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COVID-19 : la crise aura-t-elle des effets durables sur les émissions de GES?

Vue aérienne d'une centrale au charbon chinoise.

Vue aérienne d'une centrale au charbon chinoise, en périphérie de Zhengzhou

Photo : Reuters / Donald Chan

Mathieu Gobeil

Les données le montrent : les émissions de gaz à effet de serre (GES) ont grandement diminué en Chine et en Italie ces dernières semaines, depuis que sévit la crise du coronavirus. On peut s’attendre à ce que les émissions ailleurs en Europe et en Amérique du Nord suivent une tendance semblable, maintenant que les transports et la production sont au ralenti, quand ce n’est pas à l’arrêt. Mais ces changements auront-ils un impact structurel à long terme? Voici l’avis d’experts.

Les régions les plus touchées par la pandémie de COVID-19 ont vu leurs émissions de GES chuter de façon notable.

Le nord de l’Italie, un des foyers majeurs de la pandémie, est une région industrielle importante. Les mesures de confinement et le blocage des transports ont mis la société et l’économie pratiquement en arrêt ces dernières semaines.

Récemment, l’Agence spatiale européenne (ESA) publiait des données satellites sur les émissions de dioxyde d’azote (NO2). Il s’agit d’un gaz émis par les véhicules ainsi que les centrales et les industries qui brûlent des combustibles fossiles. C’est un indicateur des émissions de CO2 et d’autres gaz qui contribuent au réchauffement.

La baisse observée était particulièrement remarquable à la fin février et au début mars.

Les spécialistes de l’ESA sont formels : Même si les données peuvent refléter de faibles variations dues à la couverture nuageuse ou à la météo, nous avons la certitude que la réduction des émissions observée coïncide avec le confinement en Italie, qui entraîne une diminution du trafic et des activités industrielles.

Selon les experts interrogés dans les médias internationaux, la baisse des émissions visible sur l’image est due essentiellement à la chute marquée de la circulation automobile dans cette zone, alors que les gens sont confinés chez eux.

Pour ce qui est de la Chine, le Center for Research on Energy and Clean Air calcule que du 3 février au 1er mars, les émissions de CO2 de ce pays ont baissé de 25 % (Nouvelle fenêtre) par rapport à la même période les années précédentes. Les centrales ont brûlé 36 % moins de charbon cet hiver qu'à l'habitude.

La NASA a aussi publié une carte (Nouvelle fenêtre) montrant la baisse marquée d’émissions de NO2 dans la province de Hubei, la plus touchée par la crise du coronavirus, du 1er janvier au 25 février, qui coïncide avec les mesures de confinement et la baisse des activités industrielles et des transports. Le New York Times a d’ailleurs réuni les données satellites disponibles (Nouvelle fenêtre) concernant l’Italie et la Chine, et a comparé le début de l’année 2020 à la même période un an plus tôt (2019), pour donner une meilleure idée. La différence est bien visible du haut des airs.

Carte satellite qui montre en jaune sur fond noir les émissions de dioxyde d'azote en Chine.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Carte produite par le « New York Times » qui compare les émissions de NO2 de l'hiver 2019 (à gauche) à celles de l'hiver 2020 (à droite) en Chine, plus précisément dans la région de Wuhan. Il s'agit ici d'une capture d'écran d'une carte évolutive.

Photo : New York Times

La Chine produit encore son électricité essentiellement à partir du charbon et possède des industries lourdes comme des aciéries, ce qui a un impact majeur sur le bilan national et mondial des émissions de GES.

Les récessions font baisser la demande d'énergie. Ça a paru lors de la grande récession de 2008. Les émissions de GES ont été plus faibles pendant une année ou deux, rappelle Jean-Thomas Bernard, professeur au Département de sciences économiques à l'Université d'Ottawa.

Dernièrement, en Chine, l’activité manufacturière a baissé pour la première fois depuis 20 ans. Donc, ça va avoir un impact.

Jean-Thomas Bernard, professeur au Département de sciences économiques à l'Université d'Ottawa

M. Bernard, qui rappelle qu’un ralentissement économique mondial était attendu depuis quelques années déjà, soutient que le scénario d’une crise sanitaire majeure faisant plonger le monde en récession n’est envisagé qu’hypothétiquement dans les manuels d’économie.

Nous sommes donc désormais en territoire inconnu, soutient-il.

Là, en plus, le fameux élément du coronavirus, ça affecte directement le secteur des transports. Et à peu près tous les modes de transport reposent encore sur le pétrole.

Jean-Thomas Bernard, professeur au Département de sciences économiques à l'Université d'Ottawa

Oui, il y a un peu d’électricité dans les trains, et quelques véhicules électriques sur le milliard qui existent sur la planète. Mais les avions, c’est encore tout au pétrole, et les bateaux eux aussi carburent presque totalement au pétrole, poursuit Jean-Thomas Bernard.

