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Coronavirus en Russie : « Personne ne connaît la véritable ampleur de l'épidémie ici »

Le président de la Russie brille par son absence depuis le début de la pandémie mondiale. Il n’y a pas de conférence de presse quotidienne ni de discours à la nation en Russie.

Des usagers du métro, certains portant des masques, attendent sur un quai.

La Russie ne compterait qu’une centaine de personnes infectées par le coronavirus.

Photo : Getty Images / AFP / Dimitar Dilkoff

Comment est-il possible qu’un pays comme la Russie ne rapporte pour le moment qu’une centaine de cas confirmés d’infection à la COVID-19?

Selon les données officielles publiées par les autorités de Moscou, plus de la moitié de ces cas ont été détectés dans la capitale qui, avec sa population de 12 millions d'habitants, est la deuxième mégapole d’Europe.

Le maire de Moscou, Sergei Sobyanin, a rejeté les critiques selon lesquelles la ville masquait les chiffres ou n’en faisait pas assez.

Mais la question demeure pertinente : est-ce possible que des milliers de personnes infectées circulent librement en Russie?

La présidente de l’Alliance des médecins de Russie, Anastasia Vasilieva, est convaincue que oui et croit que la situation va se détériorer rapidement.

En Russie, c’est le gouvernement qui contrôle exclusivement les statistiques. Il contrôle aussi les docteurs et tout le personnel médical, on ne sait pas vraiment ce qui se passe ici.»

La Dre Anastasia Vasilieva, présidente de l’Alliance des médecins de Russie
Plan moyen d'Anastasia Vasilieva devant une fenêtre.

La Dre Anastasia Vasilieva est présidente de l’Alliance des médecins de Russie.

Photo : Radio-Canada / Lyza Sale

Un dépistage insuffisant et déficient

Selon l’agence des services sanitaires, plus de 104 000 tests de dépistage du coronavirus ont été passés depuis le début de la crise en Russie. En comparaison, le Canada en a mené 25 000 depuis janvier et déclarait en date de mardi 425 cas positifs et 16 cas probables.

La Dre Vasilieva doute que tous les échantillons russes aient été analysés en bonne et due forme, car selon elle, le nombre de laboratoires équipés pour le faire est nettement insuffisant au pays.

Anastasia Vasilieva se veut aujourd’hui le porte-voix de centaines d’employés du réseau de la santé. Le « syndicat » qu’elle dirige a été mis sur pied l’an dernier avec l’aide de l’opposant politique Alexeï Navalny pour améliorer les conditions de travail dans les centres de santé.

La médecin affirme avoir discuté au cours des derniers jours avec ses collègues des quatre coins de la Russie sur la gestion des cas suspects de coronavirus, et tous disent la même chose, dit-elle.

Beaucoup de médecins m’ont contactée pour me dire que les consignes ne sont pas claires, qu’il manque des trousses de dépistages, du personnel, de l’expertise et de l’équipement, y compris des masques, affirme-t-elle.

Elle soutient avoir parlé à plusieurs médecins qui ont envoyé des prélèvements aux laboratoires désignés par l’État, mais ceux-ci n’ont jamais reçu de résultats concrets. On leur dit : "Si vous ne recevez pas de nouvelles, ça veut dire que tout va bien."

Mais il n’y a aucune preuve sur papier. À son avis, le seul établissement qui a la capacité de mener des tests de dépistage est celui de Kommunarka, en banlieue de Moscou, où les voyageurs qui rentrent au pays avec des symptômes comme la fièvre et la toux sont transportés.

Une femme portant un masque descend d'un véhicule avec ses bagages.

Les cas confirmés sont placés en isolement.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Notre équipe a d’ailleurs pu filmer une section de cet hôpital spécialisé en infectiologie. Nous avons pu y voir des gens descendre d’un autobus avec des masques, valise en main.

Le médecin en chef de l'établissement a confirmé avoir 312 personnes sous sa supervision, mais seulement 17 d’entre elles seraient porteuses du virus, selon les résultats des tests administrés.

Des milliers de cas sous le radar

Un médecin de famille à qui nous avons parlé nous a pour sa part confié que la majorité des médecins russes ne signalent même pas les cas suspects aux autorités.

Ces médecins travaillent à leur compte et savent très bien que s’ils alertent les autorités leur clinique sera fermée pour des semaines par mesure de précaution. Ça veut dire pas de salaires, pas de revenus pour leur famille, c’est la Russie, c’est la réalité ici.

Un médecin qui nous a demandé de ne pas dévoiler son identité

Ce médecin a aussi décidé de ne plus déclarer ses propres patients qui manifestent les symptômes du coronavirus pour éviter qu’ils soient pris en charge par l’État et placés en quarantaine avec d’autres patients dans des conditions indésirables.

