•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Le sculpteur de pierre, de Mathieu Blais

Portrait en noir et blanc, extérieur, de l'auteur Mathieu Blais. L'homme porte une barbe fournie et un chapeau. Il regarde la caméra, le front plissé.

Mathieu Blais

Photo : M.-C. P.

Radio-Canada

-

Cette nouvelle inédite est l'une des cinq nouvelles finalistes du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2020.

Les opinions exprimées par les auteurs et autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certaines personnes pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

« Tout l’air d’alentour bat
Ou c’est ton sang ébloui
De se savoir vivant
Qui donne à cette roche oubliée
Par un glacier son allure
De navire flottant sur un lit
D’herbe de feuilles et d’ombre »
Michel X Côté,
Tout l’air alentour bat


Le sculpteur de pierre

Le sculpteur avait une cabane que son frère et lui avaient construite. Il l’utilisait comme atelier. Elle était située sur une Île qui n’avait pas de nom et pour laquelle il ne voulait pas en donner. Le sculpteur disait, je ne nommerai pas la création du monde. Le sculpteur disait encore, l’Île n’a pas besoin de se dire autrement, sa beauté suffit. Il agissait de la même manière avec ses sculptures, les laissant sans titre, sauf parfois pour les affubler de noms qui répétaient en écho leur évidence. « Le chasseur », pour une sculpture de chasseur. « L’ours », pour une sculpture d’ours. Et ainsi de suite. À ses yeux, même pour ses œuvres les plus abstraites, ses sculptures avaient un sens immanent. Les nommer n’ajoutait rien. Et s’il le faisait parfois, c’était pour répondre à la demande des galeristes. Cela lui semblait suffisant. Son frère et lui avaient choisi l’Île parce qu’on y trouvait de la stéatite grise en abondance, des os de baleine que les courants rabattaient sur les berges et, parfois, de l’ivoire de morse. C’était la matière première avec laquelle le sculpteur composait. Ils l’avaient choisie aussi parce qu’elle était parfaitement ronde, et en son centre s’élevait une butte. Ils avaient érigé la cabane au faîte de la butte, et la vue qui s’ouvrait sur la mer d’Ungava était parfois étourdissante. L’immensité, vue de son centre, était une force de dislocation que le sculpteur apprenait tout juste à maîtriser. Nombreux étaient ceux qui ne supportaient pas celle-ci et la solitude qu’elle appelait. Son frère disait souvent que l’Île ressemblait à une tortue, mais il n’avait jamais vu de tortue si ce n’est en photo. Le sculpteur n’avait jamais vu de tortue non plus, et bien qu’il doutât qu’il y ait des tortues aussi grosses que l’Île, il aimait l’idée d’une Île-tortue. À ses yeux, l’espace dur qu’elle avait gagné sur la mer avait effectivement quelque chose d’organique, de vivant. À plusieurs reprises, après un long séjour passé en solitaire penché au-dessus de ses sculptures, il avait eu l’impression de sentir la roche expirer, comme si l’Île dégageait des phéromones qui l’apaisaient. Les vagues qui se cassaient sur le versant nord, sans jamais sembler devoir faiblir, rythmaient la monotonie de l’Île. Le sculpteur était un homme de matière brute. Il appréciait par-dessus tout la texture de l’endroit, car sa surface était un formidable champ de blocs erratiques. Par conséquent, il n’y avait aucun chemin aménageable. Pour avancer sur l’Île, il fallait marcher prudemment sur l’axe incliné des blocs, parfois en se maintenant en équilibre sur l’arête de ceux-ci. Le sculpteur et son frère avaient bien tenté d’aménager de petites passerelles en bois, mais les vents qui balayaient la surface de toute chose à cette hauteur du monde étaient venus à bout de tous leurs ancrages. Apporter le matériel des berges en haut de la butte avait toujours été une aventure pour laquelle son frère et lui travaillaient avec détermination. Avec l’embrun, les pierres étaient souvent glissantes, et les dangers de blessures, eux, bien réels. La distance à laquelle