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Rachid Badouri, et le long chemin parcouru avant d'accepter la critique

Un montage photo où l'humoriste sourit sur un fond jaune, sur lequel il est écrit « Droit de réplique ».

L'humoriste Rachid Badouri fait face à la critique.

Photo : Radio-Canada / Montage / Ariane Pelletier

Pascale Lévesque
Prenez note que cet article publié en 2020 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

CHRONIQUE – Au sommet de sa popularité, Rachid Badouri n’écoutait même pas ses amis. Imaginez son égard envers la critique. Jamais il n’aurait envisagé de contacter un journaliste pour lui donner raison. Pourtant, il l’a fait pas plus tard que la semaine dernière après la rentrée montréalaise de son nouveau spectacle, Les fleurs du tapis. Alors, un tête-à-tête avec la critique? Le Rachid mis à jour dit :  »N’importe quand! »

Assis dans la salle de conférence de KOScène, sa nouvelle maison professionnelle, Rachid Badouri est calme, mais encore sous le choc de cette déferlante de belles critiques. Le test s’est d’abord fait à Québec en janvier, au moment de la première sortie officielle des Fleurs du tapis, explique Rachid. Mon père était tellement crispé, parce qu’après ma cellulite, après mon passage à vide, et toute cette remise en selle, il espérait une bonne réception. Comme nous tous d’ailleurs.

Dans les heures qui ont suivi cette représentation, c’est Laurent Paquin, son script-éditeur, qui a été le porteur de bonnes nouvelles. Coiffé de sa casquette de poète, dans sa grande éloquence, Laurent nous a fait la lecture des journaux, décrit Rachid. Mon père était soulagé, mais encore plus fier. Le plus beau jour de sa vie, qu’il a dit!

La vague d’amour a repris de la vigueur quelques semaines plus tard à Montréal. Un nouveau départ réussi, a écrit Marie-Josée Roy dans le Journal de Montréal. Marissa Groguhé de La Presse a parlé d’un spectacle bien structuré, bien raconté, touchant, sincère et « presque infailliblement drôle ». La chroniqueuse Chantal Guy, du même quotidien, a salué quant à elle cette nouvelle maturité. Il était temps qu’il grandisse, a-t-elle affirmé. Des constats justes derrière lesquels on peut se ranger sans gêne, mais qui confirment surtout à Rachid que c’est payant de faire ses devoirs et que plus jamais il ne veut se faire prendre à s’empâter.

Quand Rachid contacte un journaliste

Mais si la critique est unanime, Les fleurs du tapis n’est quand même pas parfait. Dominic Tardif, du Devoir, l’a souligné, en mentionnant ce passage où Rachid explique avoir inscrit sa fille de 6 ans à des cours d’arts martiaux par peur de la voir un jour tomber dans les griffes d’un agresseur sexuel. Il aurait aussi pu rappeler que les femmes n’auraient pas à suivre des cours d’arts martiaux […] si des hommes cessaient tout simplement de commettre des agressions, a écrit le journaliste. Pour reprendre le thème du spectacle, le numéro d’ailleurs trop long s’enfarge dans les fleurs du tapis en sous-entendant que les victimes ont la responsabilité de savoir se défendre.

C’est ça qui manquait à ce numéro, qui est arrivé très tard dans le processus de rodage. On l’a peaufiné et on l’a testé, mais il manquait toujours de quoi, relate Rachid en tendant son téléphone. L’humoriste fait alors défiler l’échange privé entre lui et le journaliste. On peut lire : Je ne sais pas si tu peux mettre "script-éditeur" à côté de "journaliste", tu m’as un peu réveillé. Je prépare quelque chose et je te l'envoie demain. Sous le dernier message, il y a une vidéo de la version modifiée du numéro où Rachid remet en question le comportement des hommes. Le tout avec, en bonus, un public qui réagit avec ferveur à cette nouvelle version.

L’enfant-roi à qui on ne dit pas non

Le Rachid amélioré et « trou de cul » – c’est lui qui le dit – repenti est surprenant. Celui qui a fait son mea culpa tant dans les médias que sur scène aborde aujourd’hui des thèmes comme le racisme, l’islamophobie, l’équité salariale et l’homophobie.

Cette soudaine prise de position, totalement absente de ses deux précédents spectacles, Arrête ton cinéma et Rechargé, s’entend tellement partout depuis un moment sur la scène humoristique qu’on se demande sur quelle planète était Rachid pendant tout ce temps.

J’étais un enfant-roi, avec mon vécu et mes blessures, à qui on ne disait pas non. Je n’étais pas équipé pour accueillir les conseils, encore moins pour prendre conscience de ce qui m’entoure en tant que personne et citoyen, insiste-t-il.

