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Incursion dans un théâtre (un peu clandestin) dans un garage

Deux hommes portent de la lingerie fine devant une table remplie de bouteilles d'alcool.

Jérémie Desbiens et Alexandre Larouche, de la compagnie théâtrale Les Hommes-objets

Photo : Radio-Canada

Justine de l'Église

Quand les gens se réunissent dans ce garage résidentiel de Villeray, à Montréal, que les lumières s'éteignent et que s’allument les projecteurs, une chose extraordinaire se produit : les objets prennent vie. Pas de sorcellerie ici – c’est plutôt la magie de la scène qui opère. Car une fois par mois, des marionnettistes transforment les objets en personnages, les manipulations en péripéties. Un rassemblement un peu secret, pour artistes et public désirant vivre une expérience hors de l’ordinaire.

Un théâtre singulier

Vendredi soir d’hiver. Les manteaux sont suspendus dans l’atelier annexé au garage. En attendant l’ouverture de la salle, les gens se saluent, s’enlacent, papotent, sirotent une bière ou un verre de vin fourni par le petit bar de la maison. On pourrait croire qu’il s’agit d’une réunion de famille ou d’amis, mais en fait, ce soir, il y a beaucoup de nouveaux visages.

Les portes s’ouvrent. Le groupe passe devant une régie de fortune pour s’engouffrer dans une petite salle. Du garage, on n’en voit que la porte – les épais rideaux installés contre les murs et les petits projecteurs font vite oublier que les humains occupent un espace normalement réservé aux véhicules ou aux articles de sports qui prennent la poussière.

Trois banquettes sont installées sur des caisses de lait, tandis que la dernière rangée et occupée par trois bancs de velours bleu.

Les banquettes et les sièges du Garage-théâtre

Photo : Radio-Canada

Dans cette salle encore peu connue, les gens s’installent sur les banquettes faites main et des sièges récupérés dans un théâtre montréalais, puis la maîtresse des lieux leur souhaite la bienvenue. C’est dans la marge… même illégal! lance à la blague Lucile Prosper, ce qui déclenche les rires des quelque 25 personnes réunies.

L’ambiance n’a rien à voir avec celle des théâtres traditionnels : les consommations sont les bienvenues dans la salle, les gens sont même invités à huer (gentiment) les retardataires, et le public est presque collé sur les interprètes.

On assiste ce soir à une représentation du Petit Pousseraie, une version revisitée – et très salace – du Petit Poucet, conçue par les comédiens Jérémie Desbiens et Alexandre Larouche, de la compagnie Les Hommes-objets. Le conte de Charles Perrault devient ici une fable où les personnages sont des verres et des bouteilles de bière, et le tout prend une tournure complètement déjantée. La foule accompagne les comédiens dans leurs délires – ainsi que leurs quelques accrochages – à grands coups d’éclats de rire.

Un homme porte un chapeau et tient dans ses mains une bière qui mousse énormément.

Alexandre Larouche lors d'un passage du «Petit Pousseraie », où l'ogre est représenté par une grande bouteille de Budweiser.

Photo : Radio-Canada

L’art pour tous

C’est pour rendre l’art accessible à tout le monde que les artistes Lucile Prosper et Mathieu Marcil ont converti, en mai dernier, le garage du duplex où le couple habite en petite salle de spectacle. Un projet qui a été rendu possible grâce à la mère de Mathieu, qui partage le duplex et à qui appartient le garage.

Cette initiative s’inscrit dans la continuité du Westfalia théâtre, qui a vu le jour en 2015 et qui leur a permis de sillonner les routes du Québec, l’été, en présentant du théâtre de marionnette un peu partout, dans des stationnements, dans des friteries, de manière impromptue.

Le but, c’est d’aller vers les publics qui ne vont pas au théâtre nécessairement, qui peuvent être intimidés par tout le protocole autour du théâtre. On y offre un accès décontracté, sans ambition.

