•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Violence conjugale : nulle part où aller, faute de places dans les refuges

En novembre dernier, les maisons d’hébergement de tout le pays ont refusé en moyenne chaque jour 620 femmes et enfants victimes de violence conjugale, selon les données recueillies par CBC.

Une femme en contre-jour.

Chaque jour, des centaines de victimes de violence conjugale se heurtent à des portes closes.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Radio-Canada

Un texte de Tara Carman

Hamidah a décidé qu’elle en avait assez. Il faisait froid cette nuit-là. C’était en décembre dernier à Montréal. Alors qu’elle discutait avec son mari, il s’est mis en colère et il l’a frappée à la poitrine. Elle est tombée, et il lui a donné plusieurs coups au visage.

Ce n’était pas la première fois. Il la frappait surtout quand elle refusait d’avoir des relations sexuelles avec lui. Elle se souvient lui avoir alors dit en pleurant : Pourquoi me bats-tu? Pourquoi me fais-tu ça?

Et il a répondu : Tu ne m’écoutes pas. Tu devrais faire tout ce que je veux, tu devrais m’obéir. Tu n’as pas le droit de me dire non. Pendant tout ce temps, leur fils de quatre ans était à portée de voix.

Cette fois-là, Hamidah, 26 ans, s’est retrouvée avec un œil au beurre noir et des ecchymoses sur tout le visage. Elle a dit à son mari qu’elle avait besoin d’air. Elle a pris son fils, elle est allée dehors et elle a fait le 911. Ils ont attendu dehors, à des températures inférieures à zéro, pendant plus d’une heure.

Quand la police est arrivée, ils ont contacté cinq ou six maisons d’hébergement à Montréal. Aucune d’entre elles n’avait de place pour Hamidah et son fils.

Elle a demandé à la police où elle pouvait aller. Un agent lui a répondu de continuer à appeler les refuges. Hamidah, qui tenait son fils par la main, a fondu en larmes. Il neigeait ce soir-là, se souvient-elle.

Hamidah est un nom fictif, et CBC a accepté de ne pas dévoiler l’identité de la jeune femme pour la protéger.

Refuser des centaines de victimes

La situation d’Hamidah est loin d’être unique. Selon une analyse de CBC, les maisons d’hébergement de tout le pays ont refusé en moyenne chaque jour 620 femmes et enfants en novembre dernier. C’est près 19 000 cas pour ce seul mois.

Une salle de jeux avec un toutou, une cabane et une table pour enfants.

Les femmes et leurs enfants victimes de violence du Témiscamingue sont accueillies à la maison l'Équinoxe.

Photo : Radio-Canada / Tanya Neveu

Les vraies statistiques sont probablement plus élevées. Selon des employés de plusieurs refuges contactés par CBC, il y a habituellement moins de demandes en novembre, parce que les femmes hésitent à quitter leur famille à l’approche des fêtes.

De plus, les données de CBC sont incomplètes, puisque seulement un peu plus de la moitié des 527 maisons d’hébergement du Canada ont été contactées. Cela signifie que nos chiffres n’incluent pas les données d’environ 220 refuges.

Dans plus de 80 % des cas, les victimes n’ont pas pu être hébergées parce qu’il n’y avait plus de place dans le refuge.

Et ces chiffres augmentent d’année en année. Selon les données de Statistique Canada recueillies auprès de tous les refuges du pays, les cas de refus sont passés de 539 par jour en 2014 à 911 en 2018, soit une hausse de 69 %.

Refuser d'accueillir des femmes et des enfants en danger peut avoir de graves conséquences, souligne Lise Martin, directrice générale d’Hébergement femmes Canada.

Lise Martin prononce un discours.

Lise Martin, directrice générale d'Hébergement femmes Canada

Photo : (source: Hébergement femmes Canada)

Cela peut vouloir dire que quelqu’un, quelque part, est forcé de retourner vivre avec son agresseur encore quelque temps.

Hamidah et son fils sont retournés à la maison ce soir-là. Ils n’avaient nulle part où aller.

Le lendemain, la jeune femme a contacté des refuges, mais il n’y avait toujours pas de place. Certains ont dit qu’ils la contacteraient si une place se libérait, mais personne n’a rappelé Hamidah.

Céline Galipeau anime une grande émission spéciale avec des reportages et des discussions en direct le jeudi 5 mars à 21 h sur ICI TÉLÉ, ICI RDI et radio-canada.ca, suivie à 22 h d'une deuxième heure en interaction avec le public sur ICI RDI.

C’est normal qu’il te batte

Elle a contacté sa famille en Afghanistan et elle leur a dit qu’elle voulait quitter son mari. Elle espérait avoir du soutien de ses proches.

