•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Windsor-Détroit : la brèche difficile à colmater

Des véhicules attendent à un poste frontalier.

Le poste frontalier américain à l'entrée du tunnel reliant les villes de Windsor, en Ontario, et de Détroit, au Michigan.

Photo : Reuters / Rebecca Cook

Alors qu’Ottawa tente de tout faire pour limiter la propagation du coronavirus, une exception dans les déplacements à la frontière canado-américaine a le potentiel d'aggraver la situation. Des centaines de travailleurs canadiens du secteur de la santé se rendent quotidiennement dans les hôpitaux du Michigan, un des États les plus affectés par la pandémie.


Presque tous les matins, vers 6 h 40, Danielle Bastien emprunte le tunnel qui relie Windsor, en Ontario, à Détroit, au Michigan.

La jeune infirmière canadienne traverse ainsi la frontière pour aller travailler depuis 2016. Mais depuis le début de la semaine, elle s’en va en zone de guerre. L’autre côté de la rivière Détroit est devenu un terrain miné.

Maintenant, j’ai peur. J’ai surtout peur de connaître le nouveau bilan. Combien de morts aura-t-on aujourd’hui? Ça se détériore à un rythme fou, confie-t-elle.

La frontière canado-américaine dans le tunnel reliant Windsor, en Ontario, à Détroit au Michigan.

Le tunnel reliant Windsor en Ontario et Détroit au Michigan.

Photo : Radio-Canada / Marine Lefevre

Dans la seule journée d’hier au Michigan, 19 décès supplémentaires ont été confirmés. Ce nombre a presque doublé en 24 heures. C’est la panique généralisée, rapporte l’infirmière.

L’État compte maintenant davantage de cas que l’Ontario et le Québec réunis, avec une population pourtant deux fois moins nombreuse.

Deux voisins, une poudrière

Des véhicules se suivent sur le pont Ambassador.

Des Ontariens empruntent le pont Ambassador pour aller travailler au Michigan.

Photo : Reuters / Jonathan Ernst

Ils sont des centaines, voire des milliers de travailleurs de la santé canadiens, à franchir la frontière pour se rendre dans les hôpitaux de la région de Détroit.

Comme ces infirmières et préposés sont des travailleurs jugés essentiels par Ottawa et Washington, ils sont exemptés des restrictions imposées aux voyageurs.

Dans certains hôpitaux, comme ceux du réseau Henry Ford, où travaille Danielle Bastien, il peut y avoir jusqu'à 40 % du personnel qui soit canadien.

Deux mille six cents infirmières ontariennes ont une licence qui leur permet de pratiquer dans notre État, confirme l’Association des infirmières du Michigan.

Deux infirmières portent des masques respiratoires et une jaquette protectrice à l'extérieur d'un hôpital.

Deux infirmières à l'extérieur de l'hôpital Beaumont dans la région de Détroit.

Photo : The Associated Press / Paul Sancya

Mais la COVID-19 n’a pas de frontières. Le tunnel et le pont Ambassador, les deux points de passage les plus fréquentés entre les États-Unis et le Canada, restent ouverts aux travailleurs de la santé qui reviennent à Windsor, une fois leur quart de travail terminé.

Le risque de transmission par ceux et celles qui font la navette entre les deux villes est la principale préoccupation des autorités sanitaires de la région de Windsor.

Avec la transmission communautaire généralisée à Détroit et au Michigan, ils peuvent être exposés à des personnes atteintes de la COVID-19 et potentiellement ramener le virus dans la communauté.

Dr Wajid Ahmed, médecin hygiéniste en chef de la région Windsor-Essex

Le docteur Wajid Ahmed, du Bureau de santé de Windsor, répète depuis deux jours qu’Ottawa et le gouvernement ontarien doivent offrir un meilleur encadrement à la frontière, un meilleur protocole.

Nous n'avons pas beaucoup de contrôle s'ils travaillent à l'extérieur de l'Ontario. Nous demandons à tous les ordres de gouvernement de poser des gestes plus fermes pour mettre en place des mesures plus strictes.

