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Des rituels, d'Éric LeBlanc

Portait en couleur, sur fond rose pâle, d'Éric LeBlanc. Le jeune homme porte une barbe fournie et un chandail rose pâle à manches courtes. Il regarde la caméra sans sourire.

L'auteur Éric LeBlanc est en lice pour le Prix de la nouvelle Radio-Canada 2020

Photo : Atwood Photographie

Radio-Canada

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Cette nouvelle inédite est l'une des cinq nouvelles finalistes du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2020.

Les opinions exprimées par les auteurs et autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certaines personnes pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

Des rituels

On se pratique à jouir en silence.
Quand ça approche, on se murmure
« Keep a straight face »
avec l’accent des acteurs américains
et on réprime un rictus, la tension dans nos jambes.
On se met au défi de réciter des leçons sans que la voix chavire.
Faut pas que ça paraisse.
Faut que, si on nous filme en contre-jour,
on croie qu’on est simplement en train de devenir des sorciers.

Ça se passe pas dans un shack perdu,
derrière un McDo,
à côté d’une piquerie,
à Amqui,
en dessous du pont Jacques-Cartier;
dans un sous-sol bourgeois de Lebourgneuf
avec l’odeur du Lysol et du Pinesol comme seules traces de surveillance parentale.
Ça se passe dans la forêt derrière l’école
dans la fiévreuse excitation de pas-vouloir-se-faire-pogner-mais-peut-être-un-peu.
Ça se passe avec nos uniformes encore sur le dos.
Ça se passe dans l’été qui se termine,
juste avant que le froid nous écœure de vivre.

On s’appelle Tomas, Hasim, Louis.
Entre nous, on s’appelle man, buddy, garçon.
Ce qu’on fait dans les bois, on l’appelle se préparer au pire.
On voit jamais les hommes venir au cinéma.
Au mieux, ils ferment les yeux pendant que la femme halète.
S’ils sont bruyants, c’est qu’ils violent ou qu’ils tuent.
La nuit, les chambres de nos parents restent muettes.
Les professeurs rougissent quand on leur parle de notre corps.
On a compris le message :
c’est une erreur, on ne devait pas avoir de queue.
Dans la forêt, on évacue le trop-plein en silence
en se préparant à la douleur du jour où quelqu’un viendra nous amputer.
À quoi bon avoir un sexe
s’il est maudit d’avance?

À l’école, on fait tourner les têtes,
à se tenir main dans la main dans la main.
La caméra s’attarde sur les yeux qui nous détaillent,
les cases qui se ferment violemment,
cette gorge qui déglutit,
ces jointures qui craquent, des bras gonflés,
des cahiers serrés contre cette poitrine, des lèvres maquillées,
une gomme balloune qui éclate.
La cloche sonne, tout le monde se sauve en classe.
Il ne reste que nous, plan large de nous trois dans le corridor lumineux du matin.
Clin d’œil à la caméra
et le générique d’ouverture commence.

À midi,
Amy et Antoine entrent dans la cafétéria en premier.
Amy et Antoine s’assoient à la troisième table, au soleil, elle et il ont pas de boîte à lunch.
Amy et Antoine s’embrassent pendant que les élèves font la file devant les réchauds.
Amy et Antoine veulent devenir comédiens, rock stars, divas, reines, dieux.
Elle et il s’embrassent en frappant leur visage l’un contre l’autre pour en extraire la magie.
Dans les séries, ça marche : les figurants se retournent au ralenti sur une chanson des années 80,
se garrochent sur les élus pour offrir leur lasagne, leur dessert, leur cardigan, leur virginité.
Amy et Antoine s’embrassent et s’embrassent, enflammés par cette image,
jusqu’à ce que la cafétéria soit vide
et que leur ventre crampe.

On s’appelle Louis, Hasim, Tomas.
Entre nous, on s’appelle Piper, Prue, Phoebe.
Dans les marges du manuel de chimie,
on a perfectionné l’art de tracer des pentagrammes et des runes.
On vole des chandelles partout où on peut,
on fait sécher des plantes dans les dictionnaires de la bibliothèque.
On s’imagine habiter une maison victorienne et planter de l’herbe à puces au pied des fenêtres.
On se dit que les vandales venus pour nous séparer vont se piquer,
se tordre de douleur
et croire qu’on leur a jeté un sort.
Ils vont partir à la course en criant aux démons
et on va rire en faisant claquer nos talons sur le plancher
comme des taureaux.

