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Faut-il annuler les événements culturels de l’été tout de suite?

Une foule dans un festival de musique.

Plusieurs festivals d'été pourraient être annulés au cours des prochaines semaines.

Photo : iStock / monkeybusinessimages

Radio-Canada

Les mesures gouvernementales mises en place pour éviter la propagation de la COVID-19 frappent de plein fouet l’industrie culturelle dans son ensemble, dont les festivals et événements prévus pour la saison estivale. Faut-il les annuler, et si oui, quand?

La chroniqueuse culturelle à l’émission Le 15-18, Catherine Richer, s’est entretenue avec Martin Roy, président-directeur général du Regroupement des événements majeurs internationaux (RÉMI) et aussi directeur général du regroupement Festivals and Majors Events Canada (FAME), afin de faire le point sur la situation.

Catherine Richer : Vous avez publié dimanche une lettre ouverte sur la plateforme de Tourisme express, où vous posez une question importante en cette situation exceptionnelle de la crise de la COVID-19 : Quelle est la fenêtre d’opportunité pour prendre une décision en ce qui a trait à la tenue – ou non – des événements culturels majeurs pour la saison à venir?

La question centrale est donc, et je vous la pose, à quel moment doit être prise la décision d’aller ou non de l’avant, en essayant de limiter, pour les organisations, les dégâts financiers qui découleraient d’une annulation forcée et peut-être trop tardive?

Martin Roy : Pour l’instant, on sait bien qu’on a [collectivement] d’autres chats à fouetter. Il y a des choses plus pressantes [c'est-à-dire la santé publique]. Mais éventuellement, il va falloir se poser la question, à savoir si on pourra tenir des événements cet été. Est-ce que c’est le début de la saison qui sera peut-être un peu amputé? Il y a toutes sortes de scénarios.

Il faudra prendre la décision si on va de l’avant ou non, et ça aura des répercussions budgétaires très importantes sur les organisations. Il faut trouver le moment optimal d’annuler.

C.R. : Dans votre lettre ouverte, vous expliquez que dans les contrats d’engagement, que ce soit avec des artistes ou avec des organisations, il y a des clauses dites « de force majeure ». C’est là que se joue beaucoup le budget d’exploitation pour un événement. Pouvez-vous expliquer en quoi cela consiste?

M.R. : Dans la structure financière des festivals et des événements, c’est évident qu'à partir du moment où un événement est annulé, on perd beaucoup de revenus. Notamment, tout ce qui est lié à aux revenus autonomes; si un événement ne se tient pas, on ne vend pas de billets, ni de bières ou de nourriture, etc.

Il faut aussi prévoir que certains commanditaires peuvent se retirer, et leur contribution financière peut représenter jusqu’à 30 % des revenus d’une organisation. Ce sont des revenus dits « à haut risque ». Les seuls revenus qui pourraient éventuellement être au rendez-vous, et on le souhaite, ce sont les subventions gouvernementales et les commandites des sociétés d’État, qui nous assureraient quand même un plancher et qui couvriraient, peut-être, la masse salariale d’une équipe. Pour ce qui est des dépenses, évidemment, il y a les cachets des artistes, les dépenses de production, de promotion, etc.

À partir du moment où l’on met le pied sur le frein, on est capable d’épargner un certain nombre de dépenses. Mais ce qui peut nous aider – et c’est central, car ce ne sont pas tous les événements qui ont cette opportunité –, c’est cette clause « de force majeure » ajoutée dans les contrats avec les fournisseurs ou avec les artistes. Ainsi, à partir du moment où il y aurait un interdit [de rassemblement] qui se prolongerait au-delà de la date donnée initialement, on pourrait, en tant qu’organisation, considérer qu’il s’agit d’un cas de force majeure et se libérer de certaines obligations financières.

La clause de ''force majeure'' est centrale dans tout cela. Elle nous permettrait de nous libérer des dépenses qui auraient été engagées.

Martin Roy, PDG du Regroupement des événements majeurs internationaux

À environ trois semaines d’un événement, si on a engagé de 60 à 75 % des dépenses, mais qu’on se retrouve avec 20 % des revenus, on a donc un déficit de 40 à 50 % du budget d’exploitation.

Il faut aussi se rappeler que la plupart des événements et festivals sont opérés par des organismes à but non lucratif, qui n’ont donc pas de provisions et pas non plus de capitalisation. À partir du moment où ils ont un gros déficit, de plusieurs millions de dollars par exemple, c’est sûr que ça nous fait craindre pour l’industrie.

