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Ce que j'ai appris en quittant les réseaux sociaux pendant un mois

L'animateur Matthieu Dugal devant les icônes de Facebook, Linkedin, Twitter et Instagram.

Matthieu Dugal a décidé de «tirer la plug» des réseaux sociaux et documenter son expérience pendant un mois.

Photo : Ariane Pelletier / Radio-Canada

Matthieu Dugal

CHRONIQUE – Un passage loin des réseaux sociaux est un passeport vers la tranquillité d’esprit, une meilleure focalisation des idées au travail, lorsqu’on lit ou qu’on écoute de la musique aussi. Ces réflexions sont celles de Cal Newport, l’auteur de l’essai sur le minimalisme numérique qui m’a inspiré mon mois de déconnexion. Il avait bien raison : l’expérience a été surprenante.

À l’origine, ce devait être quatre semaines sans réseaux sociaux. Puis, le quatre est devenu cinq. Pourquoi? Je comparerais cette dernière semaine à une bonne grosse tape sur le bouton « snooze » de mon réveil avant d’avoir à me lever. Un peu de confort avant de revenir dans le monde virtuel. Parce que, même si je vois les bénéfices concrets de cette déconnexion, je sais que je ne pourrai m’en passer indéfiniment. Dans certaines catégories d’emploi, et à plus forte raison dans les médias, avoir une présence sur les réseaux sociaux est devenu un incontournable. Maîtriser cet aspect du métier, c’est comme maîtriser l’art du micro ou de la caméra.

Et parce que oui, j’aime ça.

Ce qui m’angoisse, c’est de voir si je serai capable d’avoir une présence plus posée sur ces plateformes, moins compulsive. Est-ce que je me contenterai, comme je me le promets, de n’avoir accès à ces contenus que par l’entremise de mon ordinateur? Que faire pour Instagram, qui s’alimente difficilement sans téléphone? Désinstaller puis réinstaller l’application à intervalles réguliers? 

Cela dit, malgré les remises en question, est-ce que je recommande cette expérience à tout le monde? Absolument! À moins bien sûr d’être gestionnaire de communauté... S’il y a bien une diète sans aucun danger, c’est bien celle-là. Bien au contraire.

L’effet dopamine des réseaux sociaux

Il y a deux ans, le grand neuroendocrinologue américain Robert Lustig, auteur de nombreuses études sur le sucre, s’en prenait à une autre dépendance, générée celle-là par les « J’aime », dans son essai The Hacking of the American Mind. Sa thèse peut être résumée ainsi : les 34 « J’aime » et 22 commentaires suscités par la publication d’une blague sur le dernier dérapage du jour stimulent la production d’un neurotransmetteur appelé dopamine, qui est lié à la motivation et au plaisir (le même qui est impliqué lorsque l’on fait des achats parce qu’on est stressé). 

Les téléphones et les réseaux sociaux accessibles en tout temps nous auraient transformés en bibittes qui appuient des centaines de fois par jour sur ces leviers qui nous donnent cette décharge.

Petit détail, toujours selon les études citées par Lustig dans son essai, cette surproduction de dopamine se ferait aux dépens de la production d’un autre neurotransmetteur, la sérotonine, impliqué celui-là dans les états de calme et de sérénité.

Évidemment, tout bon scientifique vous dira aussi que c’est plus compliqué que ça, que les liens de causalité entre la surconsommation des réseaux sociaux et l’humeur sont très difficiles à établir. Et il aura raison.

Sauf que plusieurs études commencent à s’accumuler aussi à propos des effets néfastes liés à la surstimulation des centres de gratification dans le cerveau.

Je repense à cette entrevue que j’avais réalisée l’an dernier avec la neuroscientifique de l’Institut Douglas, affilié à l’Université McGill, Véronique Bohbot. Elle tente depuis longtemps de sensibiliser la population aux dangers que pose, selon elle, l’utilisation sans garde-fous des écrans dans le développement du cerveau.

Avec son groupe de recherche, elle a notamment développé un programme qui vise à réduire les risques de maladies neurologiques et psychiatriques en améliorant une caractéristique qui pourrait être considérée comme un joyau de notre cerveau : sa capacité à mémoriser l’espace, la fameuse mémoire spatiale. Des études très solides basées notamment sur les travaux de John O’Keefe, qui ont récompensé leur auteur par le prix Nobel de médecine en 2014.

Que nous dit en résumé la Dre Bohbot? Plus vous musclez votre mémoire spatiale, moins vous risquez de développer des maladies neurodégénératives. Et la manière dont les écrans se déploient de nos jours dans nos vies, en stimulant constamment nos circuits de la gratification, pourrait atrophier cette mémoire tout en musclant d’autres zones de nos cerveaux que l’on devrait plutôt laisser tranquilles.

