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Protestations autochtones : les médias ont-ils l'heure juste?

Entre le fait divers que renouvelle chaque jour le blocage des voies ferrées, l’ampleur des perturbations économiques et la complexité de la problématique territoriale autochtone, les médias font des dosages distincts dans leur couverture.

Des professionnels des médias en face de manifestants autochtones qui bloquent la voie ferrée du CN à Saint-Lambert.

Des professionnels des médias en face de manifestants autochtones qui bloquent la voie ferrée du CN à Saint-Lambert.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Est-il approprié de parler de crise ferroviaire comme le font beaucoup de médias, alors que les perturbations actuelles sont le résultat d’un différend territorial opposant des Autochtones à l'État et à une entreprise privée? Autrement dit, est-il judicieux de s’attarder sur les effets au détriment de la cause?

À contrario, peut-on se contenter de parler d’un conflit territorial pendant que l’économie en subit de sérieux contrecoups et que de plus en plus de Canadiens en pâtissent? Où placer le curseur pour trouver le juste équilibre?

Assurément, le mouvement de protestation qui est parti il y a trois semaines de la communauté des Wet’suwet’en, en Colombie-Britannique, et qui s’est propagé un peu partout au pays, n’a pas manqué de mettre à l’épreuve les médias. Ces derniers traitent abondamment, mais diversement, de cet événement qui s’installe dans la durée.

Si certains des spécialistes que nous avons consultés estiment que le traitement des questions autochtones dans les médias s’est amélioré, d’autres jugent qu'il reste encore du chemin à faire.

Jean-François Dumas, président d’Influence Communication, constate que le principal axe de couverture est essentiellement les conséquences sur les citoyens. C’est très largement l’ensemble de la couverture qui porte là-dessus. Le blocus ferroviaire, qu’est-ce que ça a comme conséquences sur nous, sur les entreprises, sur l’économie? En revanche, ajoute-t-il, il y a très peu de couverture surtout en ce qui a trait aux causes.

Ce n’est pas la première fois, mais c’est une des choses qui me frappe beaucoup, de voir à quel point on s’intéresse très, très peu aux motivations profondes de ce mouvement.

Jean-François Dumas, président d’Influence Communication
Jean-François Dumas, président d’Influence Communication

Jean-François Dumas, président d’Influence Communication, croit que les médias sont habituellement peu enclins à parler des affaires autochtones.

Photo : Radio-Canada / Marie-Claude Simard

M. Dumas explique que, d’ordinaire, la thématique autochtone a peu ou pas d'écho dans le récit journalistique. De façon générale, en temps normal, outre l’aspect fait divers, il y a très, très peu d’intérêt pour quoi que ce soit à l’égard des Autochtones, relève-t-il.

De plus, dans le narratif et la couverture médiatique, il y a une espèce de malaise sous-jacent à chaque fois qu’il est question des Autochtones. On ne sait pas trop comment couvrir.

Et d’après l’analyste des médias, la couverture de la réalité autochtone est d’autant plus déficitaire que ces communautés, hétéroclites, ne forment pas un bloc homogène et ne parlent pas d’une seule voix.

On ne peut pas parler des Autochtones comme étant une entité propre, avec une organisation, un département de relations publiques, des porte-parole. Ça ne marche pas comme ça. Ce n’est pas une communauté autochtone, c’est une multitude de communautés avec des réalités très différentes, de sorte qu’on ne peut pas définir les Autochtones comme étant une entité, dit-il.

Par conséquent, dans les médias, quand on parle d’un concept complexe comme ça, on ne va pas expliquer en quelques instants et résumer la réalité autochtone en une phrase ou deux. Ça rend la médiatisation très compliquée, plus complexe, plus difficile à véhiculer.

Il y a comme un malaise collectif. Il y a une espèce d’intolérance, de méconnaissance, de méprise à l’égard de la réalité autochtone qui, en même temps, à la défense de l’ensemble des médias, est très complexe.

Jean-François Dumas
Pierre Trudel.

Pierre Trudel trouve « affligeant de constater que les questions autochtones, souvent, on en parle dans les médias lorsque des situations extrêmes ont lieu ».

