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Intimidation à l’école : « Je priais pour mourir »

160 000 enfants sont victimes de harcèlement dans les écoles du Québec.

Un garçon dans le corridor d'une école

Un garçon dans le corridor d'une école

Photo : Getty Images / bodnarchuk

À 9 ans, Wylliam voulait se suicider. Victime d’intimidation depuis la maternelle, il gardait le silence. Sa colère et ses ecchymoses auraient dû le trahir, mais personne, ni même ses parents, n’ont compris ce qui lui arrivait. Il vivait l’enfer du harcèlement.

Wylliam avait pourtant très hâte d’entrer à l’école. Mais ses parents avaient des craintes en raison de ses différences. Avec un trouble d’acquisition de la coordination, un trouble déficitaire de l’attention et un trouble du langage, les jeunes de son âge avaient du mal à le comprendre.

À la maternelle, il jouait seul dans le carré de sable. Plus tard, aucun élève ne le voulait dans son équipe. On se moquait de lui. Puis les attaques sont devenues plus violentes.

Wylliam rasait les murs, les casiers. Il ne savait pas où se cacher dans sa petite école primaire de Lanaudière. Il vivait constamment dans la peur du moment où ses bourreaux allaient surgir.

Alors qu’il n’était qu’en troisième année du primaire, deux garçons plus âgés l’attendaient souvent à la sortie de l'école pour le battre et l’humilier.

Honteux, Wylliam a gardé le secret pendant deux ans.

Aujourd’hui, il raconte qu’il se faisait traiter de gros, que des élèves prenaient un malin plaisir à vider son sac d’école et à étaler le contenu de sa boîte à lunch. Il se faisait également agresser physiquement.

Regardez le témoignage de Wylliam

« Il y avait un grand, un moyen et un petit. Le petit, il frappait vraiment fort. ll m'avait mis beaucoup de fois par terre. Il me frappait avec ses pieds, dans mon ventre, dans mon dos, tout partout. J'avais un gros bleu sur ma jambe », raconte-t-il.

Ma pensée était de mourir parce que j'en avais marre. Je priais, priais, priais pour mourir.

Wylliam

Ne voyant pas d’issue, Wylliam a pensé au suicide.

Un cas parmi d’autres

Ses parents récupéraient Wylliam en colère au retour de l’école. « Il explosait chaque soir. Il était hystérique, il pleurait, il criait, il frappait », dit sa mère Krystel.

« Vous ne me comprenez pas, personne ne me comprend, je suis tout seul au monde », disait le jeune garçon à ses parents.

Cette réaction n’est pas rare chez les victimes d'intimidation à l’école.

« Elles subissent de plus en plus de pression, d'anxiété, de peur, d'incompréhension. Elles vont devenir extrêmement réactives et vont développer de la colère, tout en étant déprimées, tristes et en se sentant isolées », explique François Bowen, professeur à la faculté de l'éducation de l’Université de Montréal.

Au Québec, 15 % des élèves – 160 000 enfants – subissent des violences récurrentes, selon un sondage mené par la Chaire de recherche Bien-être à l’école et prévention de la violence de l’Université Laval en 2017. Il est question de violences récurrentes lorsque ces événements arrivent au moins trois fois par mois.

Une loi contre l’intimidation

En 2011, le suicide de l’adolescente de 15 ans Marjorie Raymond avait secoué le Québec. Son geste était en partie attribuable à l’intimidation qu’elle subissait à l’école.

Le gouvernement du Québec s’était alors empressé d'adopter une loi pour combattre l’intimidation et la violence à l’école.

Chaque école a depuis adopté un plan de lutte contre l’intimidation. Des caméras de surveillance ont été installées dans de nombreux établissements et les ateliers de sensibilisation se sont multipliés.

Or, aucun mécanisme n’a été mis sur pied pour mesurer l’efficacité de la loi.

Le ministère québécois de l’Éducation s’appuie sur les études de la Chaire de recherche Bien-être à l’école et prévention de la violence  pour dire qu’il y a « certaines améliorations ». Par exemple, moins d’élèves du primaire déclarent se faire insulter et se faire menacer sur le chemin de l’école. Par contre, ils sont plus nombreux à dire qu’ils se font insulter par texto.

De nombreux jeunes du secondaire et même du primaire possèdent un téléphone cellulaire, ce qui rend la lutte contre l’intimidation plus difficile, selon Diane Pacom sociologie à l’Université d’Ottawa.