Notre cerveau explore son univers spatial à l’aide notamment de deux systèmes distincts : l'hippocampe et les noyaux caudés. La navigation spatiale par l'hippocampe, par exemple, c'est quand on doit faire l’effort de se représenter une carte pour aller d’un point A à un point B. Vous êtes dans un quartier que vous ne connaissez pas? Vous devez trouver un appartement sans Google Maps? Vous utilisez votre hippocampe.

Vous partez travailler le matin et vous vous rendez soudainement compte que vos clés, que vous aviez pourtant dans vos mains quelques secondes auparavant, sont introuvables? Vous êtes sur le pilote automatique, vous utilisez vos noyaux caudés.

Après avoir travaillé 30 ans sur l’hippocampe, ayant aussi collaboré avec le premier chercheur qui a publié des études à propos des noyaux caudés, Véronique Bohbot est inquiète. Elle a réalisé des études qui montrent l’effet de certains jeux vidéo sur l’hypertrophie des noyaux caudés. L’hypertrophie des noyaux caudés, pour le dire clairement, personne ne veut ça. C’est corrélé avec des maladies et/ou des états que l’on observe de plus en plus : l’alzheimer, le parkinson et la dépression.

Et Véronique Bohbot répète à qui veut l’entendre que la surstimulation de ces structures peut aussi être générée par la surutilisation de nos écrans, et pas seulement ceux où nous jouons.

En tant que gamer depuis maintenant presque 40 ans et adepte des réseaux sociaux depuis plus de 10 ans, ce sont des études qui me disent que tout n’est peut-être pas rose au pays des écrans. Que, peut-être, il faudrait leur redonner une place plus secondaire. Des fois que...

La force des liens faibles

Cela dit, dopamine ou pas, plusieurs amis me manquent depuis que j’ai quitté les réseaux sociaux. Des gens que je ne croise jamais en personne et qui sont néanmoins une grande source de sérotonine. Pourquoi? La réponse serait sociologique.

En 1973, le sociologue Mark Granovetter a publié dans un essai une hypothèse qui se vérifie chaque jour un peu plus sur les réseaux sociaux : la force des liens faibles. Selon cette théorie, il existe grosso modo deux types de relations dans la vie d’une personne : celles qui le relient à sa famille et à ses amis proches, les liens forts, et une multitude de relations qui constituent une nébuleuse plus distante, plus étendue : les liens faibles.

Dans son essai, Granovetter précise qu’un individu va profiter au cours de sa vie, paradoxalement, davantage de ses relations issues des liens faibles que de celles issues des liens forts. L’individu serait même davantage influencé par ces relations distantes que par celles de ses liens forts. Toujours selon le sociologue, les liens faibles permettent de jeter des ponts locaux entre des individus qui, autrement, resteraient isolés.

Bref, mes liens faibles me manquent. Mais comment les faire cohabiter avec cette tranquillité d’esprit si rare et qu’on apprend vraiment à apprécier le temps d’une déconnexion?

Enlever les applications de mon téléphone? Télécharger une application qui limite mon temps de réseaux sociaux? Je ne sais pas encore. Pour le moment, je suis tout de même curieux de découvrir à quoi peuvent ressembler cinq semaines de notifications. C’en est presque drôle.

Les réseaux sociaux n’ont pas besoin qu’on rajoute des couches de superlatifs à leurs qualités. On les connaît. Le GAFA, avec sa force de frappe idéologique, ne manque pas une occasion de nous le rappeler. Ce qui est difficile dans ce contexte, c’est Aristote qui l’a écrit il y a bien longtemps, c’est qu’il faut savoir raison garder. Garder son esprit critique.

Laissons le mot de la fin à Cal Newport, qui est aussi professeur-chercheur en informatique à l’université Georgetown.

Les adeptes du statu quo numérique pourraient tenter d’accrocher à cette philosophie une étiquette anti-technologique. [...] Le minimalisme numérique ne rejette absolument pas les innovations de l’ère Internet; il rejette en revanche la soumission que beaucoup d’utilisateurs manifestent aujourd’hui envers ces outils. En tant qu’informaticien, je gagne ma vie en contribuant à repousser la frontière du monde numérique. Comme nombre de mes collègues, je suis enthousiasmé par les possibilités de notre technofutur. Mais je suis persuadé aussi que, si nous voulons déverrouiller ce potentiel, nous devons faire l’effort nécessaire pour maîtriser notre propre vie numérique – pour décider nous-mêmes, en confiance, quels outils nous voulons utiliser, pourquoi et dans quelles conditions.

En d’autres termes, Cal Newport propose de se poser une simple question : et si l’on décidait d’être plus intelligents que nos technologies?

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