On a des queues bizarres,
courtes ou croches, grasses ou mauves.
Rien à voir avec la porn
à laquelle on adhère pas de toute façon.
Se préparer au pire, c’est aussi assumer que tout ce qu’Internet nous a montré est faux.
Que nos parents nous ont pas tout avoué.
Dans un roman qu’on a lu, un fonctionnaire éjacule sur le plancher d’une église pour le profaner.
On a jamais pensé qu’on pourrait être en train de souiller la forêt.
C’est pas mieux que les chats, les renards, les loups.
On murmure
« Keep a straight face »
pour le respect, l’amour des lieux.
Mais en anglais,
Parce que ça sonne plus vrai, comme les chansons.

Amy et Antoine veulent partir la mode du rouge.
Amy tire des bas rouges jusqu’à la base de sa jupe réglementaire.
Antoine affiche un t-shirt rouge par le décolleté de son polo réglementaire.
Elle et il décrochent les premiers rôles au théâtre de l’école
et exigent un mouchoir pourpre, un banquet de pommes, une hémorragie pendant la bataille.
Ils persuadent quelques nouveaux de suivre le mouvement.
Pendant les trois semaines que ça dure, d’une fenêtre du deuxième étage
on aperçoit Amy et Antoine, immobiles et supérieurs,
surveillant leur petite armée de tuques, de foulards, de gants,
qui défile à l’aube
vers l’entrée des élèves.
Ça les console.
Elle et il se convainquent que tous ces soldats ont adopté le rouge
pour cacher eux aussi le sang des entailles
qu’elle et il se creusent aux ciseaux à bouts ronds
le soir avant de s’endormir.

On a essayé de nous casser.
Pendant un party de sous-sol, le plus massif des secondaires cinq
a isolé le plus boxeur de nous trois
pour l’embrasser goulûment.
Fin septembre, le plus grand des secondaires quatre
a envoyé au plus moyen d’entre nous
des photos en contre-plongée sur Snapchat.
On a attendu les infidèles
pour leur exiger des détails sur ce baiser, sur ces photos
qu’on s’est racontées avec gourmandise, en riant, en reversant du popcorn sur nos pyjamas.
« Non. Y’a fait comme ça. Bouge pas, j’te montre. »
On s’échange les souvenirs comme des cartes de hockey.

On s’appelle Tomas, Louis, Hasim.
Entre nous, on s’appelle Mercury, Mapplethorpe, Nomi.
On se fait accroire qu’on a le sida
pour essayer de comprendre notre héritage bâti sur des cadavres.
Pendant les cours de math, on se dessine des triangles roses sur le poignet.
On se donne rendez-vous aux douches pendant l’heure du dîner,
on reste habillés, on part pas l’eau,
on regarde la lumière jaune, la céramique verte, les joints blanchis,
les pommeaux d’où est déjà sorti autre chose que de l’eau,
on écoute l’écho répétitif d’une goutte qui tombe.
On s’enlace jusqu’à ce que les cours recommencent.
On retient notre souffle en essayant d’oublier personne.

On s’aime pas.
On saurait pas comment faire.
Tous nos parents divorcés attendent encore l’âme sœur.
Les profs roulent les yeux, murmurent que ça va nous passer.
Parfois, des mauvaises langues au centre d’achats nous promettent une vie de malheur.
Quand on s’est levés pendant Cyrano de Bergerac
pour crier à Roxane (incarnée par Amy) :
« Voyons ma chérie, choisis les deux »,
on s’est fait sortir.
Ça nous empêche pas de nous coller plus serré
quand Hercules attrape enfin la main de Megara dans les eaux du Styx
sur un tonnerre de trompettes.