l’Île se trouvait, l’incapacité qu’ils avaient alors de communiquer avec le continent rendait la plus petite blessure potentiellement mortelle. Le sculpteur adorait la tension que cela maintenait en lui. Et quand l’hiver sifflait son froid sur une mer démontée, que la neige s’accumulait dans ses entours jusqu’à le faire presque disparaître du monde connu, la tension atteignait en lui son paroxysme. Il se sentait alors comme le dernier homme sur terre, ou le premier. Son art, lui semblait-il, franchissait de nouvelles limites. Parfois, pour diversifier ses sculptures, il apportait du continent des bois de caribous, des cornes de bœufs musqués ou des pièces de bois flotté. Les galeries appréciaient particulièrement ce type d’insertion. Lui, moins. Il préférait la surface polie et cirée de la pierre brute qu’il faisait jaillir de ses mains. Connaissait sa dureté, ses veinages tendres aussi. Appréciait sa pure densité. Avec les cornes, les os ou le bois, il n’avait plus ses points de repère. Ses coups de burin ne lui semblaient jamais avoir la bonne force ou le bon angle. Il avait néanmoins pris l’habitude de faire ainsi, et lorsqu’il était mûr, c’est comme ça qu’il disait pour exprimer son désir de création, ou quand l’argent finissait par manquer, le sculpteur chargeait le canot long, suivait la côte pendant quelques heures puis, devant le long cap de pierre grise où la communauté avait fixé une balise de signalisation, le sculpteur prenait la mer vers le nord-est. Avec lui, il apportait aussi de la nourriture et de l’eau, de l’essence pour le chemin du retour, de nouveaux ciseaux, des rifloirs et des limes. Il avait sa carabine et des munitions. Le nécessaire pour pêcher. Par beau temps, le sculpteur faisait le chemin en cinq heures, mais il n’y avait jamais de beau temps. Et si le canot long était fiable, le moteur suffisamment puissant, les vents de travers poussaient la pince et il devait constamment travailler à maintenir le cap. Le sculpteur était bon navigateur, il avait appris de son père qui avait été pêcheur, mais il préférait néanmoins la terre ferme, la consistance du continent. La mer lui semblait une masse insondable, froide et pleine de mystère. Lorsqu’il partait ainsi pour sa cabane, il quittait femme et enfants pour le temps que ça durait. Parfois, un mois suffisait, d’autres fois plus de temps était nécessaire. La dernière fois, il avait été pris d’une sorte de frénésie aveugle et avait été incapable de lever les yeux de ses sculptures avant trois mois. Il avait ensuite été obligé de revenir les récupérer avec un plus gros bateau, car le canot long ne suffisait pas. Toutes les sculptures avaient été écoulées dans le mois qui avait suivi. Montréal, Toronto, New York et Paris – tous se les arrachaient. Les galeristes disaient que son art s’affinait. Ils lui parlaient d’une nouvelle période. Ils utilisaient des adjectifs qui ne résonnaient d’aucune façon en lui, mais ils comprenaient que les acheteurs, au sud, étaient contents. L’argent lui permettait de payer ce qu’il devait payer pour entretenir sa femme et ses enfants. Surtout, il lui permettait de repartir vers l’Île, d’acheter de nouveaux outils. De perfectionner son art. Avec les années, c’est toute l’Île qui était devenue son atelier. Le sculpteur disait souvent, je pourrais rester ici à l’année. Puis il pensait à sa femme et à ses enfants et il se reprenait en soulignant simplement qu’il s’en savait capable. Je pourrais le faire, se résignait-il alors à dire. Un jour, il avait même essayé de les emmener, de faire se rejoindre les deux univers, mais après trois jours, l’Île les avait en quelque sorte rejetés. Sa femme était tombée malade et comme la maladie ne semblait pas vouloir quitter son corps, il avait décidé de revenir vers le continent. Les enfants, quant à eux, avaient fait des rêves terribles et effrayants. Le sculpteur leur avait même construit un immense capteur de rêve. Il avait appris d’un artiste