dépêchée sur les lieux le vingt-sept juillet, une habitante de Split Landing décrira ainsi l’endroit – dont les propos seront repris le vingt-huit dans plusieurs journaux du continent, section faits divers, sous une photo irréprochable de réalisme, où des milliers d’épinettes bordent, sous un ciel gris tungstène, une longue route de terre aride semblant mener vers nulle part : « Ici, vous savez, nous n’avons que deux lois : celles de la nature et de l’ennui. C’est une région impitoyable. Personne ne veut vraiment habiter ici. »

Pourtant, ils y vivent tous. Sauf Paul, déménagé en Alaska depuis qu’il était marié à Michelle, d’ailleurs il le regrettait – mais laissons-le là, avec ses regrets, loin de Split Landing.

Le vingt-neuf juillet, aux nouvelles de dix-sept heures, Jinny Petit – qui remplace Sue Sawyer, dont la journée de congé s’est transformée en arrêt de maladie prolongé – annonce « qu’une embarcation abandonnée, possiblement celle des deux meurtriers, a été trouvée en bordure du fleuve Carlton. »

Matt, au volant de son dix-huit roues, éteint la radio, accélère dans sa hâte de retrouver Cindy.

Sue Sawyer, elle, ronfle depuis deux heures, après avoir pris une double dose de somnifères.

Gary, le chat, miaule, mais la raison n’en est pas claire.

Les autres, un peu partout sur le territoire, prient, tremblent, espèrent bientôt une forme de délivrance.

Cindy, un peu plus tôt, a laissé une note sur la table de la cuisine avant de replacer le fusil sous le lit. « Partie prendre l’air. »

Vers vingt heures quarante-cinq, dans la chaleur de Split Landing, sur un fond de ciel mémorable aux couleurs complexes de rose saumoné, de parme vibrant et d’ocre, s’unissent, dans un écho de décibels accablants, les bruits ingrats des hélicoptères, des aboiements et des sirènes.

Avant minuit, tous ont fini par s’endormir.

Le lendemain matin, deux corps sans vie sont retrouvés, couchés côte à côte, près d’un marais. Peut-être les tueurs? Rien n’est confirmé. L’autopsie bientôt le dira.

Et lorsque, soulagés tout autant qu’inquiets, les voisins demanderont, quelques jours plus tard, Où est passée Cindy, on ne la voit plus à Split Landing, Matt restera silencieux sur son absence, muscles tendus, front huileux.


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