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Employé d’épicerie, « je me sens comme un pompier à New York »

Dans la cohorte des anonymes qui ont eu à gérer les effets collatéraux de la crise du coronavirus, les commis et autres caissiers de supermarchés figurent en bonne place.

Des étagères avec du papier de toilette et un panier d'épicerie rempli de bouteilles d'eau, de papier de toilette et de pain.

Le papier toilette a été très convoité ces derniers jours dans les épiceries.

Photo : Radio-Canada / Tanya Neveu

On distingue de loin sa grande silhouette se faufiler dans la foule. Devant les caisses libre-service où se forment de longues files incessantes, Stéphane se meut avec la grâce et l’agilité d’un danseur de ballet.

Au four et au moulin, le jeune homme, caissier dans un grand supermarché de Saint-Léonard, a comme le don d’ubiquité. Il répond aux innombrables sollicitations des clients avec une égale courtoisie.

Comme d’autres employés d’épiceries, Stéphane, qui préfère ne pas décliner entièrement son identité, a vécu intensément ces derniers jours, marqués par un achalandage historique.

Affolés par la perspective d’une pénurie générée par l’épidémie du coronavirus, des citoyens ont pris d’assaut les magasins d’alimentation faisant le plein de denrées alimentaires et de… papier hygiénique.

Et pour faire face à cette ruée inattendue, le personnel des supermarchés a dû redoubler d’efforts et de patience. Pour réapprovisionner les tablettes et pour gérer aussi les flux continus dans les magasins.

Du jamais-vu, témoigne notre caissier qui compte cinq années d’expérience dans le commerce de détail. Les files s’étiraient jusqu’à l’autre bout du magasin, qui est immense.

Au plus fort de l’affluence, le magasin enregistrait jusqu’à 30 000 transactions par jour, ce qui veut dire que les employés pouvaient côtoyer quotidiennement près de 50 000 personnes dans l’épicerie, puisque les clients sont habituellement accompagnés.

Une telle concentration humaine n’est pas sans risque pour la santé. D’où les mesures de prévention mises en place, comme les marqueurs de distance à respecter devant les caisses et les distributeurs de gel désinfectant mis à la disposition des salariés et de la clientèle.

Je me sens comme un pompier de New York lors des événements du 11 septembre 2001, affirme Stéphane pour illustrer le rôle de première ligne que lui et ses collègues jouent dans la gestion des retombées de la crise sanitaire.

On le voit aussi, par moments, dans la peau d’un policier qui s’active à fluidifier le trafic. Avec sa main gantée, il régule la circulation devant les caisses et, parfois, fait signe pour observer la distanciation requise.

Des éloges et des résistances

Certains clients, dit-il, trouvent exagérées les règles à suivre et rechignent parfois à les respecter. La tension est parfois telle que l’intervention d’un gérant est nécessaire pour rappeler à l’ordre les gens qui refusent de collaborer.

Certains clients se foutent de notre gueule et nous trouvent paranos. Il y en a qui refusent de garder la distance.

Stéphane, caissier dans une grande épicerie

En revanche, d’autres clients ne tarissent pas d’éloges à l’égard des employés, vantant leur courage d’aller au front et les qualifiant de guerriers.

Même si ces marques de sympathie le touchent énormément, Stéphane ne se fait pas d’illusion et se garde de tirer gloire de son gagne-pain. Certes, il se sent utile en ces temps de psychose, mais il ne voit pas que du dévouement dans son travail qui, rappelle-t-il, lui sert d’abord à payer son loyer et sa nourriture.

Il admet également que parmi ses collègues, il y a des jeunes qui ne prennent pas conscience du danger ou alors qui n’ont pas d’autres possibilités d’emploi. Certains d’entre eux sont fraîchement recrutés pour remplacer des employés réguliers absents et faire face à la forte demande.

Un stress grandissant

Stéphane avoue que les matinées sont devenues plus difficiles ces jours-ci, disant vivre une coche de plus, une augmentation du stress avant d’aller au travail. Je sens que c’est physique, je sens quelque chose dans ma poitrine.

Le jeune homme est d’autant plus sensible à la tension ambiante qu’il souffre d’une dermatite atopique. Cette condition l’oblige à prendre un médicament, un immunomodulateur. J’ai un système immunitaire complètement au plancher en raison de la médication, me dit-il.

Notre caissier ne cache pas qu’il lui arrive de penser à quitter son emploi. Il affirme qu’il est à risque, à en croire son pharmacien, mais il doit attendre son rendez-vous avec son dermatologue avant de savoir s’il peut bénéficier d’un arrêt de travail.

Entre-temps, il n’envisage pas de changer de poste pour se prémunir contre une contamination, car dans une épicerie, tout le monde touche à tout.

Le grand blond prend ses précautions pour éviter de contracter la COVID-19, mais il souligne qu’en étant tellement dans le feu de l’action, on devient des machines zombifiées. Les vieux réflexes ont la peau dure.

J’essaye de prendre des précautions, mais ce n’est pas toujours facile dans le feu de l’action. On oublie un peu, on oublie la distance.

Stéphane, caissier dans une épicerie
L'évolution de la COVID-19 d'heure en heure

Plus de prévention

Même si, de son avis, son employeur est flexible pour la prise de pauses et offre des moyens de protection, il pense qu’à l’instar d’autres épiceries, la sienne devrait resserrer les mesures de prévention. Comment? En faisant entrer les clients par petits groupes pour limiter leur nombre à l’intérieur du magasin.

Stéphane s’attend d’ailleurs à ce que l’achalandage, qui s’est relativement stabilisé ces deux derniers jours, reprenne de plus belle avec la fermeture des restaurants. Les clients assidus de ces établissements risquent fort de se rabattre sur les épiceries.

Il souhaite aussi que l’administration de son supermarché mette fin aux transactions avec de l’argent comptant, les billets et autres pièces étant des vecteurs potentiels du coronavirus.

Par ailleurs, le caissier constate qu’en dépit des recommandations des autorités, il y a beaucoup de personnes âgées qui viennent à l’épicerie, ce qui les expose à la maladie.

Il estime qu’il est délicat de demander à ces personnes de ne pas faire les courses elles-mêmes, quand on sait que le magasin n’offre pas beaucoup de solutions de rechange. Selon lui, les commandes en ligne, qui prenaient autrefois deux heures avant d’être ramassées à l’épicerie, nécessitent aujourd’hui une attente de trois à sept jours.

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