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Clearview AI : pas d'enquête en Ontario sur le recours à la reconnaissance faciale

Un groupe de personnes visées par un logiciel de reconnaissance faciale.

La technologie de reconnaissance faciale de Clearview AI est utilisée par plus de 600 services policiers, dont certains sont canadiens.

Photo : getty images/istockphoto / AndreyPopov

Myriam Eddahia
Jean-Philippe Nadeau

Le commissaire à l'information et à la protection de la vie privée de l'Ontario n'a pas l'intention d'ouvrir une enquête sur le logiciel controversé de reconnaissance faciale Clearview AI, alors que cette technologie fait l'objet d'un débat au pays. Plusieurs corps de police dans la province ont eu recours à cette technologie, mais ils ont reçu la directive de ne plus l'utiliser pour l'instant.

L'application Clearview AI fait appel à l'intelligence artificielle pour extraire des images provenant d'Internet et les faire correspondre notamment avec des images de caméras de surveillance dans le but d'établir l'identité d'un individu.

La reconnaissance faciale est basée sur la biométrie des personnes. C'est une multitude de points qui sont spécifiquement identifiés sur le visage d'un individu : la distance entre les yeux, l'orbite de tes yeux, la distance entre les os de la joue, etc., explique l'ancien cadre du Service canadien du renseignement de sécurité, Michel Juneau-Katsuya.

Une caméra reconnait les visages des passants dans la rue.

Clearview AI a déjà plus de 2 200 clients.

Photo : getty images/istockphoto / AndreyPopov

Selon lui, cette technologie est prisée par les forces de l'ordre dans le monde. C'est définitivement un outil très important qui est utilisé par un grand nombre de services de sécurité et de police pour pouvoir, justement, repérer des gens qui sont recherchés ou susceptibles d'être dangereux, souligne-t-il.

Michel Juneau-Katsuya, pdg de Northgate Group et ancien cadre supérieur du SCRS

Michel Juneau-Katsuya, pdg de Northgate Group et ancien cadre supérieur du SCRS.

Photo : Radio-Canada / Martin Blais

Plusieurs corps de police en Ontario ont effectivement utilisé cette technologie pour identifier par exemple des enfants victimes d'exploitation sexuelle et des victimes de la traite des personnes.

Le professeur d'informatique David Skillicorn, de l'Université Queen's, à Kingston, avoue que l'outil peut paraître attrayant pour des détectives de police. Il semble que ce logiciel pourrait réduire considérablement leur charge de travail et améliorer leur taux d'arrestation, dit-il.

Un outil d'enquête avéré

La police provinciale de l'Ontario a déjà admis avoir utilisé le logiciel controversé. Dans un cas, Clearview AI a aidé à l'identification des victimes; suite à une enquête plus approfondie, un suspect avait été identifié et inculpé pour des délits de pornographie juvénile, précise la porte-parole Laura Lee-Brown.

Mme Lee-Brown ajoute que d'autres essais se sont limités à des agents qui ont utilisé leurs propres images dans le but d'évaluer la fiabilité du logiciel.

Le blason noir et blanc de la police de Windsor affiché sur une vitre du quartier général

Le quartier général de la police de Windsor.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Pham

À Windsor, le programme Clearview AI a été testé par moins d'une dizaine d'agents afin de déterminer son efficacité en tant qu'outil d'enquête [...] qui pourrait accélérer l'identification des jeunes victimes et de leurs agresseurs, rapporte Steve Betteridge, le porte-parole de la police locale.

La police de Windsor souligne toutefois qu'aucune arrestation n'a été faite, et qu'aucun suspect ni aucune victime n'a été identifié à la suite de l'utilisation de ce logiciel.

Les corps de police de Toronto, Hamilton, London et du Grand Sudbury assurent pour leur part que le logiciel n'a pas été exploité dans le cadre d'enquêtes criminelles, mais ils confirment que certains de leurs agents l'ont bel et bien mis à l'essai.

À Toronto, Clearview AI utilisé sans le consentement du chef de la police

L'ancienne commissaire à l'information et à la protection de la vie privée de l'Ontario, Ann Cavoukian, affirme que le chef de la police de Toronto, Mark Saunders, n'était même pas au courant que ses agents utilisaient ce logiciel depuis octobre. Il l'a appris il y a un mois et il a immédiatement ordonné que l'on cesse d'y recourir. Comment des agents de son service ont pu l'utiliser sans son autorisation et sans le consentement des individus dont ils avaient obtenu les images, s'interroge-t-elle.

Photo du chef de police de Toronto qui répond en studio aux questions de CBC

Le chef de la police de Toronto Mark Saunders, au micro de CBC.

Photo : Radio-Canada

Après avoir été notifié par le service de police de Toronto, le commissaire actuel, Brian Beamish, a envoyé, il y a deux semaines, une lettre à l'Association des chefs de police de l'Ontario pour lui faire savoir que les services de police ne devaient pas se servir de ce logiciel. On m'a fait savoir que ma lettre avait été remise aux membres de l’Association, écrit-il.

L'Association des chefs de police de l'Ontario, qui représente plus d'une quarantaine de services en Ontario, a refusé de répondre à nos questions, mais certains corps de police ont depuis ouvert une enquête interne sur l'utilisation de ce logiciel.

Quiconque a des informations supplémentaires est prié de contacter la police régionale de York ou Échec au crime.

La police régionale de York a ouvert une enquête interne sur l'utilisation du logiciel Clearview AI.

Photo : CBC / Greg Ross

C'est le cas dans les polices régionales de York et de Halton qui tentent de déterminer aujourd'hui le nombre d'agents qui ont eu recours à pareille technologie.

