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Ces refuges qui doivent, malgré eux, fermer la porte aux femmes

Une femme, la tête dans les mains.

Dans la région d'Ottawa et de Gatineau, les maisons d’hébergement pour femmes débordent.

Photo : Radio-Canada

Les demandes sont en hausse, les budgets sont gelés et les ressources sont de plus en plus limitées. Les maisons d’hébergement pour femmes de la région de la capitale nationale débordent et des organismes déplorent que ce soient les femmes violentées qui en subissent les conséquences.

Une enquête nationale effectuée dans les derniers mois par CBC révèle que durant une journée normale de novembre, 600 personnes, surtout des femmes et des enfants victimes de violence conjugale, n’ont pu accéder aux services de refuges pour femmes au Canada. En novembre 2019, ce sont des dizaines de milliers de refus qui ont été enregistrés au pays. Qui plus est, 86 % des refus étaient dus à des maisons d’hébergement qui débordent.

Durant cette période, au moins 210 requêtes ont été refusées à des femmes et leurs enfants en Outaouais, 392 à Ottawa et 124 dans l’Est ontarien. Les données ont pu être recueillies pour 10 des 23 refuges de la région, et représentent par conséquent une sous-estimation du nombre total de refus réel enregistré chaque mois.

À Chelsea, la Maison Libère-Elles a vu sa situation se détériorer dans les dernières années. Les neuf lits réservés aux femmes et enfants en détresse ne suffisent pas à la demande. Régulièrement, le refuge accepte deux ou trois pensionnaires supplémentaires, et parfois quatre. En huit mois seulement l’an dernier, la maison a enregistré 228 refus par manque de places.

Avant 2016, on atteignait à peine 100 [refus en raison du manque de places] par année. On accueillait beaucoup moins de femmes parce qu’on avait des lits vides parfois, explique la directrice générale, Céline Lefebvre.

Les raisons d’une telle hausse sont multiples : croissance démographique, prévention accrue, et le phénomène #MoiAussi (#MeToo) qui a mené à une hausse des dénonciations et de la prise de conscience. Outre un plus grand achalandage, la durée des séjours s’allonge également, notamment en raison de la crise du logement qui sévit à Gatineau et à Ottawa.

Depuis les tornades, le prix des logements a éclaté et les femmes ne peuvent plus se payer un logement convenable à elles seules.

Céline Lefebvre, directrice générale de la Maison Libère-Elles
Deux femmes en entrevue avec un journaliste de Radio-Canada.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Céline Lefebvre (à gauche) et Maude Bérubé (à droite) sont respectivement directrice générale de la maison et coordonnatrice des interventions à la Maison Libère-Elles.

Photo : Radio-Canada / Jonathan Dupaul

Une crise en Outaouais, selon la FMHF

Selon des données recueillies dans les dernières années par la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes (FMHF) du Québec, une tendance lourde s’inscrit en Outaouais, qui reçoit un financement équitable par rapport aux autres régions québécoises.

En termes d’accès pour les femmes victimes de violence et leurs enfants, l’Outaouais est une région qui est absolument critique. Les maisons d’hébergement sont pleines à plus de 100 %. On pense souvent à la région de Montréal, mais l’Outaouais est une région particulièrement critique au niveau de l’accès, explique la directrice générale de la fédération, Manon Monastesse.

La situation est telle que deux autres maisons pourraient éventuellement voir le jour pour désengorger les sept existantes en Outaouais.

En 2018-2019, les 5 maisons de la région qui sont membres de la FMHF ont hébergé 414 femmes. Elles ont toutefois refusé 1278 demandes par manque de places et 410 pour d’autres motifs. Les données de 2019-2020 n’ont pas encore été publiées, mais selon la fédération, elles vont tristement dans le même sens.

Des conséquences fâcheuses

Le professeur de travail social à l’Université d’Ottawa, Simon Lapierre, observe la situation des refuges pour femmes dans la région depuis des années. Selon lui, les maisons d’hébergement font tout en leur pouvoir pour diriger des femmes refusées vers d’autres centres à proximité.

Or, certaines de ces femmes qui ne trouveront pas d’endroit se retrouveront dans des situations où leur sécurité est à risque.