Ils m’ont dit : "Non, c’est normal qu’il te batte", raconte-t-elle. Ils lui ont dit que, comme femme, elle ne pourrait pas subvenir à ses besoins au Canada sans son mari.

J’ai perdu tout espoir. Je n’attends plus rien ni des maisons d’hébergement, ni de mes parents, ni de mon mari. Je suis seule avec tout ce stress et mon fils. J’avais des idées noires.

Hamidah

Hamidah a alors décidé de s’enlever la vie.

Cela arrive partout au pays

À Montréal, les refuges pour femmes sont presque toujours pleins, explique Manon Monastesse, directrice générale de la Fédération québécoise des maisons d’hébergement pour femmes.

Au Québec, ces maisons d’hébergement n’accueillent pas seulement celles qui fuient la violence conjugale, mais aussi les victimes d’exploitation sexuelle, celles qui fuient un mariage forcé et les sans-abri. La population croît et on a construit très peu de refuges au cours de la dernière décennie, note Manon Monastesse.

Manon Monastesse, directrice de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes.

Manon Monastesse, directrice de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes

Photo : Radio-Canada

Ce problème n’est pas propre au Québec. Selon l’enquête de CBC, dans toutes les grandes villes canadiennes, les refuges pour victimes de violence conjugale sont forcés de refuser un nombre élevé de femmes et d’enfants.

Sur le plan national, la cause principale de cette crise, c’est la pénurie de logements abordables, explique Lise Martin, la directrice générale d’Hébergement femmes Canada.

Des femmes plus jeunes, qui s’arment de courage

Se trouver un appartement devient donc un rêve inaccessible pour bien des femmes qui vivent dans des refuges. Et cela fait que certaines victimes continuent de vivre avec leur agresseur.

Et si les maisons d’hébergement sont si occupées, c’est aussi parce que les femmes sont de plus en plus sensibilisées à la violence conjugale. Tant Lise Martin que Manon Monastesse notent que les clientes des refuges sont des femmes beaucoup plus jeunes qu’avant, qui veulent en finir avec la violence et qui quittent leur conjoint plus tôt.

Celles qui arrivent à se trouver une place dans une maison d’hébergement ne sont pas pour autant au bout de leurs peines. Leur séjour au refuge se limite souvent à une période d’un à trois mois. Comme il n’y a pas de logement abordable, elles ont de la difficulté à trouver un endroit où vivre, et certaines femmes retournent alors avec leur conjoint violent.

Un lit.

Une des chambres de la maison d'hébergement La Dauphinelle

Photo : Radio-Canada

Michelle a trouvé refuge dans une maison d'hébergement de Fraser Valley, en Colombie-Britannique, après des mois de violence psychologique et parfois d’agressions physiques.

Elle n’a eu que 30 jours pour se trouver une place où vivre, mais tout était trop cher. Il lui aurait fallu attendre deux ans pour obtenir un logement abordable. Par conséquent, elle est retournée avec son ex-conjoint, qui disait avoir changé.

Quelques mois plus tard, la violence a recommencé, et de plus en plus fort. Michelle, qui craignait pour sa sécurité, a appelé plusieurs refuges. Ils étaient tous pleins.

Je dois survivre jusqu’à ce que je trouve une place dans une maison d’hébergement, se disait-elle à l’époque. Qu’est-ce que je dois faire? J’avais vraiment peur.

Le mois dernier, Michelle a trouvé une place dans un refuge. On lui a dit qu’elle n’avait que quelques heures pour prendre le lit disponible. Aujourd’hui, elle cherche désespérément un endroit permanent où vivre.

Je n’ai rien

Un matin froid de décembre tout juste avant Noël, Hamidah s’est réveillée sans plus aucun espoir.

Elle a donné à déjeuner à son fils et l’a habillé. Elle a ensuite demandé à son mari de l'emmener à la garderie.

Une fois seule, Hamidah a écrit un mot, dans lequel elle explique qu’elle met fin à ses jours parce que personne ne me comprend. Je n’ai plus d’espoir.

Ensuite, l’obscurité l’a envahie.

 Une femme demande à son agresseur de cesser de la menacer.

Une femme victime de violence conjugale

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Aux refuges, des employés traumatisés

Pour les travailleurs en première ligne qui doivent dire aux femmes violentées qu’il n’y a pas de place dans le refuge, l’expérience est traumatisante.

Chandra Evanson, qui travaille à la Maison Dixon, à Burnaby, en banlieue de Vancouver, raconte que le personnel refuse à peu près la moitié des demandes d’hébergement parce qu’il n’y a pas de place. Cela veut parfois dire qu’il faut dire non à plusieurs personnes dans une même journée.