innu comment placer les pierres et tendre les cordes, mais cela n’avait pas suffi. Les enfants avaient vu des choses qu’ils ne voulaient pas voir. Après cet épisode, plus personne n’avait souhaité retourner avec lui sur l’Île. Son sol était aride et sans vie. Seuls les morceaux anciens de moraine triomphaient de la mer, et si l’Île semblait de plus en plus suffire au sculpteur, sa femme la détestait tout autant qu’il l’aimait. Le sculpteur disait alors, c’est mon travail, et mon travail en est un de solitude. Il disait aussi, l’Île n’est que la matrice, c’est encore moi qui tiens le maillet. Mais sa femme se moquait de lui. À son tour, elle disait, tu ne tiens rien du tout, et c’est ton Île qui joue dans ta tête. Elle disait encore, les pierres t’ont possédé, c’est un endroit mauvais. En fait, elle trouvait que, en plus d’être plus taciturne, il changeait physiquement – plus blême, plus droit aussi, et comme absent par moment. Une fois, elle l’avait surpris debout dans la maison, immobile comme un caribou qui dort, les yeux ouverts, mais comme si tout son esprit avait déserté son corps. Elle détestait l’Île et ses absences prolongées, mais lorsqu’il était là, maintenant, elle se méfiait de lui. Elle lui disait alors, tu n’es plus le même, tes yeux fixent l’horizon, tu pleures ta peine dans tes rêves la nuit en me réveillant. Elle lui disait encore, tu souris seulement lorsque tu charges le canot long pour repartir vers elle, alors tu siffles dans la maison comme si c’était le printemps qui entrait par toutes les fenêtres. Le sculpteur ne la reprenait pas, continuait de se taire. Puis, devant ses silences, elle prit l’habitude de ne plus rien dire, pas même lorsque ses séjours se firent plus longs et plus fréquents. Pas même après la mort de son frère. Il s’enfermait en lui, sondait ses propres silences comme si c’était des blocs de pierre desquels il pourrait faire émerger une nouvelle sculpture, mais rien ne venait. Seulement le silence, et son immobilité. Son frère avait toujours pris grand soin de lui. C’est lui qui maintenait les contacts avec les galeristes. C’est lui qui s’occupait de ses finances. C’est lui aussi qui lui disait, quand il doutait, ton art est universel, ton art est inuit. Il lui répétait toujours, ton art est un visage de pierre dure qui montre au reste du monde que nous existons. À la différence de son frère, le sculpteur ne faisait pas de politique et ne s’intéressait pas à l’argent. Du moment qu’il avait le temps et les moyens pour pratiquer son art, il était heureux. Son frère voyait le monde différemment. Et comme le jour ne pouvait pas exister sans la nuit, les deux frères se complétaient. Un soir, alors que le sculpteur était avec son frère sur l’Île, ils avaient mangé et bu en regardant le soleil d’été s’éterniser dans l’horizon. Ils avaient joué aux dards et avaient ri. Puis ils avaient parlé de choses sérieuses et avaient bu de nouveau. Et tandis que son frère lui tournait le dos, avec une pierre lourde qu’il tenait dans sa main, le sculpteur lui avait asséné un violent coup derrière la tête. Ça le tua là. Le sculpteur était habitué à la mort et au sang. Mais le sculpteur ne s’expliqua pas son geste, si ce n’est qu’il avait senti que c’est ce qu’il devait faire. Son frère parlait de plus en plus d’expansion, de mise en image et d’entrevues. Il voulait organiser des visites de l’atelier, ici, sur l’Île. Et tout à coup, c’est comme si l’air de l’Île était devenu amer et qu’il avait su quoi faire. Et il l’avait fait. Le sculpteur pleura la mort de son frère toute la nuit, bien sûr, mais au matin, sans aucune hésitation, il partit en mer avec le canot long. Il avait ficelé la dépouille à l’intérieur d’une de ses larges bâches d’atelier, lesté le tout de lourdes pierres sur lesquelles il grava un visage grimaçant. Puis, lorsqu’il fut à distance de l’Île, alors qu’il lui semblait qu’il n’entendait plus sa rumeur, il fit basculer le corps de son frère hors