On tire les élèves au tarot après les cours de physique pour se faire de l’argent de poche.
On éteint les néons, on allume les becs Bunsen,
on range le tableau périodique, on purifie l’air à l’encens.
Avant de commencer, on avertit les brebis égarées qu’on y connaît rien pantoute,
mais que tout ce qu’on divine se réalise
parce qu’on a le Pouvoir des trois.
D’un sac, on sort un vieux paquet Yu-Gi-Oh – bonifié de quelques cartes Pokémon –
qui traînait dans les objets perdus de l’école depuis une bonne décennie.
L’avenir se lit mieux dans les déchets de l’enfance.
Les questions tournent souvent autour d’un amour, d’un examen, d’un parent malade.
Une fois,
Antoine et Amy nous demandent si elle et il seront oubliés.
C’est la seule fois qu’on a détourné le sens des arcanes.

Amy et Antoine rafraîchissent sans cesse la page de leur événement d’Halloween.
Trop peu d’élèves ont confirmé leur présence.
Malgré les promesses d’une soirée mémorable,
d’une quantité impressionnante de bonbons,
d’alcool
et de drogues,
on planifie ailleurs des partys végane, rétro ou anti-Halloween.
Difficile de fédérer toutes ces identités,
mais il faudra bien trouver quelque chose.

Montage sur du Philip Glass inquiétant.
Le plus massif des secondaires cinq reçoit une notification.
Le plus grand des secondaires quatre lit un message et répond, un sourire mauvais en coin.
Un téléphone s’allume sur une tuque, sur un foulard, sur des gants rouges.
Amy et Antoine se regardent dans la lueur bleue de leurs ordinateurs,
en rabattent l’écran d’un même geste.
Noir.

Ils nous ont probablement vus entrer dans la forêt.
Ils portent des masques.
Cris de guerre, cacophonie de lampes de poche entre les arbres.
Sous les lames de lumière, des reflets de métal.
Ils traînent des sécateurs.
Ils veulent nous amputer,
nous, les sorcières désignées.
« Les dégueulasses, on l’sait c’que vous faites dans les bois. »
Les succubes.
« On l’sait quel genre de démons vous allez devenir. »
Les autres ostentatoirement autres.
« À soir : chasse aux démons! »
Amy et Antoine ont apporté leur cellulaire, pour retransmettre l’assaut en direct.
Ils veulent faire accroire qu’Internet dit vrai.
On ferme les yeux, on halète.
Bruits de poursuites.

La falaise.
On appelle fantômes et incantations à notre rescousse,
on force du nez pour repousser nos assaillants avec notre esprit.
Ils nous encerclent.
La lumière des flashlights nous coupe le souffle.
On se prend main dans la main dans la main.
Quelque part, l’écho répétitif d’une goutte qui tombe.
Le froid.

Certains diront qu’on s’est transformés en corbeaux ou en chauves-souris pour fuir.
Mais ce sont rien que des filtres sur le téléphone d’Amy.
On s’est jetés dans le ravin
comme les garçons sans magie
qu’on a toujours été.

La caméra peine à faire son focus sur Amy et Antoine.
Elle et il regardent l’absence de corps au bord du vide.
Il y a triomphe.
Leur vidéo est relayée sur toutes les plateformes.
Gros plan sur le baiser d’Amy et d’Antoine.
Arrêt sur image.
Un autre film qui se termine sur la victoire de l’amour, se dit-on.
Générique de fin.

*

Mais une fois les derniers noms éteints,
la musique se tait
et une bougie s’enflamme,
couvée par une main.

Mémorial devant l’école sous la pluie.
Imperméables et parapluies sombres s’alternent dans la pénombre.
Sur le parvis devant un autel
fait de cartes Yu-Gi-Oh, de pentagrammes, de branches d’arbres.

Cent fois, on a vu cette scène aux nouvelles.
On réutilise les mêmes décors, les mêmes figurants,
la même douleur sempiternelle
d’un héritage bâti sur des cadavres.
Travelling sur le groupe endeuillé.
Travelling sur celles et ceux qui se tiennent
main dans la main dans la main dans la main.
Odeur de feuilles mouillées.

Puis,
zoom sur les imperméables en retrait.
Sous trois capuchons,
on nous reconnaît.

Tonnerre de trompettes.
Il y aura une saison deux.


Les finalistes du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2020

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