Dire non à quelqu’un qui a des enfants et qui risque de retourner dans un environnement dangereux, c’est très dur pour moi.

Chandra Evanson

Savoir qu’une mère se bat pour protéger ses enfants et qu’elle n’y arrivera peut-être pas, pour moi, c’est inimaginable, lance-t-elle.

Elle dirige ces femmes vers d’autres endroits, mais elle sait bien que les refuges environnants sont tout aussi pleins et refusent les demandes.

Il faut une stratégie nationale

Ce qu’il faut, croit Lise Martin, c’est un plan national qui s’assure que les femmes et les enfants en danger ont un endroit sûr où aller.

Le gouvernement fédéral investit dans la construction de nouveaux refuges dans le cadre de sa Stratégie nationale sur le logement, précise-t-elle, mais ce sont les provinces qui doivent s’occuper du personnel et de la gestion des maisons d’hébergement.

Les provinces donnent aussi des fonds, notamment pour le soutien thérapeutique aux survivantes d’agression ainsi que pour le logement subventionné.

La ministre fédérale responsable des femmes et de l’égalité des genres, Maryam Monsef, a déclaré sur les ondes de CBC que le gouvernement était en train d’établir un plan national coordonné pour combattre la violence conjugale et celle fondée sur le genre. La ministre n’a toutefois pas établi de calendrier.

L’une des solutions, croit la ministre Monsef, c’est de soutenir le logement subventionné par le truchement de la Stratégie nationale sur le logement. Elle ajoute qu’elle a bien reçu la demande en ce sens de groupes de défense des femmes. Ces groupes réclament qu’une partie des fonds pour le logement subventionné serve spécifiquement à aider les femmes et les enfants qui fuient la violence familiale.

Notre dossier Ces femmes qu’on tue

Je suis en sécurité

Hamidah entendait son mari parler, mais elle était incapable de bouger ou de dire un mot.

Les ambulanciers sont arrivés et ont mis un masque à oxygène sur sa bouche. Ils l’ont emmenée à l’hôpital.

J’ai dit au médecin que j’étais dans une relation qui ne fonctionnait pas pour moi, et que je voulais aller dans un endroit loin de mon mari. Que si je retournais à la maison, je recommencerais, que je mettrais fin à ma vie.

Un travailleur social a rencontré Hamidah à l’hôpital, et lui a trouvé une place dans une maison d’hébergement.

Au moment où Hamidah obtenait son congé, l’hôpital a appelé un taxi. Mais le mari et le fils d’Hamidah sont arrivés entre-temps. Son fils était ravi de la voir, il la serrait dans ses bras. Hamidah n’a pas eu le courage de le laisser. Elle est rentrée à la maison avec son mari.

Mais elle a conservé le petit bout de papier avec l’adresse du refuge, et l’a caché dès qu’elle est arrivée chez elle.

Deux jours plus tard, elle est allée au dépanneur. C’était tard le soir, et son mari était au travail. Elle a appelé la maison d’hébergement et a demandé s’il y avait encore une place pour elle. Ils ont dit que oui.

Le refuge lui a appelé un taxi, et Hamidah a quitté la maison avec son fils.

Quand elle s’est réveillée au matin dans un endroit sûr avec son fils à ses côtés, Hamidah a senti que quelque chose avait changé en elle.

Je n’ai pas de stress. Je suis en sécurité. J’ai de l’espoir, et mon mari n’est pas là. C’est le paradis pour moi.

Hamidah

Hamidah et son fils pourront rester au refuge jusqu’à ce qu’un logement subventionné soit disponible.

Entre-temps, Hamidah travaille comme cuisinière et elle espère terminer ses études secondaires.

Raconter son histoire aux autres femmes du refuge et entendre la leur donnent à Hamidah le courage d’avancer.

Nous sommes fortes et nous allons continuer de l’être.

Besoin d'aide pour vous ou un proche?

SOS Violence conjugale

1 800 363-9010

sosviolenceconjugale.ca (Nouvelle fenêtre)


Ligne québécoise de prévention du suicide

1 866 APPELLE

besoinaide.ca (Nouvelle fenêtre)


Réseau des Centres d’aide aux victimes d’actes criminels (CAVAC)

1 866 532-2822

cavac.qc.ca (Nouvelle fenêtre)

Pour avoir accès à toutes les ressources disponibles au Québec, cliquez ici.

Avec la collaboration d’Erica Johnson, Enza Uda, Julie Ireton et Danielle Beaudoin

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !

Égalité des sexes

Société