Les patients, qui arrivent à l'hôpital en auto, sont accueillis par des infirmières.

Des patients sont accueillis par des infirmières à l'extérieur de l'hôpital Beaumont, en banlieue de Détroit, au Michigan

Photo : The Associated Press / Paul Sancya

« Ça pourrait nous jouer un sale tour »

La complexité de la situation ne s’arrête pas là. De nombreux travailleurs de la santé qui pratiquent au Michigan ont également un emploi dans des établissements du côté ontarien.

Radio-Canada a pu obtenir la confirmation auprès du Collège des infirmières de l’Ontario que 182 de ses membres travaillent à la fois au Michigan et en Ontario.

Le dirigeant d’un établissement situé du côté canadien est sans équivoque : Ça pourrait tous nous jouer un sale tour, il faut faire quelque chose et vite.

Une infirmière prend une pause de quelques minutes, assise sur une chaise.

Une infirmière prend une pause de quelques secondes dans un établissement de santé en banlieue de Détroit, au Michigan.

Photo : Reuters / Emily Elconin

Ce cadre tient à garder l’anonymat. Cet enjeu transfrontalier des travailleurs essentiels est politiquement délicat.

Dépassés par la pandémie, les législateurs du Michigan maintiennent la pression sur Ottawa et Washington. Le gouvernement Trudeau marche sur des œufs face à la Maison-Blanche et cette réalité a le potentiel de brusquer le président Trump alors que la crise du coronavirus s’envenime aux États-Unis.

En arrière-plan du pont, la ville de Détroit, au Michigan.

Le pont Ambassador enjambe la rivière Détroit.

Photo : Getty Images / Gregory Shamus

Quelles sont les mesures particulières prises pour éviter la propagation quand les travailleurs reviennent au Canada? Des discussions sont-elles en cours avec les autorités américaines pour s'assurer de minimiser les risques?

À ces questions précises soumises à Santé Canada, on nous réfère à une déclaration de la vice-première ministre faite en point de presse mercredi.

Chrystia Freeland indique que des contrôles plus serrés à la frontière sont envisagés, sans aborder spécifiquement le cas des travailleurs de la santé. Nous évaluons d’heure en heure de potentielles mesures supplémentaires, notamment à la frontière, insiste-t-elle.

La veille, des sources à Ottawa avaient confié à Radio-Canada leurs préoccupations concernant les enjeux à la frontière dans un contexte de crise sanitaire.

Éviter « la catastrophe »

Une infirmière procède à un test de dépistage du coronavirus.

Une infirmière procède à un test de dépistage du coronavirus à l'extérieur de l'hôpital Henry-Ford, à Détroit, au Michigan.

Photo : The Associated Press / Carlos Osorio

Les heures passent et presque tous les établissements hospitaliers de Détroit n’ont déjà plus la capacité d'accueillir de nouveaux patients.

Selon l’infirmière Danielle Bastien, sans ces travailleurs canadiens, c’est tout le système de santé du Michigan qui risque de s’écrouler : Il faut éviter la fermeture complète de la frontière, supplie-t-elle, sinon c’est la catastrophe.

Dans de telles circonstances, elle pense que les gouvernements doivent envoyer des signaux rapidement : Il faut clarifier les choses. Il y a de la confusion sur la façon dont tout ça est encadré. Il y a un dépistage à l’hôpital où je travaille, mais il n’y a pas de dépistage formel à la frontière. Le processus n’est pas assez cohérent.

En attendant, Danielle Bastien se prépare au scénario qu’elle voudrait voir éviter : la fermeture complète de la frontière. Moi-même et toutes les autres infirmières que je connais, on est prêtes, s’il le faut, à rester à Détroit. On ne peut pas abandonner nos patients.

Prendre ses distances devient déchirant dans cette région transfrontalière qui vit de la proximité.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !

Politique fédérale

Société