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Se droguer aux psychostimulants pour performer à l’université

Ces médicaments sont de plus en plus détournés par des étudiants, a constaté Enquête.

Des médicaments dans un livre

Des médicaments dans un livre

Photo : Radio-Canada / Santiago Salcido

Étienne Fafard jongle avec les études, le travail et la vie sociale, habité par le sentiment qu’il doit performer dans toutes les sphères de sa vie.

Pour affronter la compétition qui règne au sein du Département de communication où il étudie, Étienne consomme des psychostimulants.

Ritalin, Vyvanse, Adderall... ces médicaments sont habituellement prescrits pour traiter le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDA/H).

Or, Étienne n’a pas de diagnostic, donc pas de prescription. Il en prend tout de même en période d’examens dans l’espoir d’obtenir de meilleures notes.

Sa méthode : il met la moitié d’une gélule de Vyvanse de 70 milligrammes dans son café le matin - une forte dose -, puis passe la journée à étudier.

Quand je le sens que ça kick, je me sens vraiment bien. Je me sens vraiment motivé, ma concentration est vraiment là. Il n’y a pas grand-chose qui me distrait.

Étienne Fafard, étudiant

La première fois qu’Étienne en a consommé, c’était au cégep. Il avait 18 ans. « J'étais en plein milieu du café étudiant. J'avais mes écouteurs. J'étais arrivé à 9 h le matin, puis je me suis levé de la chaise à 4 h l'après-midi. J'ai été super productif. C'est à ce moment que j'ai réalisé à quel point ça peut m'aider. J'en revenais pas », se rappelle-t-il.

Étienne évoque l’effet placebo, mais est persuadé que les psychostimulants jouent un rôle positif bien réel dans son parcours universitaire.

Mettre la main sur ces pilules est un jeu d’enfant pour Étienne. Plusieurs de ses amis ont un diagnostic de TDA/H. Ceux qui ont une prescription, dit-il, n’ont pas toujours envie de prendre leurs médicaments, alors il hérite de leurs surplus.

La revente de psychostimulants

Un étudiant, vendeur de psychostimulants, a accepté de dévoiler les rouages de ce phénomène. Puisque la revente de ces médicaments est illégale, tout comme la possession sans prescription, Enquête a accepté de protéger son identité.

Celui que nous appelons S, à sa demande, n’apprécie pas toujours les effets secondaires des psychostimulants. Il ne prend donc pas toutes les pilules prescrites par son médecin et vend ce qu’il lui reste à ses amis et à d’autres étudiants.

« Les étudiants sont très désensibilisés par rapport à la consommation de psychostimulants. Je dirais que tout le monde l’a essayé, c’est partout », dit-il.

J’ai remis une pilule à quelqu’un dans la bibliothèque sans que personne ne s’en étonne.

S, vendeur de psychostimulants

Il ajoute que certains étudiants diffusent des messages sur Facebook à la recherche de ces médicaments.

Son prix pour une pilule de 30 milligrammes est de 10 $. En période d’examens, S demande davantage.

Grâce à son petit commerce, il peut empocher plus de 200 $ par mois.

Pot de pilules

Pot de Ritalin

Photo : Getty Images / Joe Raedle

Consommation en hausse

De nombreux étudiants qui se sont confiés à Enquête confirment la popularité des psychostimulants utilisés à des fins de performance. Or, il est difficile d’avoir des chiffres précis sur cette pratique à la fois banale et taboue.

Selon des études, surtout américaines, le pourcentage d’étudiants postsecondaires qui détournent ces médicaments varie entre 8 % et 43 %.

Le Dr Nicholas Chadi, pédiatre à l’hôpital Saint-Justine de Montréal, note une augmentation de l’usage non médical des psychostimulants au Québec et au Canada.

« C'est quelque chose qui est préoccupant. On le voit chez les jeunes du secondaire, [...] du niveau collégial et universitaire également », dit celui qui est le premier spécialiste en Amérique du Nord formé en toxicomanie pédiatrique.

De plus, des étudiants consomment des psychostimulants pour s’amuser.

Je les consomme de façon récréative en les versant dans une bière, un cocktail. Ça remplace les autres stimulants. Mes amis et moi faisons ça.