« Je vivais sur un nuage où j’étais intouchable. Même si Yvon Deschamps s'était prononcé sur mon matériel, je ne l'aurais pas écouté. Je ne prenais pas la critique et je pétais des coches. »

— Une citation de  L'humoriste Rachid Badouri

En s’entraînant dans les bars, notamment au Bordel Comédie Club, il a pu compter sur ses pairs pour l’aider à faire cette mise à jour si saluée par la critique, et sur le travail acharné de têtes d’affiche comme François Bellefeuille, qui n’hésite pas à se casser la gueule pour faire avancer ses créations.

Mais Rachid a aussi sollicité l’avis de jeunes de la relève, souvent stupéfaits que le vétéran de 43 ans leur demande des conseils. Anas Hassouna l’a convaincu de ne pas utiliser Les moutons de Panurge comme titre, parce que cette expression – qui évoque les personnes qui imitent sans se poser de questions – ne représentait pas suffisamment les propos du spectacle. Un autre humoriste de la nouvelle vague, Roman Frayssinet, l’a encouragé à plonger dans sa réflexion sur les Arabes. “On sait enfin ce que Rachid pense!” qu’il m’a dit, rapporte Rachid.

Vaincre la peur du jugement

L’humoriste a souvent été la cible de moqueries. Il danse, il danse… comme s’il n’avait rien à dire, lançait le tandem Sèxe Illégal dans un numéro de 2011 devenu viral sur les réseaux sociaux. Une joke, ça reste une joke, ça ne m’a pas affecté, indique-t-il. Ça m’a fait réfléchir par contre, car il y avait un fond de vérité. C’est vrai qu’on dirait que je n’avais rien à dire dans ce temps-là. Je n’étais pas prêt, et c’est venu en son temps. Pourtant, il en aurait eu des choses à dire. Comme tout fils d’immigrants, il a connu son lot de discrimination. C’est encore le cas aujourd’hui. Il y a un gars qui m’écrit à chaque attentat terroriste pour me demander si c’est ma famille qui a encore fait des dommages, dit-il.

S’il aura fallu attendre le troisième spectacle solo de Rachid pour qu’il se mouille et prenne position, il faut blâmer la peur du jugement.

« J’ai grandi dans une famille où la question "que vont-ils penser de toi ou de nous?" était omniprésente. Ça hantait notre quotidien. L’image extérieure… On était des pros là-dedans. Je dis souvent à la blague que c’est ma mère qui a inventé Instagram. »

— Une citation de  Rachid Badouri

La bête de scène n’est jamais loin

Rachid Badouri n’a pas pour autant abandonné le personnage sur le 220 volts qui a fait sa renommée. Comme toutes les critiques le soulignent, c’est avec ses mimiques et sa gestuelle que la bête de scène fait le plus rire son public.

J’assimile ces réactions avec vigilance, assure Rachid. C’est facile pour moi de transformer n’importe quelle joke ordinaire et de la rendre mortelle avec mes mimiques. Ça peut devenir une béquille pour me rassurer, [parce que] je sors de ma zone de confort avec ce show. Mais ça reste une quête d’authenticité, et ça fait partie de moi; c’est logique que je laisse de la place à mon côté raconteur énergique.

Cette facilité a guetté le – très long – numéro final dans lequel Rachid raconte sa transformation en « trou de cul ». Même s’il affirme avoir accéléré la cadence de livraison depuis le début des représentations, il dit apprendre à laisser vivre les longueurs et silences nécessaires à la compréhension et à l’efficacité de son propos. Les quelques messages reçus de ses spectateurs se reconnaissant dans son mea culpa de goujat, s'avouant eux-mêmes en examen de conscience, lui confirment que le partage de son vécu aura servi à quelque chose.

Se préserver du « troudequisme »

Le plus grand défi pour Rachid Badouri, c’est de s’empêcher de redevenir le « trou de cul » qu’il affirme avoir été avant. J’ai un entourage fort pour crever ma bulle. Et l’autre truc, il s’appelle le Bordel Comédie Club. Il ne faut pas tomber dans la rouille des grandes salles, parce que les salles, ça rouille, explique l’humoriste. Les gens qui ont des billets, souvent achetés il y a plus d’un an, qui ont un budget spécial pour cette soirée, ils vont probablement rire, peu importe ce que tu feras. C’est facile de se conforter et de se complaire là-dedans. Il faut continuer à se mettre en danger.

On dit que le juste tombe sept fois et se relève. Donc, en théorie, Rachid peut s’enfarger encore six fois dans les fleurs du tapis. Espérons qu’il saura rester debout.

Les fleurs du tapis de Rachid Badouri, est en tournée partout au Québec.

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