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Enquête

Blanchiment d’argent : « T'es capable de garder un secret? »

Des courtiers immobiliers ferment les yeux sur une opération de blanchiment d’argent devant les caméras cachées d’Enquête.

Un courtier immobilier filmé lors d'une opération en caméra cachée.

Un courtier immobilier filmé lors d'une opération en caméra cachée.

Photo : Radio-Canada

- « Vous avez bien compris que mon argent vient de la dope, on s'entend? »

- « Vous avez mon entière discrétion. »

Est-il facile de blanchir de l’argent dans l’immobilier? L’équipe d’Enquête a tenté l'expérience en montant de toutes pièces un scénario fictif lors duquel un collaborateur s’est fait passer pour un client souhaitant acquérir une résidence de luxe à Montréal.

Ce dernier a dit clairement à cinq courtiers, choisis au hasard, qu’il avait l’intention de payer avec de l’argent qui provient du trafic de stupéfiants et qu’il ne donnerait jamais ses papiers d’identité.

Regardez leurs réactions.

L’OACIQ pourrait sévir

Les réactions des courtiers immobiliers face à un homme qui annonce qu’il veut faire du blanchiment d’argent tout en cachant son identité préoccupent vivement l’Organisme d'autoréglementation du courtage immobilier du Québec (OACIQ).

« C’est extrêmement troublant d’entendre des situations comme celles-là », indique Caroline Champagne, vice-présidente à l’OACIQ, organisme responsable de faire la lumière sur toute allégation de manquement à la Loi sur le courtage immobilier par un courtier ou une agence.  

Ce n’est pas un comportement auquel on s’attend. Ce n’est pas du tout ça qui correspond à nos règles déontologiques.

Caroline Champagne, vice-présidente à l’OACIQ

« Notre syndic va prendre ça en charge et va voir s'il a des mesures à prendre. [...] On prend ça extrêmement au sérieux », ajoute Mme Champagne.

Le système canadien compte notamment sur les courtiers pour repérer les transactions immobilières douteuses, en leur confiant la responsabilité légale de les dénoncer.

Or, ce qu’Enquête a constaté sur le terrain a de quoi faire douter de la fiabilité de cette ligne de défense.

Après une première rencontre, les cinq courtiers ont tous accepté de revoir le faux client, ainsi que sa condition d’utiliser un prête-nom. Il leur a dit sans équivoque qu’il ne voulait pas être identifié ou lié de quelque façon que ce soit à la transaction.

Trois d’entre eux ont même fait parvenir une ébauche d’offre d’achat préremplie.

Pour l’OACIQ, non seulement les courtiers auraient dû faire une déclaration d’opération douteuse au Centre d'analyse des opérations et déclarations financières du Canada (CANAFE) comme le prévoit la Loi sur le recyclage des produits de la criminalité, mais cette deuxième visite n'aurait jamais dû avoir lieu. 

« À partir du moment où on a un soupçon, on a des indices, un drapeau rouge qui se lève, on doit le déclarer. C’est ça, l’obligation du courtier », dit Caroline Champagne, ajoutant que dans un scénario comme celui d’Enquête, les courtiers doivent se retirer de la transaction.

Les courtiers ont l’obligation légale d’agir avec honnêteté, probité, intégrité.

Caroline Champagne, vice-présidente à l’OACIQ

Après deux rencontres avec les courtiers, Enquête a mis un terme à l’opération et la transaction n’a jamais eu lieu.

Les courtiers se défendent

Contactés par Radio-Canada, les courtiers se sont tous vigoureusement défendus d’avoir manqué à leurs obligations légales.

Plusieurs ont dit qu’ils ne pensaient pas qu’il s’agissait de blanchiment d’argent. D’autres estiment qu’ils n'avaient pas à se soucier d’identifier le client toxique puisque la transaction aurait été au nom de sa copine.

Finalement, certains affirment qu’ils voulaient dénoncer le client douteux, mais seulement une fois la promesse d’achat signée. La loi permet en effet aux courtiers de faire une déclaration d’opération douteuse après avoir procédé à la transaction. Or, ils n’auraient eu aucune pièce d’identité du client. 

« Morale élastique »

Tous les experts avec qui Enquête a partagé les résultats de l'opération s'entendent : le scénario présenté était sans ambiguïté et les courtiers n’ont pas rempli leurs obligations légales, notamment celle d’identifier le vrai acheteur.

Depuis juin dernier, les courtiers qui se ferment les yeux lors de transactions avec des individus qui veulent investir de l’argent sale risquent même des accusations criminelles. « Le fait d'avoir caché ça, c'est passible de prison maintenant », indique Michel Mailloux, formateur en courtage immobilier, qui a visionné les rencontres du collaborateur d’Enquête avec des courtiers dans des résidences de luxe.

M. Mailloux soulève aussi un problème éthique. « Plus la commission va être grosse, plus la morale a tendance à être élastique », dit-il.

Pour Jonathan Légaré, expert en criminalité financière, faute de données probantes, il est difficile à l’heure actuelle de déterminer le rôle exact joué par le blanchiment d'argent dans la spéculation immobilière au Canada. Mais pour lui, il s’agit certainement d’un facteur qui explique la hausse des prix à l'heure actuelle.

Et cette situation devrait être prise très au sérieux par les gouvernements. « Il faut comprendre que le seul outil qui peut faire la lumière sur une forme de criminalité comme le blanchiment d'argent, c'est une commission d'enquête », dit Jonathan Légaré.

Vous avez des informations à nous transmettre? Contactez la journaliste Julie Dufresne : julie.dufresne@radio-canada.ca (Nouvelle fenêtre)

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