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En prison, à l’heure de la pandémie

La crise sanitaire est vécue en prison par les détenus comme une double peine en raison des mesures d’isolement qui leur sont imposées dans la lutte contre la COVID-19.

Daniel Jolivet se tient à l’aide d’une canne et le cadre de la porte de sa cellule.

Daniel Jolivet est incarcéré pour un quadruple meurtre commis en 1992.

Photo : Radio-Canada / Benoit Roussel

Depuis une semaine, on ressent à peu près tous cette impression d’être prisonnier dans notre propre maison. On tourne en rond, notre routine est anéantie, on n’a plus d’endroits à fréquenter, plus le droit de s’approcher des autres à moins de deux mètres.

Mais nous, on peut aller dehors. Dans les vraies prisons, la situation est encore plus critique et n’est pas simple à gérer.

Plusieurs associations et organismes de défense des droits des détenus plaident pour l’élargissement de plusieurs de leurs droits en raison de la crise sanitaire en cours.

Si les statistiques et les courbes montrent que les cas de COVID-19 s’additionnent dans la population canadienne, on n’en rapporte encore aucun en détention, ni dans une prison provinciale ni dans un pénitencier fédéral.

Pourtant, les détenus s’inquiètent, et ils souffrent, en raison de la crise, d’un isolement encore plus intense que d’habitude.

Et ils craignent d’être contaminés.

Daniel Jolivet, détenu au pénitencier depuis novembre 1992, se trouve dans un établissement à sécurité médium à Laval.

Au téléphone, il m’explique qu’ils sont tous confinés dans leur secteur et ne peuvent plus recevoir de visite de leur famille ni même de leurs avocats. Les contacts se font par téléphone.

Plus personne ne mange à la cafétéria, on reste dans nos secteurs. On a droit à 45 minutes par jour pour sortir du secteur et aller à la cantine [sorte de dispensaire local] ou au gym.

Daniel Jolivet, détenu

À l’Établissement de détention de Montréal (Bordeaux), les détenus de certains secteurs (mais pas tous) sont confinés 22 heures sur 24 en cellule à cause de la crise.

Ils sont autorisés à sortir une heure le matin et une autre l’après-midi pour avoir accès à la salle de douches ou au téléphone.

Tous les programmes sont suspendus.

Il n’y a plus de cours scolaires, plus de rencontres d’aide et de soutien, plus d’activités, plus d’accès aux salles communes pour écouter la télé.

Les avocats en droit carcéral n’ont que peu de contacts avec leurs clients.

Me Jacinthe Lanctôt, spécialisée en droit carcéral, continue de préparer les audiences devant la Commission des libérations conditionnelles avec ses clients, mais elle le fait au téléphone et les audiences elles-mêmes se tiennent par visioconférence. Mais encore faut-il que l’établissement soit équipé pour le faire, souligne l’avocate.

Mes clients déplorent d’être complètement isolés. Ils n’ont plus de contacts avec leurs proches, sauf par téléphone. Tous les programmes, notamment de sorties avec ou sans escorte, ont été suspendus.

Me Jacinthe Lanctôt

Demande de libération hâtive

Inquiète du manque de respect des directives de la santé publique, en matière de distanciation sociale notamment, l’Association des avocats et avocates en droit carcéral du Québec (AAADCQ) réclame la remise en liberté immédiate des personnes détenues pour un crime non violent, ou condamnées à une peine de moins de six mois, des femmes enceintes, des détenus ou détenues de plus de 70 ans, et des détenus ou détenues qui souffrent de maladies chroniques.

L’AAADCQ est appuyée dans cette démarche par plusieurs associations à travers le pays et par des organismes qui se consacrent à la défense des droits des personnes incarcérées.

La vice-présidente de l’AAADCQ, Me Sylvie Bordelais, insiste sur le fait qu’à Laval (au B16), plusieurs détenus sont en perte d’autonomie, se déplacent en fauteuil roulant et ne représentent aucun risque pour la population.

Les analyses pourraient être faites simplement à partir de leur dossier, dit Me Bordelais. Plusieurs d’entre eux ont entre 70 et 90 ans et purgent une peine pour des crimes de nature sexuelle commis il y a de nombreuses années. Certains, qui nécessitent une prise en charge importante, ne pourraient peut-être pas aller en maison de transition, mais des membres de leur famille pourraient les accueillir.

Les mesures sont adéquates

Au ministère de la Sécurité publique, on assure que toutes les mesures sont appliquées avec sérieux et que les centres de détention suivent les orientations de la santé publique.

Par communiqué, on nous avise que, lorsque la situation commande un dépistage, le détenu est conduit dans un établissement de soins de santé désigné pour passer le test.

On ajoute que les détenus qui présentent des symptômes sont placés en isolement et que suivant les recommandations de la santé publique, les agents des services correctionnels qui travaillent dans les secteurs utilisés pour la mise en isolement ou en quarantaine des personnes incarcérées ont accès aux équipements de protection individuels appropriés.

Cependant, toutes ces déclarations rassurantes ne convainquent pas le criminaliste Alexandre Bergevin, dont les clients dénoncent les conditions de détention qui posent de grands risques sanitaires.

Les autorités carcérales soutiennent que l’isolement protège de la contamination, dit Me Bergevin, mais cet isolement est loin d’être réel. Chaque jour, il y a des admissions dans les prisons du Québec. Il y a aussi des détenus qui sont remis en liberté et la promiscuité et l’hygiène défaillante en détention sont une préoccupation telle que bien des familles ne souhaitent plus recevoir leur proche.

L’avocat s’inquiète alors du fait que le détenu libéré se retrouve dans des ressources communautaires ici et là, et qu’il sera difficile à retracer en cas d’infection.

Il est urgent que l’on réduise la population carcérale pour éviter les risques inutiles.

Alexandre Bergevin, criminaliste

Interpellé à ce sujet lors de son point de presse quotidien, le premier ministre Justin Trudeau a confirmé que son gouvernement avait été prévenu de la situation et que les discussions étaient engagées avec les services correctionnels.

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