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Le grand vide

Notre correspondante en Russie Tamara Alteresco est rentrée au Canada. Trois escales et quatre aéroports plus tard, elle nous raconte comment le ciel s’est vidé de ses milliers d’avions.

Un homme est assis sur un siège dans un terminal de l'aéroport.

Un employé en pause à l'aéroport Heathrow, de Londres, assis sur un banc, regarde la piste.

Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

Il est 5 heures du matin à l’aéroport Sheremetyevo de Moscou. Il n’y a plus ici que deux des six aérogares qui sont ouvertes pour desservir les vols intérieurs et les quelques liaisons maintenues avec les grandes capitales du monde.

Au comptoir d’embarquement, l’ambiance est des plus déprimantes.

Ce sentiment d’exaltation de partir en voyage qui anime d’habitude les passagers a été remplacé par un sentiment de sauve-qui-peut.

Tous ceux qui volent aujourd’hui sont en route pour la maison dans leur pays respectif, pressés d’attraper le dernier vol avant qu’il ne soit trop tard.

L’un va au Brésil, un autre aux États-Unis.

L’espace aérien se referme d’heure en heure, et les plus importants transporteurs ont déjà réduit leurs effectifs à moins de 10 % de leur capacité habituelle.

C’est la catastrophe pour l’industrie aérienne et tous les secteurs qui en dépendent.

L’embarquement pour le vol Moscou-Londres d'Aeroflot aura pris au total dix minutes, un éclair…

Le Boeing est presque vide.

Moscou rattrapée par la réalité

Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

Pourquoi ne pas avoir choisi un plus petit appareil? je demande.

Parce qu’il sera plein au retour, m'explique une agente de bord.

Il y a des centaines de Russes qui veulent rentrer à Moscou tant que c’est encore possible; la rumeur veut que la Russie ferme son ciel sous peu. C'est une course contre la montre, me dit-elle.

Du jamais-vu! me disent les membres de l’équipage, les uns après les autres, du JAMAIS-VU.

L’avion décolle alors que le soleil se lève. Moscou rétrécit à vu d’oeil.

Quitter la Russie sans savoir quand exactement on pourra y revenir s’ajoute au surréalisme de la situation.

Le monde est compartimenté pour une durée illimitée.

C’est le silence radio dans l’avion.

C'est à l'aéroport Heathrow de Londres, une des plus importantes plaques tournantes du transport aérien au monde, que le choc est encore plus grand.

Les aérogares sont désertes comme si elles venaient d’être évacuées pour une alerte à la bombe.

On compte plus d’employés que de voyageurs dans les couloirs et les aires d’attente : douaniers, concierges, bagagistes et gardiens de sécurité.

Les boutiques sont fermées, y compris les magasins hors taxe.

Personne n'attend derrière les cordons pour passer la frontière du Royaume-Uni à l'aéroport Heathrow, de Londres.

Une frontière désertée

Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

Les quelques cafés qui offrent encore à manger vendent salades, sandwichs et croissants à moitié prix pour liquider les stocks.

Nous allons fermer demain pour de bon, m'explique le caissier, l’air complètement découragé.

Le fait d'être encore ici est une bénédiction pour un employé de l'aéroport, mais tout le monde opère avec des pertes énormes.

Le chômage attend des milliers de travailleurs.

« Demain, ce sera pire encore », me confie le père de famille. Les vols disparaissent toutes les heures.

Celui que nous devions attraper pour Montréal a été annulé, il faudra passer par Toronto, mais c’est un moindre mal dans les circonstances.

Au comptoir d’enregistrement d’Air Canada de l'aérogare numéro deux, la préposée prévient les passagers que le service à bord sera réduit au strict minimum durant les sept heures de vol.

Une bouteille d’eau et un sandwich préemballé pour tout le monde afin de réduire le contact et les transferts de marchandise à bord, dit-elle.

La règle est en vigueur depuis le 23 mars et le sera jusqu'à nouvel ordre.

Les agentes de bord sont aussi des héroïnes qui risquent leur bien-être en pleine pandémie mondiale.

On ne les a pas beaucoup vues dans les allées durant le trajet, elles s’en tiennent aux interventions essentielles comme s'assurer que tout le monde porte la ceinture quand l’avion traverse une zone de turbulence.

Nous prenons toutes les précautions nécessaires avec des masques et des gants. On voit les gens tousser et éternuer, c’est déplaisant en temps normal, mais ces jours-ci, dit l'agente, c’est carrément terrifiant quand on y pense trop.

Une agente de bord vérifie la carte d'embarquement

Embarquement sur le vol Moscou-Londres

Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

C’est vrai qu’il est facile d’oublier la crise, le temps d’un film ou deux, mais la réalité finit toujours par nous revenir à l'esprit.

Il n'y pas un seul nuage en vue, et du hublot, on aperçoit le sol même à 35 000 pieds dans les airs. J’imagine des villes entières confinées, des boulevards déserts, des parcs, des écoles, des garderies abandonnées…

C’est le vide au sol comme dans le ciel.

L'atterrissage à Toronto est lisse, mais l'arrivée est brutale.

Le message inaudible du pilote a été remplacé par un message d'intérêt public livré par un employé du gouvernement fédéral:

À tous les passagers qui se sentent malades, qui ont de la fièvre, prière de vous présenter aux douanes immédiatement!

Tous les 100 mètres, des employés distribuent des dépliants sur les règles à suivre pour les 14 jours d’isolement obligatoires.

Bienvenue à la maison, me dit le chauffeur du véhicule qui nous attend quand nous débarquons enfin à Montréal.

Cet étrange sentiment d’être à la maison, mais en terrain inconnu, vous le connaissez déjà.

Toute la planète le partage.

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