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Dans les palais souterrains du métro de Moscou

La capitale russe voulait se doter du « plus beau métro du monde » et faire de chaque station un palais souterrain accessible au peuple. Avec 7 millions de passagers par jour, ce métro est l’un des plus fréquentés et des plus efficaces. Seul le métro de Londres le dépasse en taille, et le métro de Tokyo en nombre de voyageurs quotidiens.

Une rame de métro arrive dans la station Komsomolskaya, la plus photogénique de Moscou, avec ses colonnes de marbre, ses fresques au plafond et ses moulures blanches sur fond jaune.

La station Komsomolskaya, la plus photogénique de Moscou.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Lydia Parfenova utilise le métro depuis son enfance et encore aujourd’hui, plusieurs fois par semaine, pour se rendre à l’Université linguistique de Moscou. Elle admire souvent les fresques, sculptures et mosaïques qui ornent les plafonds ou piliers, mais pense que la plupart des Moscovites n’y font plus attention.

Pour nous, c’est surtout le moyen de transport le plus commode et le moins cher, dit-elle. Avec la circulation, il nous permet d’atteindre notre but à l’heure, de ne pas être en retard.

Lydia Parfenova et sa fille Véronique posent devant la station Kievskaya. L'entrée de style art nouveau est un cadeau du métro de Paris.

Lydia Parfenova et sa fille Véronique devant la station Kievskaya. L'entrée de style art nouveau est un cadeau du métro de Paris.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Sa fille Véronique, 16 ans, fréquente un collège à Moscou. Quand j’utilise le métro, je ne regarde pas les décorations, avoue-t-elle. Sa mère, Lydia Parfenova, l’interroge : Tu regardes le téléphone? Tu lis, tu dors? Qu’est-ce que tu fais dans le métro? – Euh, rien, je suis en retard tout le temps.

C’est la maladie des Moscovites, nous sommes toujours en retard. C’est pourquoi le métro nous aide beaucoup.

Lydia Parfenova
Des gens s'apprêtent à monter dans un train de la station Kievskaya, illuminée par une série de lustres sur le quai.

La station Kievskaya, baptisée ainsi en hommage à l'Ukraine, ex-République socialiste soviétique.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Un métro qui aide à ne pas être en retard? C’est le rêve. Pas de ralentissement de service, d’interruption à durée indéterminée ou de panne de train. Dans le métro de Moscou, ces expressions bien connues des Montréalais ne font tout simplement pas partie du vocabulaire.

Lydia Parfenova n’a jamais entendu parler de panne dans le métro. J’ai jamais pensé même que le métro puisse être en panne! C’est quelque chose de stable. C’est fiable.

À l'heure de pointe dans le métro de Moscou, on voit une dame âgée et ses bagages enveloppés de plastique à côté d'une jeune femme en train de lire le journal.

À l'heure de pointe dans le métro de Moscou.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Pour 38 roubles le billet (moins d’un dollar canadien), les Moscovites ont accès à 12 lignes de métro, un réseau de 368 kilomètres. 7 millions de passagers l’empruntent chaque jour, un chiffre à mettre en relation avec la population de la métropole russe, 12 millions d’habitants.

Mais même à l’heure de pointe, les voyageurs ne sont pas vraiment entassés. Les rames passent toutes les 1 à 2 minutes. Ce qui laisse peu le temps de lire les messages ou les nouvelles du jour sur le quai!

Quelques passants marchent dans l'allée centrale de la station Komsomolskaya, dont le plafond jaune aux moulures blanches est décoré de mosaïques sombres.

Le Komsomol, l'union des jeunesses léninistes communistes, a donné son nom à la station Komsomolskaya. Voyez-vous le portrait de Lénine dans la mosaïque au plafond?

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Est-ce un musée des Beaux-Arts ou la salle de bal d’un palais princier? Ni l’un, ni l’autre. La station Komsomolskaya est l’une des plus grandioses du métro de Moscou. Elle illustre cette volonté politique stalinienne, dans les années 30, de faire des stations de métro de véritables palais souterrains.

Le métro de Moscou n’était pas seulement un projet urbain, devenu indispensable pour décongestionner la ville. C’était un projet politique, social et culturel. Symbole de modernité, il devait faire la fierté du peuple soviétique et surpasser les métros des grandes capitales occidentales : Paris (1900), Londres (1863) et Berlin (1902) avaient déjà leur métro depuis plusieurs décennies.

Lustres et moulures à la station Arbatskaya. Un homme de dos arrive en haut de l'escalier mécanique.