Fiabilité mise en doute

Le professeur Skillicorn précise que ce logiciel n'est de toute façon pas fiable, parce qu'il manque de précision. Les différences entre humains sont plus difficiles à cerner que celles entre chiens et chats et nous avons apparemment tous un sosie quelque part dans le monde, souligne-t-il.

Mme Cavoukian, ajoute que la compagnie américaine Clearview AI a beau jeu de dire que son logiciel est infaillible dans 75 % des cas. Je ne leur fais pas confiance et une tierce partie serait mieux placée pour vérifier si cette technologie est infaillible, dit-elle.

Ann Cavoukian, ancienne commissaire à l’information et à la protection de la vie privée de l’Ontario

Ann Cavoukian, ancienne commissaire à l’information et à la protection de la vie privée de l’Ontario

Photo : La Presse canadienne / Colin Perkel

Bien que M. Juneau-Katsuya, du SCRS, défende l'utilisation de ce logiciel dans les forces de l'ordre, il tient à nuancer le taux de précision de la technologie Clearview AI.

Selon lui, le logiciel ne fait que des rapprochements entre des clichés d'individus selon des informations qui lui ont été données. L'ordinateur suggère ensuite une analyse comparative à l'opérateur. C'est cette personne qui, en dernier lieu, se doit de vérifier avec son jugement si l'image ou les images suggérées semblent correspondre exactement à la personne qui est présentement surveillée, dit-il.

On voit une photo de David Skillicorn de l'Université Queen's de Kingston.

David Skillicorn est professeur d'informatique à l'Université Queen's de Kingston.

Photo : Radio-Canada

M. Skillicorn reste néanmoins dubitatif, même si la technologie de la reconnaissance faciale a fait des progrès en 15 ans. La précision de ce genre d'outil n'est jamais aussi bonne qu'on le prétend. Des tests d'identification ont montré que leur degré d'exactitude est plutôt faible et qu'ils ont mené à des résultats faussement positifs, qu'il y a eu des erreurs sur la personne... ce sont donc des outils inefficaces.

Intrusion dans la vie privée

Le professeur ajoute que notre société est toujours en territoire inconnu au sujet de l'utilisation d'une telle technologie.

En théorie, il serait possible pour n'importe qui de prendre en photo quelqu'un dans la rue et de l'identifier rapidement, mais prendre des photos d'individus est probablement l'une des atteintes les plus intrusives à la vie privée.

David Skillicorn, Université Queen's de Kingston

Mme Cavoukian, n'est pas tendre à l'endroit de l'entreprise Clearview AI, parce que cette technologie ouvre la porte, selon elle, à de nombreuses violations de la vie privée des citoyens. Elle affirme que la compagnie s'est d'ailleurs fait pirater, ce qui fait en sorte que sa liste de clients a été révélée au grand jour. M. Juneau-Katsuya confirme que personne n'est à l'abri d'un acte de piratage.

Il est consternant de voir qu'elle a englouti près de 4 milliards d'images de citoyens honnêtes à partir des réseaux sociaux, sans leur consentement, et à l'intention des agences d'application de la loi dans le monde afin d'identifier des suspects dans des enquêtes criminelles. C'est inacceptable.

Ann Cavoukian, directrice générale du Centre Global Privacy & Security by Design

L'ancien cadre du SCRS rappelle toutefois qu'en règle générale, qu'il n'y a aucune atteinte à la vie privée pour les individus dont les images n'ont pas été fichées dans le logiciel.

On n'ira pas identifier une personne qui n'est pas d'intérêt; on ne regarde certainement pas le contenu du sac ou du téléphone qu'ils transportent avec eux.

Michel Juneau-Katsuya, pdg du Groupe Northgate

Ces individus restent et resteront anonymes selon lui.Tout ce que l'on a, ce sont leurs visages et ce visage ne correspond pas nécessairement à un nom immédiatement, poursuit-il.

Réactions de la province

Le commissaire Beamish soutient qu'il n'y a pas lieu de mener une enquête malgré tout sur l'usage de cette technologie dans les corps de police. Le recours à Clearview AI n’est pas à discuter : j’ai déclaré très clairement que les services de police de l’Ontario ne doivent pas utiliser cette technologie, écrit-il dans un courriel.

Le commissaire à l'information et à la protection de la vie privée de l'Ontario, Brian Beamish (archives)

Le commissaire à l'information et à la protection de la vie privée de l'Ontario, Brian Beamish. (archives)

Photo : Radio-Canada / Keith Whalen

Mme Cavoukian dit regretter que le commissaire actuel n'ait pas suivi l'exemple de ses collègues du Québec, de l'Alberta et de la Colombie-Britannique ou celui de son homologue fédéral au sujet de l'utilisation de cette technologie au sein de la GRC.

M. Beamish ajoute néanmoins que son bureau mènera une enquête visant à mettre un terme à l'utilisation de cette technologie si un service de police décidait de ne pas tenir compte de sa directive.

Photo d'une femme en tailleur noir au podium; un homme portant un uniforme de policier se tient derrière elle

La Solliciteuse générale de l'Ontario, Sylvia Jones.

Photo : Radio-Canada

La Solliciteuse générale de l'Ontario, Sylvia Jones, affirme qu'elle ne dicte pas les opérations des corps de police de l'Ontario. Les services de police sont responsables des décisions qu'ils prennent au sujet des technologies qu'ils jugent appropriées pour garder la communauté sécuritaire, écrit son attaché de presse Stephen Warner dans un courriel.

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