S, vendeur de psychostimulants

« Ce sont des médicaments qui peuvent amener une certaine sensation perçue comme euphorisante chez certains jeunes », explique le Dr Chadi.

Risques pour la santé

Le Dr Chadi s’inquiète que les jeunes croient les psychostimulants inoffensifs puisqu’ils sont prescrits à des enfants, explique-t-il.  

« Il y a beaucoup de risques et de dangers [...] Je suis en mesure de voir ça dans ma clinique, mais aussi dans les travaux de recherche », dit le pédiatre.

Hypertension, épisodes psychotiques, crise cardiaque, accident vasculaire cérébral sont des risques associés à la consommation inappropriée de stimulants d’ordonnance, selon Santé Canada. Dans certains cas, cette consommation peut être mortelle.

Les risques de dépendance sont aussi bien réels.

« J’ai des amis qui en prennent chaque jour. Ils ne savent plus comment étudier sans ça », révèle le vendeur S, qui dit toutefois ne pas juger ses clients.

Mettre sa santé en péril, risquer de développer une dépendance, le jeu en vaut-il la chandelle?

Ceux qui espèrent avoir de meilleures notes grâce à ces médicaments pourraient constater l’effet inverse. « On voit que l'utilisation de psychostimulants, quand ce n'est pas prescrit par un médecin, c'est associé à des rendements scolaires puis professionnels plus bas », dit le Dr Chadi.

Des étudiants préoccupés

Raouf Salhi et Nicolas Saint-Amour sont des étudiants en droit à l’Université de Montréal. Ils savent que le poids de la performance peut être écrasant dans leur faculté et que certains ont recours aux pilules pour tenir le coup. 

« On a tellement de rumeurs au sein de la faculté », dit Nicolas, qui ajoute que la vaste majorité des étudiants connaissent des consommateurs de psychostimulants ou ont entendu parler de ce phénomène.

Pour aller au fond des choses, ils ont mené un sondage avec le soutien du journal étudiant Le Pigeon dissident.

Réalisée avec des moyens limités, leur enquête est malgré tout solide, selon eux. Résultats : plus de 8 % des 150 répondants ont déjà consommé des drogues de performance sans prescription ou au-delà de la dose prescrite.

Ils croient que certains n’ont pas osé répondre, même de façon anonyme. « On est convaincus que c'est une pratique plus répandue », estime Nicolas.

Enquête a communiqué avec les universités du Québec. La plupart savent qu’il y a un détournement des psychostimulants et plusieurs font de la sensibilisation dans le cadre de leurs programmes en santé mentale. Mais aucune n’a de politique à ce sujet.

Le mois dernier, l’Université Laval a décidé de sévir. Elle a sanctionné un étudiant qui a vendu ses médicaments d’ordonnance sur le campus.

Des étudiants sur le campus de l'Université de Montréal

Des étudiants sur le campus de l'Université de Montréal

Photo : Getty Images / Marc Bruxelle

Nicolas et Raouf estiment que les sanctions ne résoudront pas le problème, car il s’agit du symptôme d’un mal plus profond.

Les psychostimulants sont vus comme une forme de solution à un problème de stress, d'anxiété, une peur de ne pas réussir.

Raouf Salhi, étudiant à l’Université de Montréal

« Ce qu'il faut travailler, c'est réduire le niveau d'anxiété », selon Nicolas.

Avec l’appui de la doyenne de leur faculté et de leur association étudiante, ils réclament plus de ressources en santé mentale, dont un meilleur accès à un psychologue.

Actuellement, cela peut prendre jusqu’à huit mois pour obtenir une consultation psychologique à l’Université de Montréal.

Étienne Fafard, lui, voudrait voir des intervenants faire de la sensibilisation dans les classes dès le secondaire « parce que c'est là que ça commence ».

Ce n’est pas facile de renoncer à l’habitude d’avaler une pilule pour étudier en périodes d’examens, estime-t-il, espérant mettre une croix sur sa consommation lorsqu’il plongera dans le monde professionnel.

« Si jamais je vois que la compétition devient trop haute puis que ça pourrait m'aider à faire plus de travail, je pense que je pourrais me tourner vers [les psychostimulants]. Mais j'espère pas. C'est quelque chose que je ne veux pas faire », dit-il, ambivalent.

Retrouvez tous les reportages de l'émission Enquête

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