Mathieu Marcil, concepteur d'éclairages et cofondateur du Garage-théâtre

Le couple s’est d’ailleurs rendu compte que les gens viennent d’abord pour vivre l’aventure du garage, plus que pour le spectacle. Ils ne savent pas ce qu’ils viennent voir, et nous font confiance sur la programmation, explique Lucile Prosper. On veut inspirer les gens à peut-être risquer autre chose, renchérit Mathieu Marcil.

Les deux personnes sont assises sur un divan rouge et sourient.

Lucile Prosper et Mathieu Marcil

Photo : Radio-Canada

Mathieu et Lucile ont d’abord choisi de présenter dans leur garage des spectacles vus ailleurs. Le but, c’est d’essayer de voir qu’est-ce qui nous a touchés, et parce que ça nous a touchés, on veut vous l’offrir à vous, personnes qui ne vont pas au “théâtre”, explique la marionnettiste.

Au garage, un spectacle ne coûte que 10 $, soit de trois à sept fois moins que les tarifs des grandes salles montréalaises – et ici, toutes les recettes vont aux artistes.

Le lieu de tous les possibles

Au Québec, il est fréquent que les artistes aient de la difficulté à faire tourner leurs spectacles, soutiennent les propriétaires du Garage-théâtre. Même si un spectacle est très populaire, les programmations des salles sont planifiées des mois à l’avance et ne laissent que peu de marge de manœuvre. Le défi est encore plus grand pour les courtes formes, qui sont souvent absentes des programmations.

C’est notamment le cas du Petit Pousseraie, qui a vu le jour en 2016, mais qui n’avait été présenté que 16 fois depuis.

Des places qui acceptent de nous recevoir avec un spectacle comme ça, avec un thème comme ça… autre qu’un bar, c’est quand même compliqué à trouver, s’esclaffe le comédien Alexandre Larouche. C’est tellement un spectacle singulier, qui ne peut pas être programmé chez des diffuseurs “réguliers”, renchérit son collègue Jérémie Desbiens. On a fait des festivals, mais les festivals, on a vite fait le tour. Une occasion comme celle-là, c’est vraiment super pour nous.

Le Garage-théâtre permet alors de donner une seconde vie à ces œuvres. Jusqu'à maintenant, c’est de la marionnette et du théâtre d’objets qui y ont été présentés, mais toute forme de spectacle y serait la bienvenue, du moment qu’elle arrive s’adapter à la petitesse de l’espace.

Une organisation (un peu) secrète

Illégal, ce théâtre dans le garage? Même si Lucille a blagué à ce sujet devant le public, il reste que, si le couple n’a pas de permis pour exploiter l'endroit, il a essayé de tout faire dans les règles de l’art. Mathieu travaille en technique scénique depuis 1991 et s’est appliqué à respecter les normes de sécurité habituelles, en s’assurant notamment que le public a accès à deux sorties de secours.

Une console de régie est placée sur un chariot de plastique.

La petite régie du Garage-théâtre est placée à l'extérieur de la salle de spectacle et est manipulée par Mathieu Marcil.

Photo : Radio-Canada

Au niveau municipal, le lieu ne semble d’ailleurs pas poser problème. On a tenté de s’informer auprès de la Ville, raconte Mathieu Marcil. On s’est fait dire : "S’il n’y a pas de plainte pour le bruit, si les voisins ne se plaignent pas… c’est chez vous."

”Arrangez-vous pour que la police ne vienne pas.” Je peux le dire, ça a été enregistré!, ajoute Lucile

Ainsi, le garage demeure un petit secret de Villeray. La salle n’utilise pas les canaux traditionnels pour attirer le public : pas de billetterie, pas de site web, pas de programmation. Les réservations se font sur un groupe Facebook (Nouvelle fenêtre), qui dépasse aujourd’hui les 400 membres.

Et le gros du travail de remplissage de la salle se fait au bouche-à-oreille : chaque membre du public est invité à convaincre une personne de venir assister au spectacle suivant. Le prochain est d’ailleurs prévu pour le 20 mars.

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