Les caïds ont leur victime à leur portée non seulement pendant les heures d’école, ils peuvent les torturer à n’importe quel moment de la journée.

Diane Pacom, sociologue

Wylliam change d’école

En septembre dernier, Wylliam a changé d’école. Malgré certaines interventions auprès des élèves intimidateurs, son ancienne école a été incapable de mettre un terme aux agressions. 

Il fréquente aujourd’hui un établissement de soutien émotif qui accueille des enfants avec des troubles de comportements.

Il n’y est pas heureux et ses parents se battent pour qu'il soit transféré dans une autre l’école qui, selon eux, répondrait mieux à sa situation, ce que la commission scolaire refuse. 

Les tribunaux se prononcent

Un cas d’intimidation s’est retrouvé récemment devant les tribunaux. Dans un jugement rendu le 1er octobre dernier, l’honorable Claude Dallaire a condamné une commission scolaire et trois membres de son personnel à des dommages moraux et punitifs évalués à 68 000 $.

Des parents accusaient le personnel scolaire de ne pas avoir protégé leur fille de l’intimidation qu’elle subissait. Leur fille, alors âgée de 9 ans, se plaignaient presque chaque jour des faits et gestes de ses compagnons de classe. 

C’est la première fois au Québec que des enseignantes et une directrice sont reconnues personnellement responsables dans un cas d’intimidation. 

Cette décision représente un « dangereux précédent », selon la commission scolaire et le personnel enseignant qui ont porté le jugement en appel. Ils soutiennent qu’ils n’ont commis aucune faute et n’ont jamais voulu nuire à cet enfant. 

Peaufiner les interventions

Des spécialistes invitent à parfaire les interventions dans les écoles pour les rendre plus efficaces.

La méthode, largement utilisée, de la confrontation entre la victime et son bourreau, est critiquée par le spécialiste en éducation François Bowen. « L'intimidateur n'est pas intéressé à régler son problème. Il en tire des avantages. C'est le king, la queen, de la place. Il a du pouvoir », explique François Bowen.

« La victime est terrorisée. On ne va pas faire des activités en mettant les agresseurs avec les victimes ensemble. Ça, c'est fortement déconseillé », poursuit-il.

La psychologue Debra Pepler de l’Université York considère pour sa part que de suspendre un élève intimidateur à la maison ne règle rien. « J’ai commencé à penser à l’intimidateur comme un problème de développement plutôt qu’un problème de discipline », explique la psychologue d’expérience qui vient de remporter le Prix du Gouverneur général pour ses travaux sur l'agression et l'intimidation durant l'enfance.

Selon elle, il est notamment nécessaire de travailler avec la famille de l’agresseur parce qu’il est fort probable que ces comportements soient appris à la maison. 

Il est souhaitable d’intervenir tôt et de la bonne façon, selon Debra Pepler. « Ce que nous avons appris depuis 10-15 ans, c’est que les dommages sont beaucoup plus profonds que ce que nous croyions. » 

« Le stress causé par des gestes de violence ou d’intimidation agit sur les mécanismes inflammatoires et affecte négativement le système immunitaire », donne-t-elle en exemple.

Malgré ces pistes de solution, il n’est pas facile de régler le problème de l’intimidation, car ce phénomène est omniprésent. « Il y a des modèles d’intimidation autour de nous tous les jours », estime la psychologue Pepler.

Il serait donc important d’enseigner aux enfants à mieux gérer leurs émotions, selon des experts consultés par Enquête, dont certains proposent de le faire au sein du nouveau cours d’éthique et culture religieuse.


Messages d’élèves du secondaire

Des élèves de secondaires 3 et 4 d’une école de la Montérégie, à qui Radio-Canada a demandé s’ils vivaient de l’intimidation, ont fait parvenir des messages.

J’ai vécu de l’intimidation tout mon primaire. Poussage, tirage de cheveux, violence physique, menace. Ça m’a donné des envies suicidaires et des tentatives de mutilation.

À force d’entendre des gens me dénigrer, j’ai fini par haïr la personne que je suis.

On me disait : “À ta place, si j’étais ton miroir, j’irais me suicider tellement t’es laide.”

Menace de s’en prendre à ma famille. Me faire niaiser à propos de mon physique. J’ai toujours des séquelles psychologiques, cela ne cessera que lorsque j’aurai éclaté.

Retrouvez tous les reportages de l'émission Enquête

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