C.R. : Dans votre lettre ouverte, vous dites qu’à 12 semaines de préavis d’un événement, on aurait entamé environ 40 % du budget d’un événement international, par exemple. Est-ce qu’annuler plus tôt serait le mieux, finalement? Je pense au Festival d’été de Québec, notamment, au Festival international de jazz de Montréal, ces festivals qui engagent des artistes internationaux, et non pas juste des artistes nationaux.

M.R. : Je ne sais pas… On n’a pas encore la réponse définitive. C’est sûr qu’il y a du cas par cas. Il existe différents modèles d’affaires. Il y a des festivals qui vivent des réalités tout à fait différentes.

Il ne faut pas prendre la décision trop tôt. Cette semaine, quelqu’un pourrait décider d’annuler tout ça. Mais si on réussit à contenir la pandémie rapidement, je pense qu’on aura besoin d’un recouvrement social, économique et touristique.

Martin Roy, PDG du Regroupement des événements majeurs internationaux

La saison est quand même du mois de mai au mois de septembre, alors il y a peut-être une modulation à faire, mais une chose est certaine, pour nous, prendre une décision de trois à quatre semaines avant l’événement, c’est trop tard.

Est-ce que le moment optimal, c’est autour de six semaines avant l’événement? Est-ce que 12 semaines avant, c’est trop tôt? C’est tout ça qu’on est en train d’évaluer actuellement avec les membres et on essaie de faire des simulations, car on n’avait pas prévu ça dans nos cartons.

C.R. : Vous demandez à tous les paliers gouvernementaux d’accélérer les versements [de subventions et de commandites], de simplifier les étapes administratives. Vous pensez que c’est important?

M.R. : Absolument. Les subventions sont normalement octroyées par tranches, donc avant, pendant et après, ça dépend des subventionnaires, mais jamais d’un seul coup. Oui, c’est important que tout soit accéléré et octroyé rapidement.

Les subventions devront être octroyées que l’événement se tienne ou non pour la survie de l’industrie.

Martin Roy, PDG du Regroupement des événements majeurs internationaux

Je pense que ça doit être fait rapidement, c’est le coussin qui va permettre d’assurer les liquidités de plusieurs organisations, parce qu’actuellement, je ne pense pas que les gens sont en train d’acheter des billets.

Les gens n’ont pas vraiment la tête à l’achat de billets, ce qui prive certains événements de liquidités. Évidemment, certains événements ont rapidement pris la décision de mettre à pied une certaine portion de leur main-d’œuvre, dont des employés permanents. La réalité des festivals est extrêmement complexe, notamment parce qu’il y a dans les équipes des employés à contrat à mesure que l’événement approche, des techniciens et techniciennes, des fournisseurs, etc. Mais on accueille favorablement les mesures gouvernementales qui permettent à ces travailleurs d’avoir un revenu avec l'assurance-emploi. C’est un filet social.

C.R. : En ce qui a trait à l’après-COVID-19, vous citez en exemple les initiatives réalisées dans la ville de Toronto, en 2003, après la crise du SRAS, mais aussi ce qui a été fait en 2009, c’est-à-dire un certain programme pour stimuler économiquement le domaine après la crise financière de 2008. Pouvez-vous me parler de ce programme et de son importance, et est-ce que ça tracera la voie pour ce qui s’en vient?

M.R. : L’ampleur de cette crise est sans précédent. On ne sait pas exactement combien de temps ça va durer, mais à partir du moment où l’on pourra se rassembler en toute sécurité, que la situation sanitaire le permettra, je pense qu’on aura envie de le faire.

C’est sûr qu’on peut espérer que les festivals et les événements contribueront fortement à la relance touristique et économique, mais je dirais même à la guérison sociale, parce qu’on va en avoir besoin.

Martin Roy, PDG du Regroupement des événements majeurs internationaux

On peut espérer, éventuellement, la création d’un momentum touristique et économique, un gros boom pour relancer l’industrie. Deux outils qui ont été utilisés par le passé sont actuellement des inspirations : après l’épidémie du SRAS, beaucoup d’investissements ont été faits, notamment pour la diffusion du spectacle des Rolling Stones en 2003, mais il y a aussi eu la création de Luminato, un grand festival à Toronto. Dans ce cas précis, ce sont des initiatives prises dans un contexte où l’épidémie était contenue localement à Toronto.

Cela dit, encore plus inspirant, il y a eu en 2009-2010 la mise sur pied du Programme de manifestation touristique de renom. C’était une partie intégrante du programme économique du Canada à ce moment, et il y a 100 millions de dollars qui ont été investis pour stimuler concrètement l’économie et le tourisme.

Je pense que c’est quelque chose comme ça qui sera nécessaire en temps et lieu.

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