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analyse

Le tsar Poutine et le sultan Erdogan, entre guerre et paix

Les présidents Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine à Moscou

Les présidents Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine lors d'une rencontre à Moscou, jeudi.

Photo : Reuters / POOL New

La Russie et la Turquie sont-elles des alliées ou des ennemies? Si l’on regarde les ficelles complexes qui se déploient ces jours-ci entre Moscou, Ankara, la mer Égée et le nord syrien, entre tragédies humanitaires et rivalités géopolitiques, on a du mal à répondre simplement à cette question.

Les présidents Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine sont tous deux des adversaires affirmés du Vieux Continent. Ils tablent sur la division de l’Europe face à ses fronts est et sud, qu’ils s’appellent Ukraine ou Syrie. Une stratégie qui marche et qui a durablement affaibli les Européens.

Cet antagonisme, ils le partagent, et cela les rapproche stratégiquement. Ce sont aussi deux leaders autoritaires qui, en tant que gros bras politico-militaires, s’apprécient et même s’admirent mutuellement : une sorte de communauté de caractère.

Amis et ennemis à la fois

Ils représentent aussi des puissances régionales rivales au Moyen-Orient. L’islamiste Erdogan a soutenu divers groupes rebelles dans la guerre de Syrie, mais pas le groupe armé État islamique. Tandis que Moscou, à compter de la fin 2014, est intervenu directement et militairement, aux côtés de l’Iran, pour sauver la mise à un Bachar Al-Assad assailli de toutes parts, qui en 2012 et 2013 paraissait sérieusement menacé.

Moscou – c’est une constante dans la guerre de Syrie – a habilement et inlassablement soutenu Damas. En étiquetant terroristes, et en combattant férocement – sur les fronts d’Alep, de Deraa, de la Ghouta (banlieue de Damas), et aujourd’hui d’Idlib – tous ceux qui, depuis neuf ans, se sont opposés au pouvoir syrien.

Civils comme rebelles armés, hommes, femmes et enfants, ces ennemis ont été combattus comme une horde de barbares indistincts. Sans le soutien vital de Moscou et de Téhéran, et leur détermination à exterminer ces barbares, le pouvoir de Damas n’existerait plus aujourd’hui.

Les Occidentaux – qui n’ont jamais joué un rôle très important dans la guerre de Syrie, hormis sur le front (séparé) de l’Est, dans le désert, contre le groupe armé État islamique – sont aujourd’hui largement hors-jeu. Mais le grain de sable dans l’engrenage russo-irano-syrien se nomme aujourd’hui Turquie.

Deux fronts simultanés

Sur plusieurs fronts – à la frontière gréco-turque remplie de migrants, mais aussi au nord-ouest de la Syrie, dans la province martyre d’Idlib – la seule journée du 5 mars a vu se dérouler une série de développements importants :

  • La Turquie a envoyé des centaines de policiers à la frontière grecque, pour empêcher Athènes de refouler du côté turc ceux qui avaient réussi à passer en Grèce.
  • En Syrie, dans la ville d’Idlib, ultime bastion des rebelles sur le dernier front actif, un bombardement aérien (probablement russe) a tué au moins 16 civils, dont des enfants. Tragique routine.
  • Et puis en toute fin de journée, le président Erdogan a couru à Moscou pour rejoindre son frère ennemi au Kremlin pour y conclure un cessez-le-feu.

Tous ces événements – la fin de partie syrienne, les tragiques souffrances des civils, le jeu turc sur deux fronts, les chassés-croisés diplomatiques – sont liés entre eux.

Entre les deux crises de migrants (celle d’Idlib et celle de la frontière gréco-turque), il y a des vases communicants.

La situation des réfugiés devient intenable : près d’un million de personnes (80 % de femmes ou d'enfants) ont été chassées de chez elles depuis le début décembre par les bombardements aériens de Moscou et de Damas. Ce que l’envoyé spécial de l’ONU a appelé, fin février, le plus grand cataclysme humanitaire du 21e siècle.

À leur tour, ces personnes acculées à la frontière mettent la pression sur la Turquie, au nord. Devant cette pression, Erdogan – qui avait accueilli plus de trois millions de réfugiés syriens entre 2011 et 2016, avant d’installer un mur – décide maintenant d’ouvrir le robinet en direction de l’Europe.

Pourtant, Erdogan avait accepté en 2016 quelque six milliards d’euros de Bruxelles (10 milliards de dollars canadiens, promis, mais non versés en totalité) pour retenir les réfugiés en Turquie. Une promesse faite à des Européens tétanisés à l’idée que le grand afflux de migrants de l’été et de l’automne 2015 pourrait se reproduire à l’avenir.

Erdogan sent aujourd’hui la pression à la frontière syrienne avec ces 900 000 personnes déplacées depuis trois mois, plus le million (au minimum) qui le seraient à leur tour si Assad reprenait la ville d’Idlib elle-même.

Poutine ménage Erdogan

Ici, on voit que Poutine continue de soutenir, mais pas forcément jusqu’à 100 %, son allié Bachar Al-Assad.

Assad a juré de reprendre la totalité des territoires du nord, mais son parrain du Kremlin décide aujourd’hui, malgré les échanges sanglants des dernières semaines avec les forces turques, qu’il veut continuer de ménager Erdogan, et le garder malgré tout de son côté, comme un allié potentiel face à l’Europe.

Face à la demande réitérée d’Erdogan, qui veut pour lui une enclave à même le nord du territoire syrien, pour y parquer des réfugiés hors de Turquie, Poutine ne dit pas non!

Autre vase communicant, sur le plan diplomatique : le double jeu d’Erdogan. Celui-ci manœuvre habilement entre la Russie (le cessez-le-feu et le rapprochement potentiel Moscou-Ankara, malgré le conflit armé régional) et l’Europe (avec qui Erdogan a de nombreux conflits, et actionne aujourd’hui l’arme des migrants dont il joue comme avec des pions). Aux Européens – suprême duplicité –, le Turc demande quand même leur aide (à l’Europe et à l’OTAN) dans le nord de la Syrie!

Alors, on assiste à une sorte de billard à trois bandes, où les joueurs cachent leur jeu, où les amis deviennent ennemis (et vice-versa), où l’on peut un jour se tirer dessus, puis le lendemain se serrer la main. Avec en vedette deux hommes forts autoritaires qui en mènent large face à un Occident largué et une Europe spectatrice, qui ne sait plus où donner de la tête.

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