C’est à peu près certain que le bilan de GES de cette année sera plus bas que celui de l’an dernier, observe pour sa part Joeri Rogelj, spécialiste du changement climatique au Collège impérial de Londres qui contribue aux travaux du GIEC. Mais quand on adopte une perspective à long terme, ce qu’on voit aujourd’hui n’est qu’une petite baisse temporaire dans nos émissions globales, juge-t-il, dans une réponse en anglais par courriel.

La situation en Amérique du Nord

Vous m'auriez demandé il y a un mois ou deux si je pensais que le Québec pourrait atteindre ses cibles de 2020 de réduction de gaz à effet de serre, et j'aurais dit jamais, c'est impossible. Et maintenant, je pense qu’en fait, c'est possible. On visait pour 2020 de réduire de 20 % nos émissions sous le niveau de 1990, remarque pour sa part Pierre-Olivier Pineau, professeur et titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l'énergie à HEC Montréal.

Donc, on pourrait avoir une longue période au moins de ralenti, et ça, d'un point de vue des GES, c'est très bon, dit-il.

M. Pineau voit des éléments positifs sur le plan environnemental, conséquemment à la crise actuelle, qui demeure une tragédie au plan humain.

Le télétravail, le fait d’avoir moins d’espaces de travail fixes pour les employés, va clairement gagner en popularité. Donc [la crise] va accélérer ce mouvement-là.

Pierre-Olivier Pineau, professeur et titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l'énergie à HEC Montréal

Et ça, c'est de nature à amener des changements positifs à long terme dans les déplacements des gens. [...] C'est de dire, il faut plus de covoiturage, plus de transport en commun, plus de télétravail, et ça passe aussi par les transports actifs.

M. Pineau croit également que le ralentissement économique heurtera particulièrement les consommateurs et propriétaires de voitures, contribuant indirectement à améliorer le bilan des GES.

Il y a des gens qui n'auront plus les moyens de payer pour les véhicules qu'ils avaient. Et ces 15 dernières années, le parc automobile n'a fait qu'augmenter partout au Québec et en Amérique du Nord. On a acheté des plus gros véhicules, on s'est endetté, mais là, il suffit qu'il y ait un 10 à 15 % de la population qui ne puisse plus payer les mensualités de leurs VUS pour qu'ils doivent s'en départir. Et il n’y aura pas de marché de seconde main pour ces véhicules, prévoit-il.

Cette vidéo montre les autoroutes pratiquement vides dans le nord de l'Italie après les fermetures forcées.

Mais pour ce qui est de la transition énergétique, Jean-Thomas Bernard remarque quant à lui que la conjoncture qui fait chuter le prix de l’essence ne favorisera pas l’ajout de véhicules électriques sur les routes si elle persiste à plus long terme.

Avec un prix du baril de pétrole en bas de 30 $, ce n’est pas une bonne nouvelle. Parce que les véhicules électriques ne compétitionneront pas avec ça!

Jean-Thomas Bernard, professeur au Département de sciences économiques à l'Université d'Ottawa

Sortie de crise

M. Pineau dit craindre, pour sa part, que les gouvernements préparent des plans de sauvetage massifs à l’industrie pétrolière pour éviter les faillites dans la foulée de cette crise, ce qui n’aidera pas à améliorer le bilan carbone.

Une crainte partagée par des experts, dont M. Rogelj. Selon ce dernier, la baisse des GES visible actuellement est insignifiante si elle ne s’accompagne pas de changements dans la structure économique et sociale.

La baisse de GES qu’on constate aujourd’hui parce que nous n’avons pas utilisé nos voitures sera annulée par la hausse dès que nous reprendrons tous la route. C’est seulement si on s’engageait à ne plus utiliser de voitures dès maintenant et à remplacer les moteurs à combustion par des alternatives faibles en carbone comme les voitures électriques, que l’on se dirigerait vers une baisse des GES à long terme, dit-il.

Par ailleurs, selon lui, le ralentissement économique actuel ne sert pas la cause environnementale, car moins de ressources seront investies dans des solutions qui réduisent les émissions de GES. Mais néanmoins, en voyant les centaines de milliards qui sont injectés par les gouvernements partout dans le monde pour combattre la crise de la COVID-19 actuellement, il y a là une occasion à saisir pour faire en sorte que les fonds aident à transformer l’économie d’une façon radicale afin de stopper le réchauffement, souligne M. Rogelj.

L'urgence d'agir

La société semble capable de répondre promptement à une urgence directe, comme la crise de la COVID-19, mais est bien moins bonne quand il s’agit d’une menace qui émerge lentement, comme le réchauffement, déplore-t-il.

La responsabilité sociale, l’acceptation de sacrifier son confort pendant un certain temps au bénéfice de tous, et ultimement la compréhension que la société est vulnérable et que l’on peut changer le cours des choses s’appliquent aussi à la lutte contre les changements climatiques.

Joeri Rogelj, spécialiste du changement climatique au Collège impérial de Londres

Il suffit de tirer les bonnes leçons de la crise actuelle : des mesures ambitieuses peuvent être prises pour le climat seulement si la société et les gouvernements reconnaissent l’urgence et agissent en conséquence.

Avec CNN, Scientific American, The Guardian et The New York Times

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