•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Les homicides entre partenaires intimes ont triplé en quatre ans dans le Grand Toronto

Les mains d'une femme et son ombre sur un mur.

Priya (nom d'emprunt) a été victime de violence conjugale après avoir immigré à Toronto.

Photo : Radio-Canada

Priya tentait de ramper vers son matelas posé à même le sol, mais les larmes lui brouillaient la vision.

Tu peux mourir maintenant, tu ne sers plus à rien, lui hurlait son mari en lui assénant des coups de pied. C’était en 2018. La jeune femme venait d'obtenir sa résidence permanente.

Le couple s'est formé à la suite d’un mariage arrangé. Il avait immigré en banlieue de Toronto grâce à Priya, qui avait réussi l’examen d’anglais avec brio. Priya est un nom d’emprunt. Radio-Canada a accepté de protéger son identité pour sa sécurité.

La tête lui tourne quand un verre vole en éclat. Le bruit lui rappelle la pluie de vaisselle qui a souvent déferlé sur son corps au moindre désagrément. Son ex-mari lui a brisé des os.

J'ai dû m’accroupir et frotter mon nez sur ses souliers pour lui demander pardon.

Priya

Priya a eu peur de mourir plusieurs fois. Elle a eu la chance de s'en sortir. De plus en plus de victimes sont tuées chaque année aux mains d’un amant ou d’un conjoint dans la grande région de Toronto.

Selon des données compilées par CBC/Radio-Canada, le nombre d'homicides entre partenaires intimes a plus que triplé entre 2016 et 2019, passant de 5 à 16. La grande majorité de ces homicides ont été commis à Toronto et en banlieue, à Peel.

Au moins 36 femmes et 1 homme ont perdu la vie.

Les statistiques proviennent des dernières données de Statistiques Canada et de l'Ontario Association of Interval and Transition Houses, dont la mission est d’étudier ce phénomène.

CBC/Radio-Canada a ensuite épluché des documents de cour pour avoir plus de détails sur les victimes tuées en 2018 et 2019. Si certains cas sont toujours devant les tribunaux, ils offrent une vitrine sur l’étendue du problème.

Que disent les données?

  • Trois quarts des homicides auraient été commis par un conjoint ou un partenaire intime actuel.

  • Dans les autres cas, les auteurs présumés étaient des ex-conjoints ou d’ex-petits amis.

  • Environ le tiers des homicides ou homicides présumés étaient suivis d'un suicide.

  • Plus du tiers des homicides auraient été perpétrés à l’aide d’une arme à feu ou d’un couteau.

L’augmentation la plus notable est survenue dans la région de Peel, qui regroupe les villes de Brampton, de Mississauga et de Caledon. Un peu moins de la moitié des homicides entre partenaires intimes y ont été commis en 2019.

La police de Peel confirme qu’il s’agit d’un nombre record et que 13 personnes, dont des enfants, ont perdu la vie à cause de la violence familiale.

Qu’est-ce qui explique cette hausse, alors qu’on observe une baisse des taux de violence conjugale et d’homicides au Canada depuis 2009? Les intervenants de première ligne s’entendent pour dire que le manque criant de refuges et de logements abordables dans le Grand Toronto exacerbe le problème.

Une pièce avec des tables et des chaises hautes.

Un centre d'hébergement pour femmes à Toronto.

Photo : CBC

Les femmes restent plus longtemps qu’avant, parfois un an, un an et demi, dit Jeanne Françoise Mouè, qui dirige le seul refuge pour femmes francophones à Toronto. La grande majorité des demandes, déplore-t-elle, sont refusées faute de places.

Ces données récentes ne sont que la pointe de l’iceberg. Elles témoignent surtout d’un manque de solutions coordonnées dans la Ville Reine et de ressources adaptées aux nouveaux arrivants, disent des experts qui les ont consultées.

Déboulonner les mythes

Les études démentent (Nouvelle fenêtre) depuis longtemps (Nouvelle fenêtre) le mythe voulant que la violence entre partenaires intimes survienne davantage chez les populations immigrantes. En 2019 toutefois, près des deux tiers des victimes d’homicides entre partenaires intimes dans le Grand Toronto étaient des femmes issues des minorités visibles ou de l’immigration.

Les raisons possibles sont complexes, mais surtout nuancées, disent les experts.

La violence entre partenaires intimes survient dans toutes les sphères de la société, dit Farah Khan, directrice du Centre de prévention de la violence à l’Université Ryerson. La différence, c’est que les ressources ne sont pas toujours adaptées ou connues.

Elle regarde l'objectif.