Photo : Radio-Canada/La Facture

Sujet complexe

Cette complexité est également soulignée par Pierre Trudel, professeur à la Faculté de droit de l’Université de Montréal, qui s’est intéressé par le passé à la couverture médiatique de la crise d’Oka, en 1990.

Un des grands défis des médias, c’est que c’est souvent très abstrait, les revendications des peuples autochtones. On cite souvent des décisions de tribunaux qui sont d’une assez grande complexité, fait-il remarquer.

L’abstraction, c’est quelque chose de difficile à traiter dans un environnement média. Ça s’illustre mal, ça ne donne pas de bonnes images.

Pierre Trudel, professeur de droit à l’Université de Montréal

En revanche, les protestations qui bloquent des voies de communication aussi importantes, évidemment, ça a un impact direct sur un très grand nombre de personnes.

Il en résulte que les médias vont davantage porter attention à des gens qui bloquent des chemins de fer qu’à des revendications qui semblent abstraites, qui semblent complexes, explique celui qui enseigne le droit de l’information et le droit du cyberespace.

Ce n’est pas d’hier que les revendications autochtones, territoriales et autres existent et, malheureusement, ce qui est frappant, c’est qu’on en parle uniquement parce qu’il y a des gens qui ont bloqué des voies ferrées.

Pierre Trudel
Des manifestants repoussent des caméras.

À Saint-Lambert, des manifestants pro-autochtones ont refusé d'être filmés ou pris en photo par les professionnels des médias.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Comme M. Dumas, M. Trudel pense que la réalité autochtone est mal connue. Malheureusement, on la connaît plus, très souvent, par ses aspects extrêmement dramatiques, comme la disparition des femmes autochtones, ou les abus sexuels qui se produisent parfois ou qui ont eu lieu dans les fameux pensionnats, toute cette tragédie de notre histoire.

On a du mal à faire le lien avec le quotidien des personnes appartenant aux peuples autochtones. C’est triste, parce qu’on dirait qu’ils sont loin de nous, alors que ce sont nos voisins et c’est désolant, déplore le professeur de droit.

Cela dit, à ses yeux, il y a des indices qui laissent penser qu’il y a peut-être davantage de sensibilisation. Les médias sont davantage soucieux de présenter les peuples autochtones et les difficultés que vivent les communautés autochtones de manière beaucoup plus nuancée, beaucoup plus rigoureuse qu’à l’époque de la crise d’Oka.

À l’époque, se remémore-t-il, c’était davantage le fait que c’était des délinquants qui bloquaient les voies publiques, qui retenait l’attention des médias, alors que les revendications autochtones passaient largement au second plan.

Michel Seymour, professeur de philosophie à la retraite.

Michel Seymour constate que les Canadiens peinent encore à voir l’injustice que pourrait créer un développement économique dans les communautés autochtones.

Photo : Michel Seymour/Facebook

De l’ouverture d’esprit

La question autochtone n’a pas encore pleinement pénétré les esprits, du moins sous l’aspect du développement économique, alors qu’elle a déjà fait la nouvelle sous l’aspect des pensionnats autochtones.

C'est, en partie, l'analyse de l’ancien professeur de philosophie à l'Université de Montréal Michel Seymour. Aujourd'hui à la retraite, il suit de près les événements actuels.

Il y a eu une commission d’enquête qui a déposé son rapport, et on a tous entendu parler de génocide culturel en rapport avec cet enjeu des pensionnats. On en ressent immédiatement l’injustice, à commencer par le premier ministre qui a versé des larmes au moment où il recevait le rapport, rappelle le philosophe.

Or, nuance-t-il, l’injustice que pourrait créer un développement économique, on ne l’aperçoit pas autant. On pense surtout alors à l’intransigeance des chefs autochtones qui ne semblent pas vouloir faire de compromis.

Il faut aller plus loin dans l’analyse, et peu de médias se rendent là pour apercevoir qu’il y a un jugement de la Cour suprême du Canada qui date de 1997, l’arrêt Delgamuukw, dans lequel on reconnaît l’autorité des chefs héréditaires au sujet de tous les enjeux liés au territoire non cédé.