Lustres et moulures à la station Arbatskaya.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

L’espace, la lumière, l’utilisation du marbre, matériau noble, facile à nettoyer, sont autant d’emprunts au faste des palais aristocratiques, comme une revanche des prolétaires sur les possédants.

Voici ce qu’en disait en 1935 le chef du Parti communiste, Lazarre Kaganovitch, dans son discours lors de l’inauguration du métro : Autrefois, seuls les propriétaires, les riches utilisaient du marbre, maintenant le pouvoir est à nous, cet édifice est fait pour nous, ouvriers et paysans, ces colonnes de marbre sont les nôtres, soviétiques, socialistes!

Détail d’une photo en noir et blanc d’Henri Cartier-Bresson, prise en 1954. On y voit un groupe de voyageurs admirer les décorations du métro.

Détail d’une photo prise en 1954, tirée du livre « Moscou vu par Henri Cartier-Bresson », éd. Robert Delpire.

Photo : Radio-Canada / Henri Cartier-Bresson

À l’époque, le luxe et la modernité émerveillent les passagers. C’est la première fois qu’ils voient, par exemple, à Moscou des escaliers roulants. L’engouement populaire est tel à chaque ouverture d’une nouvelle station que les autorités placent des livres d’or à la disposition des usagers. Cette tradition se perpétuera jusqu’à l’éclatement de l’URSS.

Quand on a inauguré le métro de Moscou en 1935, les mères obligeaient les enfants à laver leurs mains avant d’aller au métro, avant! Parce que c’était comme visiter des palais du futur.

Tatiana Piregova, historienne
Une femme souriante avec son bébé endormi dans la poussette.

Les immenses escaliers mécaniques éclairés par des lampadaires descendent jusqu'à plus de 50 mètres sous terre.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Pendant la Seconde Guerre mondiale, comme à Londres, les stations les plus profondes ont servi d’abri à la population contre les bombardements nazis. Les trains ont pu héberger un demi-million de personnes. Plus de 200 bébés sont nés sous terre durant le conflit!

Une frise sculptée montre des soldats en pleine action et leurs chevaux à la station Novokuznetskaya.

Scène de guerre à la station Novokuznetskaya.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Scènes de guerre, révolutions de 1905 et 1917, le métro diffuse le passé héroïque national. Il rend hommage aux grands guerriers et généraux victorieux, défenseurs de la Patrie, aux héros morts au combat, ainsi qu’aux travailleurs de l’arrière, dans les usines ou les champs, qui ont participé à l’effort de guerre.

Motif mural sculpté représentant un matelot à la station de métro Taganskaya.

Un matelot à la station de métro Taganskaya.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Art baroque, art déco ou réalisme soviétique, l’art de propagande met en scène une multitude de personnages, comme ici dans des médaillons et reliefs à l’antique, cernés de feuilles de laurier : matelots, aviateurs, fermiers, sportifs, ingénieurs, jeunes communistes, travailleurs au marteau…

Des bancs au pied des colonnes décorées servent de lieu de rendez-vous, devant la foule qui marche d'un bon pas, station Taganskaya.

Des bancs au pied des colonnes décorées servent de lieu de rendez-vous, station Taganskaya.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Les meilleurs architectes et artistes, des dizaines de milliers de travailleurs, venus des campagnes, ainsi que des membres des Jeunesses communistes, ont participé à la construction du métro de Moscou. Ce chantier politique, social et culturel a mobilisé tout le pays.

Notre journaliste, appareil photo à la main, est assise devant une grande fresque mettant en scène des personnages en costume folklorique ukrainien.

Notre journaliste devant une fresque en l'honneur de l'Ukraine, à la station Kievskaya.

Photo : Radio-Canada / Lydia Parfenova

Costumes folkloriques, musique, fleurs et drapeaux rouges rendent hommage à l’amitié entre les peuples. Cette immense fresque se trouve à la station Kievskaya, du nom de la ville de Kiev, capitale de l’Ukraine.

Trois fermières biélorusses et un bouquet de fleurs sur une mosaïque au plafond

Le profil de Staline occupait le centre de cette mosaïque avant la déstalinisation dans les années 50. Il a été remplacé par les armoiries de l’URSS.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Une autre station, Bielorousskaya, célèbre aussi l’union indéfectible des peuples de l’URSS.

Vue d'ensemble de la station Maïakovskaya, avec sa grande allée centrale, ses coupoles éclairées au plafond et son plancher carrelé de marbre, ainsi que les quais de part et d'autre.

