•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Les dessous du démantèlement de la barricade de Saint-Lambert

Le chef de la police de Longueuil, Fady Dagher, revient sur les négociations qui ont permis de démanteler cette barricade de manière pacifique.

Un policier observe une foule.

Les manifestants quittant Saint-Lambert sous le regard des policiers.

Photo : Radio-Canada / Marie-Michelle Lauzon

À la différence des blocages ferroviaires qui paralysent le Canada d’est en ouest depuis 22 jours, en soutien aux chefs héréditaires wet'suwet'en qui s’opposent au gazoduc Coastal GasLink, celui de Saint-Lambert n’aura, quant à lui, duré que 72 heures.

Son démantèlement par les policiers, vendredi dernier, s’est déroulé sans heurts ni arrestations, mais beaucoup de négociations, contrastant avec celui survenu lundi sur le territoire mohawk de Tyendinaga, en Ontario.

Et pourtant, la tension était bien palpable tout au long de la journée, aussi bien sur le terrain que dans les hautes sphères politiques.

À Ottawa, le premier ministre Justin Trudeau a tenu une conférence de presse avec un message très clair : les barricades doivent être levées, les injonctions exécutées et la loi respectée.

À Québec, le premier ministre François Legault lui aussi peinait à cacher son impatience, appelant la police à démanteler « rapidement » la barricade.

Mais, à Saint-Lambert, les dizaines de manifestants présents ne semblaient pas pressés de plier bagage. Ils sont même allés jusqu’à lancer des appels aux renforts sur les réseaux sociaux après avoir reçu une injonction visant à démanteler leur barrage.

Un homme tend une feuille de papier à un homme assis, tenant une pancarte, dehors.

Le CN a obtenu une injonction pour forcer les manifestants à quitter les lieux.

Photo : Radio-Canada / Sébastien Desrosiers

Et pendant ce temps, sur place, une quarantaine d’agents du Service de police de l'agglomération de Longueuil (SPAL) patientaient, sous les ordres de leur patron, Fady Dagher, connu pour son approche hors des sentiers battus.

Ce jour-là, M. Dagher, qui se trouvait à l’hôpital pour soigner une pneumonie, débarque à son bureau, un bracelet d’identification médicale au poignet. Il tenait à être là, dit-il, pour suivre les développements avec son équipe sur le terrain.

Malgré la pression, « qui était énorme », il voulait régler la crise de façon pacifique, privilégiant le dialogue avec les manifestants, ou « les jeunes », comme il les appelle. Pour ce faire, il envoie un négociateur sur place – dont il ne veut pas révéler l'identité – avec pour mission d’ouvrir la discussion, comprendre la demande des jeunes, prendre le pouls et nous orienter.

Des gens aux bords de la barricade de Saint-Lambert

Un caméraman a filmé des manifestants qui étaient de l'autre côté de la barricade à Saint-Lambert.

Photo : Radio-Canada / Charles Contant

Pour les manifestants, il n’était pas question de partir avant le règlement de la crise dans l’ouest avec la nation wet'suwet'en. Mais on leur a dit qu'il s'agit d'un conflit national qui ne sera pas réglé du jour au lendemain, explique M. Dagher. Ensuite, on leur a dit qu'il n'y aurait pas d'accusations criminelles s’ils partaient de leur plein gré. L’idée de s'en sortir sans un casier judiciaire les a quand même influencés, ajoute-t-il.

On leur a expliqué qu’on était prêts à discuter, mais qu’il devait y avoir une fin ce jour-là, ça, c’est clair et certain.

Fady Dagher

La fin est arrivée vers 22 h, après une courte allocution aux médias faite par les manifestants, appelant à la solidarité avec les chefs héréditaires wet'suwet'en.

Peu importe si la police coloniale déloge avec violence et mépris cette barricade, d'autres surgiront, a dit l'un d'eux, le visage cagoulé.

L'affiche bleu et rouge porte le nom de la nation autochtone.

Message de solidarité avec les Wet'suwet'en à Saint-Lambert

Photo : Radio-Canada / Charles Contant

C’est justement ce risque que M. Dagher a voulu éviter en choisissant la voie des négociations : On n’a pas voulu intervenir de façon musclée, justement pour ne pas créer de nouveaux barrages dans notre secteur, explique-t-il. On ne voulait pas donner un prétexte à d’autres manifestations de solidarité.

Pourtant, à voir le nombre de policiers sur place vendredi dernier, portant masques de ski et tenue antiémeute, tout indiquait que les forces de l'ordre étaient prêtes à intervenir.

Nous avons montré une certaine fermeté, mais en même temps ça ne veut pas dire que nous allions passer à l’action. On était prêts, mais on ne voulait pas nécessairement aller là.

Fady Dagher

En réponse à ceux qui critiquent son approche et le fait qu’aucun manifestant n’a été arrêté, il rappelle le pouvoir discrétionnaire de la police. On est souvent appelés à faire des choix. Et cette journée-là, c’était le choix à faire, dit-il.

Quand le négociateur nous a décrit le profil de ces personnes – des jeunes non violents et non armés – on a évalué les pour et les contre de notre décision. Il se peut que demain, il arrive un événement similaire et que la décision soit complètement différente. C’est vraiment du cas par cas.

Fady Dagher
M. Dagher, tout sourire, dans son bureau

Fady Dagher est à la tête du SPAL depuis près de trois ans.

Photo : Radio-Canada / Rania Massoud

Depuis son arrivée à la tête du SPAL il y a trois ans, Fady Dagher, qui était assistant au directeur du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), a fait de cette approche de dialogue et de proximité sa marque, multipliant les initiatives visant à changer la culture policière, mais également la mentalité du public envers ses agents.

C’est ce que démontre, par exemple, le projet Immersion que M. Dagher, d’origine libanaise et premier chef de police au Québec issu de l’immigration, a mis sur pied en novembre dernier. Les policiers qui y adhèrent mettent leur uniforme et leur arme de service de côté pour plonger dans les réalités des populations les plus vulnérables afin de « saisir ce qui se passe dans ces communautés ».

Cette approche de dialogue, elle est ici. Mais je suis très capable de virer le tout au niveau de la répression quand c’est nécessaire. Mais si ça ne l’est pas, je vais user le plus possible des négociations, du dialogue, pour éviter d’aller là.

Fady Dagher

Loin de faire l’unanimité, l’approche de M. Dagher fait d’ailleurs l’objet du documentaire Résistance : la police face au mur de Charles Gervais, qui sera présenté en grande première jeudi aux Rendez-vous Québec Cinéma. Le film sera ensuite disponible sur Crave, dès le 28 février.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !

Autochtones

Société