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Crise autochtone : pourquoi la méfiance perdure-t-elle chez les Premières Nations?

Le drapeau d'Oka d'Andrew Maracle, drapeau guerrier Mohawk.

Le drapeau d'Oka d'Andrew Maracle.

Photo : Radio-Canada

Près du campement B, non loin de la voie ferrée sur le territoire Mohawk de Tyendinaga, l’aîné Andrew Maracle est venu rencontrer Radio-Canada. Il tient fièrement son drapeau mohawk, qu'il dit avoir brandi lors de la crise d’Oka. Un drapeau qui, pour lui, symbolise une histoire qui se répète et continuera tant que les gouvernements n'oseront pas une « vraie reconnaissance » des peuples autochtones comme des nations.

On chante Ô Canada ! Terre de nos aïeux. C’est notre terre natale d’une côte à l’autre, d’un océan à l’autre, et nous avons été relégués à des endroits qui ne sont pas bons pour vivre. Puis, nos terres prennent de la valeur et soudainement, on veut nous en faire partir. Nous n’irons nulle part.

Une citation de :Andrew Maracle, aîné du Territoire mohawk de Tyendinaga

À Tyendinaga, deux campements sont toujours bien en place non loin des voies ferrées. Les drapeaux des guerriers mohawks volent au vent et les affiches se sont multipliées au fil des semaines près des tentes : Indian Land, Reconciliation is dead et d’autres, dénonçant le colonialisme.

Des mots qui en disent long sur les sentiments des manifestants.

Ceux-ci ont décidé au bout d’une semaine de mobilisation de ne plus s’adresser aux journalistes.

Lors de cette entrevue, Andrew Maracle a voulu nous emmener devant le camp B. Les manifestants sont sortis à notre rencontre, nous disant de nous éloigner et de sortir de leur territoire.

Ici, c’est l'île de la Tortue (Turtle Island), pas le Canada.

Deux Autochtones tiennent un drapeau mohawk.

Andrew Maracle est un aîné du Territoire mohawk de Tyendinaga. Il voulait partager son message et montrer le drapeau d'Oka qu'il a conservé : « L'histoire se répète et continuera tant qu'il n'y aura pas de vraie reconnaissance des peuples autochtones », dit-il.

Photo : Radio-Canada

Les échanges au cours des dernières semaines ont été sporadiques, mais le message n’en était que plus clair : méfiance. Nous avons notre média interne pour relayer l’information, nous réglons cela à l’interne, les discussions sont entre nous. Voilà le discours répété sur place, le ton a changé comparativement aux premiers jours.

Cette méfiance à l’égard des politiciens, mais aussi des journalistes, vient notamment du passé. D’une histoire de conflits qui se répètent et qui pourraient encore se reproduire, selon le professeur à l’Institut de recherche et d’études autochtones de l’Université d’Ottawa, Pierrot Ross-Tremblay.

Ce conflit était prévisible et il a fait remonter à la surface des questions non résolues , dit-il.

Des manifestants bloquent des voies ferrées et agitent un drapeau mohawk.

Des manifestants sur le territoire de Tyendinaga, en Ontario, avant l'intervention policière de lundi 24 février.

Photo : Reuters / Carlos Osorio

Au coeur de ce conflit : la difficile négociation des titres ancestraux, mais aussi ce dialogue de nation à nation dont il a beaucoup été question au cours des dernières semaines et qui fait écho pour tous les peuples autochtones, pas seulement les Wet’suwet’en.

La réconciliation sera morte s’ils [les gouvernements] ne reconnaissent pas les Premières Nations, notre passé et notre histoire. Ils doivent dialoguer de nation à nation. Nous sommes une nation, nous avons notre terre, notre langue, martèle l’aîné Andrew Maracle.

Au bout de près de trois semaines de conflit, ce dialogue s’est amorcé entre les chefs héréditaires Wet’suwet’en et des ministres représentant les gouvernements provincial et fédéral, menant à une entente de principe qui doit maintenant être approuvée par la nation Wet’suwet’en dans son ensemble.

Dans l’attente du verdict, les manifestations de soutien continuent.

Une personne se trouve près d'une voie ferrée. Des drapeaux et des pancartes se trouvent près des rails.

À Tyendinaga, les manifestants mohawks soutiennent qu’ils lèveront leurs camps lorsque la GRC aura quitté le territoire ancestral des Wet’suwet’en. Les trains du CN et de VIA Rail ont repris leur service dans cette région depuis quelques jours.

Photo : Reuters / Carlos Osorio

Des rapports de force « inégaux »

Lorsqu’il s’agit de réagir à cette entente de principe dont peu de détails ont filtré encore, la prudence est restée palpable chez les chefs héréditaires : il faut encore le consentement de tous. 

Pierrot Ross-Tremblay rappelle qu’établir un dialogue de nation à nation demeure compliqué, étant donné que les rapports ont toujours été inégaux entre les gouvernements et les communautés autochtones.