Michel Seymour
Éric Cardinal, vice-président Stratégies et relations publiques autochtones chez Acosys Consulting Services et professeur de droit à l’Université de Montréal

Éric Cardinal est impressionné par le ton de la couverture médiatique consacrée aux protestations autochtones.

Photo : Éric Cardinal/Facebook

Un changement de ton

Vice-président Stratégies et relations publiques autochtones chez Acosys Consulting Services et chargé de cours à la Faculté de droit de l’Université de Montréal, Éric Cardinal est très impressionné par la couverture médiatique consacrée aux protestations autochtones. Et ce, sur les plans aussi bien qualitatif que quantitatif.

Si on compare à 1990, le ton des articles est complètement différent. Cette fois-ci ce que j’observe beaucoup, c’est que les médias ne font pas que rapporter les événements, mais essayent de contextualiser et d’expliquer à leurs auditeurs ou à leurs lecteurs les raisons derrière la crise.

En outre, M. Cardinal apprécie que les médias [fassent] des efforts pour utiliser les mots précis, les termes précis, les noms précis des acteurs des nations et des communautés en jeu. Il y voit une forme de respect envers les Premières Nations, après les amalgames de la crise d’Oka pendant laquelle la partie autochtone était désignée parfois approximativement.

S’il y a quelque chose de bon dans cette crise, c’est peut-être cet élément-là où, de façon générale, la population au Québec est un peu plus informée sur les territoires ancestraux autochtones, sur la gouvernance traditionnelle versus la gouvernance des conseils de bande.

Éric Cardinal

Alors faut-il parler de crise autochtone ou de crise ferroviaire? S’il pense que la dernière option peut se révéler réductrice, Éric Cardinal admet qu’il n’y a pas de terme idéal.

Isabelle Picard est tout aussi indécise quand il est question de choisir les mots, exercice pourtant essentiel dans la pratique journalistique. C’est une crise autochtone, mais c’est plus que ça. Je n’ai pas encore réussi à trouver le terme exact, je suis encore en réflexion.

L’ethnologue et chroniqueuse convient tout de même qu’il s’agit d’une crise de colonisation 2.0, parce que, dans cette crise-là, on a tous les acteurs de la colonisation qui a eu lieu dans les années 1800. Elle énumère : On a le gouvernement qui est impliqué, on a les forces de l’ordre avec la GRC et on a l’industrie qui est représentée par Coastal GasLink cette fois-ci, qui était représentée autrefois que ce soit par la traite des fourrures, que ce soit par les voies ferrées. C’est l’histoire qui se répète en fait.

Isabelle Picard, chroniqueuse à Espaces autochtones en direct.

Isabelle Picard se réjouit de la présence autochtone dans les médias.

Photo : Radio-Canada / Jean-Francois Villeneuve

La parole aux Autochtones

Quoi qu’il en soit, Mme Picard se félicite que les Autochtones, dont elle fait partie, soient sollicités, voire sursollicités, par les médias depuis le début de la crise actuelle.

Et ça, ça a un bon côté. C’est qu’on peut entendre l’autre côté de la médaille, on peut comprendre le sens des choses qu’on ne peut pas comprendre autrement, puisque les journalistes et les recherchistes, aussi bons qu’ils soient, n’ont pas nécessairement les nuances du côté autochtone.

L’apport des intervenants autochtones devient alors primordial pour la compréhension des enjeux, comme celui des chefs héréditaires qui, en début de crise, avaient été décrits comme étant des marginaux, comme étant des illégaux.

On a eu dans la dernière semaine, comme Autochtones, comme chroniqueurs, comme analystes, comme spécialistes, l’opportunité de remettre les pendules à l’heure. Ça, ça a vraiment changé le discours de ceux qu’on entend à la télé, qu’ils soient analystes, journalistes ou chroniqueurs.