du canot long. La mer l’avala. La clarté de l’eau lui permit de voir le paquet couler à pic sur une bonne vingtaine de pieds, puis l’eau et sa noirceur se sont refermées sur lui. À son retour dans la communauté, le sculpteur dit à tout le monde que son frère était tombé par-dessus bord lors du voyage. Comme il ne portait que rarement sa veste de flottaison, personne ne remit la parole du sculpteur en question. Personne n’aurait eu de raison de le faire. Les deux frères étaient proches. Des chiens de la même portée, disaient les vieux du village. Des doigts de la même main, disaient ceux qui les connaissaient. Le sculpteur porta le deuil, but avec les vieux, et la communauté pleura l’un des siens comme il se doit. Et le temps passa et le désir de retourner à l’Île revint hanter le sculpteur. Alors il recommença à s’absenter. Le sculpteur n’avait jamais fait autre chose que sculpter. Il n’avait appris de personne, mais sa famille, puis la communauté, l’avaient reconnu dans son talent, l’avait encouragé. Il n’avait jamais cherché de réponse, ni voulu poser de question. L’acte de création lui suffisait. C’est son frère qui avait vu l’opportunité, et pendant longtemps, il s’était trouvé chanceux de pouvoir en vivre. Là, sur son Île, seul comme le premier homme, ou le dernier, alors que tout l’air d’alentour bat. Après la mort de son frère, il sut ce qu’il devait faire. Jeune, son père l’avait emmené à Qajartalik pour lui montrer les visages gravés. Encore aujourd’hui, il en gardait une très vive impression. Et il sut alors que sculpter la pierre pour y donner une forme ne suffirait plus. C’est l’Île qu’il allait sculpter. Comme à Qajartalik, le sculpteur commença à graver à même les blocs erratiques de l’Île des visages. Tantôt grimaçants ou faisant la moue, tantôt avec des cornes ou des dents, mais jamais de corps. Que des visages qui regardaient vers le centre de l’Île, là où trônait son atelier. Beau temps mauvais temps, il sortait avec ses outils et travaillait sans relâche. Puis un jour, juste avant que l’hiver ne revienne et n’enterre tout, il sut qu’il avait fini. Et le vent, pour la première fois depuis qu’il occupait l’Île, cessa. Le silence autour de lui l’impressionna, mais le confirma dans ce qu’il savait être la fin. Il monta en haut de la butte, jeta un coup d’œil à l’immensité tout autour et mit le feu à son atelier, puis au canot long. Et les flammes lui parurent vives et chaudes. Elles s’élevèrent longtemps dans la nuit, puis le vent se leva à nouveau et fit rougir la braise. Le froid regagna ses droits. Le sculpteur resta là, debout et immobile, entouré de ses pierres, comme si tout son esprit avait déserté son corps. Il neigea cette semaine-là et la neige recouvrit tout et le frasil et le froid rendirent la navigation difficile. Puis lorsqu’il fut le temps d’amorcer des recherches pour retrouver le sculpteur, depuis longtemps, déjà, il était trop tard. Ce n’est qu’au printemps qu’on découvrit les visages de l’Île. Le feu et les vents et les glaces avaient fait disparaître toutes autres traces. Les autorités ne trouvèrent aucun corps. Comme pour son frère alors, on porta le deuil, on but avec les vieux et l'on pleura l’un des siens comme il se doit. Et le temps passa. Et c’est uniquement parce qu’il faut bien vivre et faire vivre que sa femme prit en charge l’exploitation touristique de l’Île.


Les finalistes du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2020

Véritable tremplin pour les écrivaines et écrivains canadiens, les Prix de la création Radio-Canada (Nouvelle fenêtre) sont ouverts à toute personne qui écrit, de façon amateur ou professionnelle. Ils récompensent chaque année les meilleurs récits (histoires vécues), nouvelles (fictions) et poèmes inédits soumis au concours.

Vous aussi, vous écrivez? Participez à nos prix de la création!

Prix de poésie : inscrivez-vous maintenant!

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !

Livres

Arts