Les femmes et les enfants qui se voient refuser un accès à une maison par manque de place se retrouvent souvent dans des situations où il y a un risque réel pour leur sécurité, et malheureusement, pour leur vie comme on a pu le voir dans un certain nombre de situations dans les derniers mois, explique M. Lapierre.

Les intervenantes dans le milieu craignent que la situation actuelle mette de plus en plus la vie des femmes en danger.

L’année dernière, ce sont 200 femmes ayant reçu des services d’une des maisons membres de la FMHF qui ont dit avoir été victimes d’une tentative de meurtre de la part d’un conjoint ou ex-conjoint.

La situation est absolument critique. Quand elles demandent des services, il faut être capable de répondre tout de suite!

Manon Monastesse, directrice générale de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes
Une femme en entrevue dans les studios de Radio-Canada.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Manon Monastesse est la directrice générale de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes.

Photo : Radio-Canada

Manque de financement en Ontario, comme au Québec

La Maison Libère-Elles est loin d’être une exception dans la région. De l’autre côté de la rivière des Outaouais, Francine Groulx tient un discours similaire. Les séjours sont plus longs et les demandes plus nombreuses à la Maison d’Amitié d’Ottawa.

La directrice générale indique, qu’en neuf mois l’an dernier, 658 personnes n’ont pu avoir accès à son centre, alors que ce nombre est normalement nettement inférieur pour une année.

Ça oscille généralement entre 400 et 475 pour une année complète, explique-t-elle.

La maison reçoit environ 2 millions de dollars tous les ans du gouvernement ontarien, en plus de recevoir d’autres sommes supplémentaires variables d’année en année. Là aussi, le financement est difficile à prévoir pour l’organisme qui gère deux bâtiments, qui offre une aide par téléphone et qui compte une quarantaine d’employés.

Si nos octrois supplémentaires pouvaient être annualisés, évidemment, que ça nous aiderait beaucoup. On planifie toujours par petites poches d’argent. L’entretien des maisons, les coûts augmentent, et notre budget annualisé n’a pas été augmenté depuis plusieurs années, précise Francine Groulx.

En guise de comparaison, la Maison Libère-Elles de Chelsea reçoit une enveloppe d’environ 700 000 $ de la part du ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec tous les ans. Avec une campagne de financement efficace, l’organisme peut espérer amasser 50 000 $ supplémentaires.

Mais retenir sa vingtaine d’employés représente un défi colossal pour la directrice générale Céline Lefebvre. Ces dernières sont souvent attirées par des salaires plus importants au gouvernement fédéral ou dans le milieu de la santé. Pour assurer une plus grande rétention de son personnel et offrir un service optimisé, Mme Lefebvre estime qu’il lui faudrait environ 500 000 $ supplémentaires par année.

Des millions supplémentaires réclamés au Québec

Cette demande s’inscrit dans les nombreuses revendications faites par la FMHF.

En consolidation, les 36 maisons d’hébergements représentées par la fédération ont besoin de 32 millions de dollars et de 12 millions de dollars additionnels pour assurer le financement des maisons de seconde étape.

32 millions, ça paraît beaucoup comme ça. Mais ça veut dire avoir plus d’intervenantes et de meilleurs services. Ce n’est pas mirobolant ce qu’on demande, lance la directrice générale de la FMHF.

Le gel budgétaire au courant de la dernière décennie explique le besoin d’un investissement majeur du gouvernement Legault, selon Mme Monastesse.

Il n’y a pas eu d’injection au niveau du financement à la mission globale. Il y a eu des indexations annuelles, mais ce sont des indexations qui ont été à géométrie variable selon les régions et la plus importante était de 1,8 %. Ça ne nous permet pas d’avoir un financement substantiel. On a perdu environ 20 % en dollars courants de notre capacité de financement, au cours des [dix dernières années], soutient-elle.

Le bureau de la ministre de la Santé et des Services sociaux du Québec, Danielle McCann, a refusé de commenter dans le cadre de ce reportage. Son bureau a indiqué que le budget provincial sera dévoilé le 10 mars et qu’il serait prématuré de se prononcer.

Avec la collaboration de Tara Carman, journaliste de données (CBC)

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