Il leur ordonne de s’isoler à la maison, car il s’agit de personnes en santé qui ne risquent pas de complications.

À son avis, la Russie, comme bien d’autres pays défavorisés, se rabat sur l’immunité passive, c’est-à-dire que « plus le virus circule, plus il disparaîtra vite ».

De toute façon, le gouvernement ne veut pas voir les statistiques exploser, selon lui, et bien évidemment que le virus circule et la majorité des Russes ne consultent pas, dit-il.

Un homme sortant d'un véhicule transporte des sacs.

Plusieurs personnes qui devraient être en quarantaine ne le sont apparemment pas.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

COVID-19 ou pneumonie?

Bien que le nombre de cas augmente en Russie, il n’y a pour le moment aucun décès lié au coronavirus en Russie, selon les autorités.

Toutefois, la mort d’un Moscovite de 75 ans suscite l’inquiétude dans la capitale, et peut certainement servir d’exemple concret pour illustrer le laxisme que dénoncent plusieurs professionnels de la santé.

L’homme en question, Alexander Sitnikov, est rentré du nord de l'Italie au début de mois de mars avec une toux. Malgré plusieurs consultations médicales, il n’a jamais été testé pour le coronavirus.

Sa santé a dégénéré rapidement et il a succombé à ce que les autorités ont qualifié de « pneumonie » le 15 mars.

L'agence nationale des statistiques rapporte une hausse dramatique, soit de 37 %, du nombre de personnes atteintes de pneumonie à Moscou depuis le début de l’année.

Dans une entrevue diffusée à la radio Echo de Moscou cette semaine, le scientifique Valery Solovey souvent critique du Kremlin a déclaré qu’au moins 1600 personnes sont décédées des suites d’une infection du coronavirus depuis le mois de janvier en Russie, mais que tous ces cas ont été enregistrés comme des pneumonies.

Le silence de Vladimir Poutine

Le président de la Russie brille par son absence depuis le début de la pandémie mondiale. Il n’y a pas de conférence de presse quotidienne ni de discours à la nation, en Russie.

Les informations et les mises en garde sont transmises sur les sites du gouvernement et via les réseaux sociaux en commençant par l’application Telegram, sur laquelle la ville de Moscou publie toutes les mesures mises en place pour le simple citoyen.

Le maire de Moscou, Sergei Sobyanin, a d’ailleurs été nommé lundi par le président Vladimir Poutine pour diriger les efforts de lutte contre le coronavirus dans tout le pays, et ce, sous la bannière d’un groupe de travail spécial qui réunit experts de la santé et politiciens.

Un homme portant un masque feuillette un passeport et d'autres documents.

Un inspecteur des services sanitaires a rendu visite sans préavis à notre équipe qui se trouve en quarantaine.

Photo : Radio-Canada / Tamara Altéresco

Le gouvernement russe a décidé lundi soir de fermer sa frontière à tous les ressortissants étrangers, mais pour le moment, l'isolement préventif de 14 jours ne s’applique qu’à ceux qui rentrent d’un séjour dans des pays à risque comme l’Italie, l’Espagne, la France et l’Iran.

Toute personne qui ignore les consignes est menacée de représailles y compris la prison, selon le décret du maire de Moscou :

  • La violation du régime de quarantaine entraîne une responsabilité, y compris pénale, pouvant aller jusqu'à cinq ans d'emprisonnement (article 236 du Code pénal de la Fédération de Russie). Le respect du régime est contrôlé par vidéosurveillance; en cas de violation du régime, un citoyen sera hébergé à l'observatoire.

En vertu des règles, les personnes en quarantaine n'ont le droit de sortir que quelques minutes pour promener un chien, sortir les poubelles et faire quelques courses, à condition de porter un masque.

Contrairement aux mesures prises par de nombreux pays d’Europe et d'Amérique du Nord, la Russie ne somme pas ses citoyens de rester à la maison ou de se tenir à distance d’un mètre pour limiter les risques de contagion.

Les écoles sont fermées, mais pas les églises ni les transports en commun.

Un contenu vidéo est disponible pour cet article
Une équipe de nettoyage s'affaire dans des voitures de métro.

Comment Moscou gère la crise de la COVID-19

Photo : Radio-Canada / Tamara Altéresco

Mais la Ville de Moscou pourrait déclarer l'isolement complet au cours des prochains jours si nécessaire, entraînant la fermeture des commerces et la mise en place possible d'un couvre feu.

Selon le scientifique Valerey Solovey, des dizaines de milliers de personnes infectées circulent dans le pays.

À son avis, entre 130 000 et 180 000 personnes seraient atteintes du virus, et ce chiffre pourrait grimper à 1,5 million d’ici la semaine prochaine.

Le bilan officiel que les autorités rapportent est un mensonge, dit-il.

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Photo : Radio-Canada

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