Farah Khan, directrice du Centre de prévention de la violence à l’Université Ryerson

Photo : CBC

Dans la région de Peel, plus de la moitié des victimes étaient d’origine asiatique, alors que ces femmes vivent les mêmes taux de violence conjugale que la moyenne en Ontario, selon une étude (Nouvelle fenêtre) du Journal of Immigrant and Minority Health.

Peel n’a pas de refuge réservé aux femmes asiatiques, note l’avocate en droit de la famille Archana Medhekar. Elles craignent d’être déportées si elles dénoncent leur agresseur. Le risque d’homicide augmente quand les victimes n’ont pas de porte de sortie.

Une femme francophone frappée par son mari a appelé la police à 2 h du matin. Ne sachant pas parler français, les policiers ont parlé au mari, qui leur a donné une tout autre version. Le mari aurait pu la tuer quand les policiers sont partis.

Émilie-Françoise Crakondji, directrice générale du Carrefour des femmes du Sud-Ouest

Pour Jeanne Françoise Mouè, les services adaptés font aussi partie de la guérison. Pour nos clientes, c’est très important de faire ce cheminement en français. Quand tu veux parler de ta douleur et qu’on ne te comprend pas, tu peux retourner vers ton abuseur.

À cela s’ajoutent stéréotypes, croyances et tabous, dit-elle. Ce que j'entends souvent, c'est que les maisons d'hébergement encouragent les femmes à divorcer. Quand elles entendent ça, les femmes n'osent pas aller chercher les ressources.

Les études démontrent que les femmes immigrantes ou issues des minorités visibles (Nouvelle fenêtre) dénoncent moins souvent (Nouvelle fenêtre) la violence entre partenaires intimes pour des raisons liées à la peur d’être ostracisées, à leur statut socio-économique ou d’immigration, ou à un manque de confiance envers la police.

Volonté politique

Les facteurs de risques pouvant mener à un homicide entre partenaires intimes, comme la possession d’une arme à feu et les antécédents de violence, sont connus et bien étudiés en Ontario.

Le Comité d’examen des décès dus à la violence familiale de l’Ontario, formé de coroners, de policiers, de chercheurs et de représentants de groupes communautaires, les révise chaque année depuis 2003 et formule des recommandations aux différents ordres de gouvernements.

Le hic, c’est qu’il n’existe aucun mécanisme pour exiger que ces recommandations soient considérées, et encore moins mises en œuvre par les décideurs.

Cette pandémie est traitée comme un fait divers. Quand une femme est tuée, on en parle dans les médias et le lendemain on passe à un autre appel, dénonce Émilie-Françoise Crakondji, directrice générale du Carrefour des femmes du Sud-Ouest de l’Ontario.

Mme Crakondji, qui siège à plusieurs comités en Ontario, estime que les gouvernements injectent parfois des fonds au mauvais endroit. Elle cite en exemple les campagnes publicitaires financées dans les dernières années par la province pour lutter contre les agressions sexuelles et la violence faite aux femmes.

La réaction, c’est de se dire faisons des brochures et des campagnes de sensibilisation. Les gens qui nous arrivent des camps de réfugiés, qui y ont vécu pendant 10 ou 12 ans, ils ne savent souvent pas lire. On voit ça tous les jours.

Une femme sourit devant l'objectif.

Jeanne Françoise Mouè dirige le seul refuge pour femmes francophones à Toronto.

Photo : Radio-Canada

Elle dit avoir souvent réclamé que ces fonds soient plutôt investis dans les services directs aux femmes. Systématiquement, on nous répond : "On n’a pas assez d’argent".

L’homicide entre partenaires intimes témoigne d’une escalade de violence sur plusieurs années et, surtout, d’une dynamique de contrôle envers l’autre, rappelle Mme Crakondji. On reçoit les femmes lorsqu’il est trop tard. Il faut des politiques proactives plutôt que réactives.

Sans volonté politique, des milliers de femmes continueront de tomber entre les mailles, alors qu’elles méritent d’avoir la chance d’exister de nouveau, dit Jeanne Françoise Mouè.

Quand elles nous arrivent, les femmes veulent tout simplement dormir. Il y en a qui dorment deux ou trois jours. Elles ne dormaient plus depuis des mois, des années.

Avec des informations de Kirthana Sasitharan et de Lauren Pelley

Notre dossier Ces femmes qu’on tue

Si vous (ou quelqu'un que vous connaissez) est en danger immédiat, composez le 911.

Besoin d'aide pour vous ou un proche?

  • Fem’aide (Ontario) : 1 877 336-2433
  • SOS violence conjugale (Québec) : 1 800 363-9010
  • Visitez hebergementfemmes.ca (Nouvelle fenêtre) pour une liste de refuges dans votre région.
  • Réseau des Centres d’aide aux victimes d’actes criminels (CAVAC): 1 866 532-2822

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !

Égalité des sexes

Société