L’état et les provinces, ainsi que les grandes entreprises ont toutes des armées d’avocats, tandis que les petites communautés dont on parle ont leurs forces morales et leurs convictions, souligne-t-il.

La Police provinciale de l'Ontario intervient à la barricade de Tyendinaga.

La Police provinciale de l'Ontario intervient à la barricade de Tyendinaga le 24 février 2020.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Et même si les modes de gouvernances traditionnelles sont reconnus en théorie, ce sont toujours des structures coloniales qui sont en place, rappelle-t-il. Les deux modèles s’entrechoquent. Le fond du problème, c’est le paragraphe 91 (24) de la Loi constitutionnelle de 1867 qui dit que "les Indiens et les terres réservées aux Indiens tombent sous la juridiction du fédéral", précise-t-il.

On oublie parfois d’où vient cette méfiance, on trouve parfois qu’on exagère, mais avec l’histoire on ne peut pas avoir confiance. Regardez le nombre de réserves qui n’ont même pas accès à l’eau potable, on parle d’un droit humain basique.

Une citation de :Pierrot Ross-Tremblay, professeur à l’Institut de recherche et d’études autochtones de l’Université d’Ottawa

Pour éviter que l’histoire ne se répète, encore et encore, il estime qu’il faudra que l'autodétermination effective des nations autochtones passe par une véritable connaissance et acceptation de la réalité sur le terrain et des besoins.

Les jeunes savent qu’ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes et c’est pour cela qu’ils bloquent des voies ferrées et des chemins : pour se faire entendre. Tant que cela ne touche pas les intérêts économiques et les gens dans leur vie, on ne s’intéresse pas aux droits autochtones. C’est une réalité, ajoute-t-il.

Intervention policière : « du déjà vu »

Le professeur Sean Carleton, professeur adjoint à l’Université Mount Royal qui étudie l’histoire des relations entre les Autochtones et les colons, voit aussi dans ce conflit un rapport de force mené par les gouvernements, au détriment de leur relation avec les nations autochtones.

Il donne en exemple l’intervention de la Police provinciale de l’Ontario lundi 24 février à Tyendinaga pour faire respecter une injonction obtenue par le Canadien National au début du mois.

Ce type de réponse est incompatible avec le principe de réconciliation, selon lui. Il cite en exemple les crises d’Ipperwash, de Caledonia et d'Oka, où les corps policiers sont intervenus à chaque fois.

Les actions du Canada ont montré, au cours des dernières années, [que le pays n'est] pas intéressé à dialoguer de nation à nation.

Une citation de :Sean Carleton, historien à l'Université Mount Royal
Des policiers alignés à un passage à niveau à Tyendinaga

La police est arrivée à la barricade de Tyendinaga lundi matin.

Photo : Reuters / Chris Helgren

Là où le bât blesse selon lui : même si les peuples autochtones tentent de rappeler coûte que coûte qu’ils constituent des nations distinctes et que les politiciens doivent travailler avec eux dans le respect de cette reconnaissance, les gouvernements ont dû mal à comprendre.

Le Canada n’est pas seulement un pays fondé sur les nations anglaise et française, il y a aussi des accords historiques qui datent d’il y a plus longtemps pour travailler de nation à nation avec les peuples autochtones... mais cela peu de personnes le savent. Il faut revenir vers ça et éduquer les Canadiens, sinon on va revivre ce genre de crise tous les cinq ans, prévient-il.

Cette nouvelle crise soulève des questions sur la réconciliation tant mise de l’avant par le gouvernement, ajoute-t-il.

Je pense que le Canada a tenté d’accélérer la réconciliation sans être vraiment engagé, notamment sur la partie éducative. Si vous n’êtes pas engagés à comprendre vraiment la situation, comment pouvez-vous créer des solutions pour améliorer les choses?

Un espoir dans la nouvelle génération

Pierrot Ross-Tremblay entrevoit toutefois une différence dans ce mouvement qui a permis la mobilisation de nombreux non-Autochtones. Le Canada a l’occasion de régler la chose, dans 10 ans la nouvelle génération va lutter pour la survie même de l’humanité : elle est en train de donner sa vision des choses et on s’aperçoit que rien n’est fait, souligne-t-il.

Sean Carleton veut aussi garder un regard positif sur la prochaine génération qu'il pense plus consciente. Il remarque également qu'en dépit d'un ressentiment croissant de certains segments de la population, il y a plus de non-Autochtones qui essaient d’en savoir plus sur le sujet et demandent au Canada de faire mieux.

C'est une chose d’être désolé du passé, c'en est une autre de vouloir changer les choses en profondeur. Et nous en sommes là, je pense, conclut-il.

La Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones reconnaît depuis 2007 le droit à l’autodétermination des Peuples autochtones.

Celle-ci a été adoptée pleinement et sans réserve par le Canada en 2016, mais le projet de loi visant à assurer le respect de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones avait été bloqué par des sénateurs conservateurs.

Le gouvernement a ensuite réitéré qu'il irait de l'avant avec l'adoption de cette Déclaration.

En complément : Un troisième ordre de gouvernement bientôt au Canada?

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