Isabelle Picard

Pour ce qui est de la qualité de la couverture, Isabelle Picard tient à faire la distinction entre celle où on part déjà avec plein de préjugés, plein d’idées préconçues, plein de stéréotypes, et celle faite par des médias qui travaillent sur une base neutre, qui sont vraiment ouverts et qui donnent les deux côtés de la médaille.

De l'évolution et quelques dérapages aussi

Dans la rubrique des dérapages, la chroniqueuse ne pouvait s’empêcher de citer le cas de Luc Lavoie qui, s’exprimant sur les ondes d’une radio privée au sujet des manifestants qui bloquent les voies ferrées, a parlé d'un coup de [pistolet] .45 entre les yeux.

Cet épisode m’a énormément bouleversée, m’a fait verser des larmes, puisque je suis autochtone. J’ai pensé à mes enfants qui pouvaient entendre des propos comme ceux-là et ça m’a complètement chavirée. En 2020, entendre ça encore aujourd’hui, je trouve ça d’une inconscience… Ça a juste pas de bon sens pour moi.

Elle a évoqué également le cas du Figaro qui, dans un article mêlant exotisme et stéréotypes, annonçait le 17 février dernier que les redoutables Mohawks ont déterré la hache de guerre partout Canada. Le quotidien français rapportait aussi que les barricades dressées par les guerriers mohawks avaient paralysé l’économie canadienne.

Il n’en demeure pas moins qu’il existe aussi des gens qui essayent de peser le pour et le contre, qui se renseignent, qui écoutent des spécialistes autochtones, qui lisent et qui vont changer tranquillement leur manière de voir les choses.

Isabelle Picard perçoit une évolution qu’elle n’attribue pas à la seule contribution des chroniqueurs autochtones, mais aussi et surtout à l’émergence des médias sociaux. Aujourd’hui, on est quand même capables de donner notre côté des choses. On est capables d’avoir nos propres images de ce qui se passe de l’intérieur, qu’on n’avait pas en 1990.

Steve Bonspiel, rédacteur en chef de The Eastern Door.

Steve Bonspiel, rédacteur en chef de « The Eastern Door », estime que les journalistes doivent apprendre davantage sur les Autochtones.

Photo : Steve Bonspiel/Twitter

Les barricades à l'ère des médias sociaux

Mais le phénomène des médias sociaux, qui n’existait pas lors de la crise d’Oka, est à double tranchant, mentionne Steve Bonspiel, rédacteur en chef et éditeur de The Eastern Door, un journal communautaire destiné à la communauté de Kahnawake depuis 1992.

C’est une bonne chose et une mauvaise chose à la fois. Bonne, parce que vous pouvez faire passer le message plus rapidement. Mauvaise, parce que beaucoup de choses sont diffusées plus rapidement, y compris des mensonges, des rumeurs et beaucoup de racisme, expose-t-il.

Steve Bonspiel ajoute que les médias sociaux ont ceci de salutaire qu’ils permettent de surveiller le travail des policiers. Tout le monde regarde. Et cela contribue à réduire la violence et la brutalité policières dans une certaine mesure.

De l’avis du rédacteur en chef, les médias font un bien meilleur travail qu'il y a 10 ans, mais ils peuvent mieux faire. Comment? En apprenant davantage sur [les Autochtones] sur la base de la vérité plutôt que du sensationnalisme. En visitant nos communautés, en nouant des contacts, en se souciant de nous.

Les médias doivent prendre en considération notre mode de vie, la façon dont nous nous sommes fait avoir par le gouvernement - et dont nous continuons à nous faire avoir - et pas seulement le coût de tout cela. Nos vies valent plus que de l'argent et nous ne jouissons pas de l'égalité dans notre propre pays. C'est dégoûtant!

Steve Bonspiel, rédacteur en chef de The Eastern Door

Comme média autochtone, The Eastern Door couvre la crise comme tous les autres médias, précise le journaliste.

Bien sûr, nous avons un meilleur accès, mais nous ne sommes pas toujours les bienvenus non plus. Les défis consistent notamment à être proches de l’événement, à essayer d'équilibrer le tout avec des sources extérieures qui, souvent, ne s’expriment que par la voix de leurs conseillers en relations publiques ou des communiqués de presse.

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