Le poète révolutionnaire et futuriste Vladimir Maïakovski a donné son nom à la station Maïakovskaya.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Chaque station est différente, dotée d’un design unique, mais avec un point commun : le plan typique du quai central à trois voûtes, séparées par des colonnes. Ça ne vous rappelle rien?

On dirait la nef d’une église et ses collatéraux. En effet, la structure des sites religieux a servi de source d’inspiration. Pourtant, le régime communiste s’employait à extirper l’opium du peuple, en détruisant cathédrales, églises et monastères… ce qui était loin de faire l’unanimité dans la population.

Dans beaucoup de cas, quand les églises étaient, par exemple, au centre d’une place, on les détruisait pour y construire des entrées de métro, explique la journaliste, philologue et historienne Tatiana Piregova. Mais on réutilisait les pierres des églises pour la construction du métro.

Des gens attendent, discutent et consultent leur téléphone, devant une fresque représentant une femme et un enfant qui tend les bras vers des colombes, à la station Novoslobodskaya.

Fresque à la gloire d'une femme soviétique et son enfant, à la station Novoslobodskaya.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Chassez le religieux, il revient au galop. Ici, dans la station Novoslobodskaya, une grande mosaïque représente une femme soviétique tenant un enfant dans ses bras.

Évidemment c’est Jésus et la Vierge Marie, dit Tatiana Piregova. Dans les mémoires des constructeurs du métro des années 30, on racontait que les femmes venaient baiser les pieds de cette dame sur la mosaïque du métro. Dans les années 30, la tradition religieuse était encore très très forte.

Autre détail, le bébé tenait à l’origine un portrait de Staline. Quand Staline est mort, ce portrait a été éliminé et on a mis une colombe blanche, le symbole de la paix. Lors de la déstalinisation dans les années 50, toutes les effigies de Staline ont été effacées ou remplacées par des portraits de Lénine. Mais c’est plus drôle encore, rit Tatiana, parce que maintenant, on peut y voir la Vierge, l’enfant Jésus et l’Esprit saint (la colombe)!

Dans cette mosaïque, trois hommes torses nus jouent au ballon, on les voit en contre-plongée sur fond de ciel bleu.

L'univers souterrain du métro s'est doté d'ouvertures sur le ciel bleu, comme dans cette mosaïque de la station Maïakovskaya.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Et voici les anges du régime stalinien. Au plafond de la station Maïakovskaya, une enfilade de 34 coupoles bien éclairées abritent une série de mosaïques, avec pour thème commun, le ciel. L’œuvre du peintre Deïneka illustre 24 heures dans la vie du peuple soviétique. Sur fond de cieux illuminés, puis étoilés, on y voit des sportifs, comme ici, des parachutistes, des trains passant sur des ponts, des dirigeables et escadrilles d’avions, ou des scènes de travail dans les champs.

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La modernité et les moyens de transport font partie des sujets décoratifs favoris du métro de Moscou, ici à la station Novokuznetskaya.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Le concept décoratif, c’est que tu dois te sentir à l’aise dans le métro, dit l’historienne Tatiana Piregova. Ça donne l’impression que tu voles. Les architectes voulaient donner aux voyageurs une sensation d’espace pour éviter la claustrophobie associée aux métros des capitales occidentales. L’optimisme qui s’en dégage fait partie de l’art de propagande, en pleine période de crise, de répression et de grandes purges.

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Des vitraux sur le quai, sans soleil pour les éclairer, c'est rare dans une station de métro.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

L’art du vitrail, typique de la tradition religieuse occidentale, caractérise la station Novoslobodskaya, un exemple unique dans le métro de Moscou. Les 32 vitraux, adaptés aux conditions souterraines par un éclairage dissimulé derrière les plaques de verre, mettent en valeur des motifs floraux à la manière d’une lanterne magique.

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L'effigie de Lénine veille sur des soldats et travailleurs d'usine, à la Station Novokuznetskaya.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Malgré l’indifférence apparente, les Moscovites sont fiers de leur métro. C’est parfois la présence d’invités qui leur fait prendre conscience du joyau qu’ils ont sous les yeux. Lydia Parfenova y emmène ses amis ou sa famille de passage à Moscou à la première occasion. Il y a toujours quelque chose à regarder, à contempler.

Plusieurs stations ont remporté des prix internationaux. Ci-dessus, la station Maïakovskaya a remporté en 1939 la médaille d’or à l’Exposition internationale de New York.

Le reportage de Myriam Fimbry est diffusé dans l'émission Désautels le dimanche, à 10 h, à ICI Radio-Canada Première.

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